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L'Enchanteur 1768—1848

Messieurs (suite 2)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 118–130 · chapitre 40 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en faveur, jusques à ce qu'ils aient vu le cours qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son sort parmi les habiles : ils ne hasardent point leurs suffrages; et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis - Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa faveur; il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits. On ne vous demande pas, Zélotès, de vous récrier : C'est un chef-d'œuvre de l'esprit : l'humanité ne va pas plus loin : c'est jusqu'où la parole humaine peut s'élever : on ne jugera à l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette pièce: » phrases outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l'abbaye; nuisibles à cela mème qui est louable et qu'on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : Voilà un bon livre! Vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l'Europe, et qu'il est traduit en plusieurs langues : il n'est plus temps. »

Le vrai critique devance le public, le dirige et le guide; et si le public s'égare et se fourvoie (ce qui lui arrive souvent), le critique tient bon dans l'orage et s'écrie à haute voix : Ils y reviendront.

Le critique n'a pas toujours de ces bonnes fortunes et de ces glorieuses occasions. Quand elles se présentent et qu'il est habile à les saisir, cela l'illustre à jamais comme une belle guérison illustre un médecin.

Si nous revenons à Fontanes, il a eu ce mérite et ce bonheur : il lui fallait, pour apparaître comme orateur, rencontrer Napoléon, et pour se signaler comme crititique, rencontrer chateaubriand; aucun des deux ne lui a manque, et il s'est trouve à point pour les servir.

Napoléon reconnut, du premier jour, la compétence de Fontanes dans les choses de l'esprit et de la parole ; il avait de la considération littéraire pour lui. Quand il était d'un autre avis sur ces sujets, il lui aurait dit volontiers comme Louis XIV à Boileau : « Je ne le croyais pas, mais puisque vous le dites.. » Napoléon respectait en M. de Fontanes l'art d'écrire, qui le conduisait à l'art de bien louer.

Fontanes était timide comme poëte; il se montra hardi comme critique. L'amitié chez lui aida le goût et lui prêta main forte, et son goût osa être d'une autre école que son talent :

« Si quelque chose au monde, a dit Chateaubriand', devait être antipathique à M de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une furie on de ni valet contre ra barbarie, se pas mon pot,

elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez, d'Atala, de René; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique; mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau, il voyait une nature nouvelle ; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'exellents conseils ; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille : il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples. i

Les disciples auraient droit peut-être de remarquer que Fontanes mourut de bonne heure, et que son bon conseil fit faute à son ami vieillissant.

Son grand mérite, son titre critique, ç'a été de faire effacer bien des fautes du Génie du Christianisme, sans rien ôter des beautés. Son esprit d'ailleurs, si vif et si brillant, avait ses limites très-arrêtées, auxquelles on atteignait assez vite en causant avec lui. Il n'aimait pas les idées et niait volontiers tout ce qu'il n'abordait pas; il avait le ton tranchant : c'est l'écueil de ceux qui ont l'autorité2.

2 Dans la politique proprement dite il comptait peu. Chateaubriand disait de lui : « On a voulu faire de lui un politique, ce n'était qu'un poëte brusque et peureux. » ↩

• Mémoires d'Outre-tombe.

Je lis dans une lettre du temps écrite par un homme1 de savoir profond et de haute intelligence (30 avril 1808) :

1 Lettres de Stapfer, Bibliothèque universelle de Genève, août 1848, page 420. ↩

« Fontanes n'est pas encore en activité comme grand-maître, parce que l'empereur ne l'a pas admis à prêter serment avant son départ. Cette circonstance, qu'on croit intentionnelle, fait toujours de Fourcroy l'homme important. Il est difficile de prévoir quel esprit le nouveau grand-maître apportera dans ses fonctions. Ses relations notoires avec la clique de l'ancien Mercure de Fronce et avec les coryphées du Journal de l'empire, son crédit chez les Ultramontains, ses préjugés contre la littérature étrangère, et surtout contre la philosophie, ne font pas attendre une administration libérale2. Néanmoins c'est un beau talent comme écrivain, et le seul fonctionnaire qui sache louer l'empereur avec goût, et même avec une apparence d'indépendance. La suite montrera si c'est un goût plus pur, ou une vraie noblesse d'âme, qui lui a mérité cette grande distinction in hac projecta servientium patientia. Je n'ai eu qu'une fois l'occasion de discuter avec lui : je relevai, dans un cercle où je le rencontrai, son ton léger et sardonique, contre la littérature allemande, et je l'embarrassai en lui demandant ex abrupto s'il connaissait la langue allemande; il n'en sait pas un mot. »

2 Je ne sais si l'administration de Fontanes fut libérale, mais elle fut ce que doit être surtout une administration universitaire, et ce qu'elle ne parut pas toujours depuis sous un régime de plus de liberté, je veux dire toute paternelle. - Ce dernier éloge n'a jamais été contesté à Fontanes grand-maître, et je pourrais raconter plus d'un trait particulier qui le justifierait : mais voilà que dans la Correspondance récemment publiée de Béranger, Correspondance contre laquelle la plupart de nos Aristarques de journaux ont tonné, et qui n'en est pas moins en grande partie très-spirituelle et très-agréable, voilà, dis-je, que Béranger semble accuser le grand-maître de l'Université et vient se plaindre de lui, de son procédé, de son oubli, de ses vexations ! Heureusement Béranger, par ses lettres mêmes, nous permet d'apprécier plus justement les faits. Il avait écrit à Fontanes, sans le connaître, pour solliciter un emploi dans les bureaux de l'université dès la création, en se recommandant de la protection de Lucien et de l'amitié d'Arnault. Fontanes, empressé, et qui cherche des collaborateurs selon son esprit, l'accueille, lui fait offrir tout d'abord une place de sous-chef avec 3,000 francs d'appointements. Mais il y a trop de travail dans cette place; Déranger refuse ; il en aime mieux une moindre, ou il n'y ait pas tant à faire : car le bureau pour lui, c'est le bagne. Faut-il s'étonner que Fontanes se refroidisse, et laisse retomber le chiffre des appointements à 1,500 francs. Béranger devait être (convenons-en) un commis bien ordinaire. Il était l'homme le moins propre à entrer dans les vues du grand-maitre, à cette renaissance de l'université; il ne songeait pas encore, en ce temps-là, à se dire le disciple, en chansons, du Génie du Christianisme. Il était l'assidu et le familier du salon d'Arnault, qui était en opposition sourde avec Fontanes ; il nous a rendu l'écho de ce salon. Voir ci-après, à l'article Chênedollé. ↩

Voilà le défaut; mais les qualités, il faudrait pour vous les rendre vous lire simplement ce qu'écrivait un de ses amis, Chênedollé, dans l'effusion de sa douleur, après l'avoir perdu2. Fontanes était essentiellement bon, bienveillant; il aimait la jeunesse, et, comme on l'a si bien dit, il aimait l'espérance. Sa conversation était aussi riche, aussi neuve, et hardie que ses écrits étaient polis et purs; il gardait toute la verve pour la conversation 2; il y portait quelque chose de brusque, d'impétueux et d'athlétique, qui l'avait fait comparer en riant par ses amis dans leurs promenades aux Tuileries, au sanglier d'Erimanthe. Avec cela, un sourire charmant qui tempérait la fougue : «Ce n'est pas dans les yeux, c'est dans le sourire, c'est dans les deux coins de la bouche que Fontanes a une expression céleste. C'est là qu'est l'inspiration du poétique. Je l'ai vu une fois avec une figure inspirée et le rayon de feu sur le front. »

2 Chênedollé écrivait vers 1800 : « Fontanes réserve pour ses écrits tout le bon sens et la raison qu'il refuse à ses conversations. » Et il ajoute : « Jamais homme n'a eu un goût plus sûr et plus exquis que Fontanes, et nul n'a mieux connu que lui la mesure des choses : il a une mesure parfaite. i - Il y'aurait à s'étendre, si c'en était le lieu, sur cette opposition piquante du plus poli, du plus mesuré des écrivains, et d'un causeur si franc et même si cru. Veut-on un exemple? Un jour M. Biot, qui était bien avec lui, et qu'il avait pris en goût depuis son Éloge de Montaigne, lui pariait du Discours latin qui se prononce chaque année à la distribution des prix du Concours général: il eût été assez disposé à se charger de ce Discours s'il avait été en français, et si la louange à l'empereur avait pu être contenue dans de justes bornes (on était en 1812). Il était allé en causer avec M. de Fontanes à Courbevoie. Après avoir bien pesé et balancé les objections, le grand-maître finit par lui dire : « Voyez-vous, il y a toujours une queue de Discours qui sera embarrassante, et plus embarrassante en français qu'en latin. Cet homme-là n'aime des sciences que ce qui rime à canon, et des lettres que ce qui rime à Napoléon. Au moins, quand le Discours se prononce en latin, je suis sur du ministre de la Police, » Le contraste du déshabillé à l'officiel est-il assez frappant? ↩

Fontanes pouvait, dans l'habitude familière, avoir par moments le ton tranchant, ou même l'air vaurien comme le lui disait Mme Du Fresnoy; mais dès qu'il prenait la parole en public, la mesure, la gravité, la noblesse naturelle se retrouvaient en lui.

M. Thiers, ayant à le nommer comme orateur dans l'Histoire du consulat et de l'empire, a parlé de lui en des termes honorables, et même magnifiques, qui ont soulevé les réclamations de quelques critiques partisans du style moderne.

A propos de la cérémonie funèbre célébrée aux Invalides en l'honneur de Washington, l'historien avait dit :

« Non loin de là une tribune était préparée. On y vit monter un proscrit qui devait sa liberté à la politique du Premier Consul : c'était M. de Fontanes, écrivain pur et brillant, le dernier qui ait fait usage de cette langue française, autrefois si parfaite, et emportée aujourd'hui avec le dix-huitième siècle dans les abîmes du passé. M. de Fontanes prononça en un langage étudié, mais superbe, l'Éloge funèbre du héros de l'Amérique1. »

1 Les contradicteurs ont chicané et prétendu que cet éloge de la pureté de la langue et de la perfection de l'écrivain aurait pu se faire en des termes plus corrects et plus purs eux-mêmes; ils ont critiqué un langage superbe pour magnifique, et surtout appliqué à Fontanes qui n'a rien de si majestueux; une langue emportée dans les abimes du passé... Mais, avec M. Thiers, il faut passer là-dessus et s'accoutumer à goûter son bon sens vif et ses charmantes qualités à travers quelques lieux-communs d'expression et des négligences. Son style, tout de premier jet (quand il ne vise pas au noble), a bien aussi ses bonheurs et ses grâces; il a des parties enlevées et légères, d'une belle simplicité. C'est trop peu dire que de louer sa clarté continuelle : il a cette clarté qui fait plaisir à l'esprit, il est lucide. ↩

Et dans une autre solennité unique, l'entrée du pape à Paris (novembre 1804), M. Thiers distingue, pour le citer entre tous, le discours de M. de Fontanes comme président du Corps législatif : « Cependant au milieu de ces harangues fugitives comme la sensation qui les inspire, il faut remarquer celle de M. de Fontanes, grave et durable comme les vérités dont elle était pleine. » Et après avoir donné la harangue en entier : « Le pape, dit-il, se montra vivement ému de ce noble langage, le plus beau qu'on eût parlé depuis le siècle de Louis XIV.»

Cette] louange est grande. Est-elle juste? Je le crois. Est-elle faite pour choquer en rien l'amour-propre d'aucun de nos brillants écrivains contemporains? Je ne le crois nullement. Et qui donc aurait aujourd'hui la prétention de parler la langue de Louis XIV? Un disciple devenu maître, le premier de nos lettrés, qui a surpassé Fontanes en tout, excepté en poésie1, un héritier qui est à M. de Fontanes ce que M. Cousin est à M. Royer-Collard, M. Villemain, a certes le plus charmant et le plus délicieux style d'écrivain critique qui se puisse imaginer, mais un style (là où il est le plus original) tout varié de nuances spirituelles ou coquettes qui s'ingénient. « Dans le style de Villemain, a dit quelqu'un1, je sens l'affectation dans l'ensemble, quoiqu'il ne soit pas trop facile de l'indiquer dans chaque phrase isolée. » De l'affectation, oh ! non pas, - le mot est impropre, - mais bien une certaine inquiétude dans l'ensemble, et qui là où elle est à sa place a pour effet d'exciter agréablement, de tenir en haleine le lecteur, et de l'avertir de ne rien perdre des mille aperçus du chemin et des perspectives : ce qui, encore une fois, est charmant, mais ce qui n'est plus précisément du Louis XIV. - Et M. Cousin lui-même, il a un grand style, digne du meilleur dix-septième siècle assurément, on le dit beaucoup et je le répète : - oui certes, pour l'ampleur des tours, la largeur des expressions et souvent des idées, pour un certain courant et une élévation naturelle d'éloquence. Cela a grand air vraiment, rien qu'à le voir passer. Mais aussi quelle personnalité pleine de verve, que je ne blâme pas absolument et qui plaît au contraire à la rencontre autant que la jactance peut plaire?, - qui, dans tous les cas amuse ! Quel air de conquête et quelle façon glorieuse d'entrer, de se poser en toute matière, - de mener à quatre chevaux en toute carrière, - de s'y faire place, de s'en emparer en vainqueur, du droit du plus fort, quia nominor Leo, quia nominor Victor! Quelle préoccupation de son sujet qui fait sourire! Que d'impétuosités hors de toute proportion souvent avec le but, qui agrandissent la route et la font presque partout magnifique, - plus magnifique même qu'il n'était besoin ! J'appelle tout cela du Louis XIII dans du Louis XIV. - Chez Fontanes, rien n'excède, rien n'atteste l'inquiétude personnelle; il peut l'avoir au dedans, mais on n'en devine rien. Il semble chez lui; il parle sa langue naturelle; c'est le suprême goût.

1 Excepté aussi, s'il faut le dire, pour l'initiative et la prompte décision du jugement critique appliqué aux vivants ; car, bien différent en cela de Fontanes, il n'a jamais osé se prononcer nettement ni pour ni contre aucun avant le public et dans la crise même. Du reste, la tradition en lui est directe, et l'on pourrait dresser la filiation ainsi : Voltaire avant de mourir désigne La Harpe comme son successeur pour le sceptre dans le domaine de la critique; La Harpe, devenu oracle à son tour, désigne Fontanes en mourant, et Fontanes désigne M. Villemain. Mais lui, qui a-t-il désigné?... Il y en a sans doute un trop grand nombre ; il ne se décidera jamais. ↩

1 Ce quelqu'un est Chênedollé, qui nous est un écho fidèle de son monde, et qui, nécessairement, n'a pu parler que des premiers et déjà bien anciens écrits du maître, les seuls qu'il connaissait. Les plus nouveaux et les derniers écrits échappent-ils à cette remarque, ou ne font-ils que la confirmer ?... Pour moi la perfection de la manière littéraire de M. Villemain, son plus accompli moment est dans son Tableau de la Littérature française au XVIII° siècle. C'est là que son talent m'apparaît dans sa lumière la plus nette et la plus purement définie. ≥ Quintilien, liv. XI, 1 : « habeat enim mens nostra, etc. » M. Cousin, quand il parle et même quand il écrit, méconnalt trop cette bienséance. ↩

Et j'ajouterai qu'il faut le lui laisser. Quand on est né au siècle de Tacite ou, si vous voulez, de Tertullien, ou même d'Augustin, convient-il donc de s'attachera écrire (quand on le pourrait) exactement comme dans l'âge de Cicéron? Tâchons d'éviter les défauts de notre temps, mais aussi n'en rejetons pas les ressources; ne nous en retranchons pas la marque propre et l'originalité1.

1 J'ai en ce moment dans la pensée deux écrivains du jour très-distingués, de genre différent, tous deux pourtant du genre narratif (M. Augustin Thierry en est un), qui écrivent dans une langue extrêmement correcte, mais un peu courte et sèche. On croit sentir, en les lisant, la crainte qu'ils ont perpétuellement de faire un faux pas. Ce sont des écrivains, comme quelqu'un le disait spirituellement, exempts et purs; oui, exempts de défauts, mais aussi de bien des qualités, quoiqu'ils en aient d'essentielles. Quand on veut écrire dans ce style irréprochable et incontestable, on se retranche une quantité de nuances et d'idées qui n'ont d'expressions que dans une langue plus moderne et plus libre. « Toutes les choses qui sont aisées à bien dire ont été parfaitement dites ; le reste est notre affaire ou notre tâche, tâche pénible! » s'écrie Joubert. Ne nous y dérobons pas. - Un homme qui n'était pas Joubert (tant s'en faut !), qui n'était pas écrivain, mais professeur, et qui devait user très-peu lui-même des libertés et des hardiesses qu'il réclamait, a dit avec beaucoup de sens : « Sortir de son siècle pour demander au passé des idées plus justes et une langue plus correcte et plus pure, c'est chercher la perfection là où n'est plus la vie. Cette langue était faite pour représenter des choses qui ne sont plus les mêmes. Faut-il adopter la langue sans les idées, ou vivre dans une atmosphère d'idées qu'on ne respire plus autour de nous? Chez les anciens, Quintilien et Pline le jeune ont affiché la prétention de revenir au bon goût de Cicéron; qu'en est-il résulté? Les ouvrages du premier sont une paraphrase éternelle et toujours affaiblie de son modèle ; et le second n'a pu trouver pour ses petits succès de lectures publiques un modèle dans les ouvrages de l'homme d'Etat. Il n'a vu dans Cicéron que l'homme d'esprit, et n'a emprunté de lui qu'une forme vide. Tacite, au contraire, a voulu être de son temps. Il se souvient de Cicéron, mais comme d'un maître qu'il a laissé pour les leçons plus sérieuses de la vie et de l'expérience. Il a vécu, il a eu sa physionomie, et il a mérité qu'on hésitat à ranger l'époque où il a été si grand parmi les époques de décadence. Parlons donc la langue que tout le monde parle autour de nous, mais soyons nous-mêmes... » (M. Rinn, leçon d'ouverture du Cours d'Eloquence au Collége de France, 2 mars 1853.) ↩

Quand on écrit d'ailleurs aussi peu et aussi rarement que Fontanes le faisait en prose, il est moins extraordinaire de se garder de toute faute et de tout excès.

Fontanes était poëte ; il ne le fut jamais plus véritablement peut-être, et avec une inspiration plus sentie, que dans le temps où il semblait se taire et lorsque, devenu grand-maître et sénateur, il se dérobait parfois aux importuns pour aller passer quelques jours dans sa retraite de Courbevoie, son Tibur1 :

1 M. de Fontanes répondait aux questions de ses amis sur ses travaux littéraires et à leurs craintes, plus ou moins exprimées, qu'il s'en laissât trop divertir : « Vous vous trompez si vous croyez que j'ai cessé de travailler. Lorsque j'étais grand-maltre, je trouvais presque toujours quatre heures pour la littérature avant d'ouvrir mon cabinet. » ↩

Je revole au manoir champêtre,

A mes tilleuls, à mes ormeaux,

Et je me sens déjà renaître

Sous la fraîcheur de leurs rameaux.

Qu'à Saint-Cloud devançant l'aurore,

Un autre se consume encore

En vains désirs, en longs regrets ;

Moi, je reste à la cour de Flore

Et de Pomone et de Cérès.

Fontanes a Courbevoie

Ici, mes heures fugitives.

Entre l'un et l'autre soleil, Couleront doucement oisives Au sein des arts et du sommeil.

Je vous reprends avec ivresse, Vieux auteurs qui de ma jeunesse Avez eu les premiers amours !

Grands hommes qu'on relit sans cesse, Charmez encor mes derniers jours! Que j'aime les routes confuses, Et l'abri de ce bois charmant, Où le Silence, ami des Muses, L'œil baissé, marche lentement!

Sous l'ombre épaisse il se retire, Et sans témoins, cherchant ma lyre, Il me la rend d'un air discret :

Je chante, et des vers qu'il m'inspire L'Amitié seule a le secret.

Au bord de ce fleuve limpide, Le long de mes prés toujours verts, Si quelque rimeur insipide Portait son orgueil et ses vers, Qu'en faisant leur ronde fidèle, Mes Pénates en sentinelle L'écartent d'un bras redoute, Meme quand la troupe immortelle Dans l'Institut l'eût adopté !

Mais si Joubert, ami fidèle, Que depuis trente ans je chéris, Des cœurs vrais le plus vrai modèle, Vers mes champs accourt de Paris, Qu'on ouvre! j'aime sa présence ; De la paix et de l'espérance Il a toujours les yeux sereins.

Que de fois sa douce éloquence Apaisa mes plus noirs chagrins1!

1 Les écrits de Joubert ont gardé quelque chose du calme et du doux rayonnement qu'apportait sa présence. J'en parlerai tout à l'heure au point de vue du goût et de la littérature; mais, moralement, ils Et si, de ses courses lointaines, Chateaubriand vient sur ces bords, Muses de Sion et d'Athènes, Entonnez vos plus beaux accords ! Qu'au bruit de vos airs poétiques, Accueilli comme aux jours antiques, Il prenne place en mes foyers, Et loin des troubles politiques, Repose ceint de vos lauriers ! Au bout de mon humble domaine, Six tilleuls au front arrondi, Dominant le cours de la Seine, Balancent une ombre incertaine Qui me cache aux feux du midi. Sans affaire et sans esclavage Souvent j'y goûte un doux repos; Désoccupé comme un sauvage Qu'amuse auprès d'un beau rivage Le flot qui suit toujours les flots. Ici, la rêveuse Paresse S'assied, les yeux demi-fermés, Et, sous sa main qui me caresse, Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés. Des feuillets d'Ovide et d'Horace Flottent épars sur ses genoux , Je lis, je dors, tout soin s'efface le ne fais rien, et le jour passe : Cet emploi du jour est si doux ! sont encore d'un effet singulièrement bienfaisant pour les âmes restées intègres et croyantes par quelque endroit. Lisez-les dans la solitude, dans la paix des champs; prenez-les, comme il convient, à petite dose ; ce sont des essences spirituelles : on n'a qu'à les respirer ; on en est remonte, ou mieux, calmé, apaisé, rasséréné pour tout un jour. C'est un cordial dont la vertu est bienfaisante pour les esprits distingués et fébriles, aux instants de lassitude. J'ai là-dessus les témoignages d'amis plus jeunes que moi et restés plus sensibles à ces bonnes Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La Muse toujours plus féconde Insulte à ma stérilité. Je perds mon temps s'il faut les croire, Eux seuls du siècle sont l'honneur! J'y consens : qu'ils gardent leur gloire, Je perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur. Avec bien moins de brillant et de hardi dans l'expression qu'Horace, ce sont là, pour le tour comme pour la pensée, de véritables odes d'Horace en français. J'aime à les rapprocher dans mon souvenir de quelques belles et charmantes odes de Racan et de Maynard, ces disciples directs de Malherbe; mais chez ces premiers classiques, voisins encore du seizième siècle, il y a un fonds de style plus riche, plus étoffé et plus rehaussé de couleur que chez le classique de la fin, le tout dernier des classiques. La langue poétique lyrique avait eu le temps de faiblir et de pâlir dans le cours de deux siècles, elle avait tourné à la prose, et Fontanes n'était pas homme, comme Le Brun, comme André Chénier, - comme Horace en son temps, - à la retremper aux hautes sources primitives ou à la teindre avec art dans la pourpre de Tyr. Ne lui demandons pas plus qu'il ne pouvait donner. Il avait maudit la Cinquantaine dans une pièce pleine de boutade et de poétique humeur¹. Assis désormais ↩

1 Il se souvenait assurément, en la composant, de la boutade de Voltaire disant au marquis d'Argenson (15 avril 1744) : Êtes-vous dans la cinquantaine? J'y suis, et je n'en vaux pas mieux, etc. Comme pendant à cette Cinquantaine, il faudrait lire les vers que Oui, l'Amour veut que je te chante; Le premier j'ai senti le charme de tes pleurs... Il la comparait à M'le Gaussin, en marquant bien qu'il n'entend pas, comme Voltaire, ne lui parler d'amour qu'en vers (Almanach des Muses de 1789, page 87). Pius tard les rôles officiels, et cette seconde réputation qui usurpe toute notre vie, suppriment trop ces fonds gracieux.

sous l'ombrage de ses tilleuls et de ses platanes, il accepte la vieillesse avec douceur, avec sérénité, et presque comme une espérance. Jamais elle n'a été célébrée et saluée avec des accents plus épurés et plus attendris. On dirait qu'à cette heure, dans Fontanes, l'épicurien a disparu1, et que le platonicien commence :

1 Cet épicurien cependant était bien fort chez lui, plus fort que l'on n'ose le marquer. Je n'en puis donner que des indices. Il écrivait de la campagne où il était, chez Mme Bacciochi, à M. Gueneau de Mussy : « Je fais des vers, je joue Alvarez dans A Alzire, je chasse le renard et joue aux échecs tous les soirs après un excellent dîner. Voilà ma vie; elle est assez douce. » Et dans une lettre de Chateaubriand au même M. Gueneau de Mussy (16 octobre 1805) on lit : « Je ne sais rien de Fontanes, sinon qu'il mange un peu moins que de coutume et qu'il se porte très-bien. » Le dîner tenait une grande place dans la vie de Fontanes ; il accusait gaiement la nature de l'avoir trop distrait de son talent poétique en lui donnant un estomac si actif, des organes si impérieux. On citait un mot de lui : « Je ne sais rien de plus agréable qu'un Ces fleurs sont la paix de l'âme, La santé, fille des mœurs, Le travail, dont le dictame Guérit nos sombres humeurs ; Doux travail ! Muses propices ! On brave sous vos auspices Le sort, l'âge et les revers; Jusqu'à ma dernière aurore Venez me bercer encore , Au bruit des chants et des vers, Le temps, mieux que la science, Nous instruit par ses leçons; Aux champs de l'expérience J'ai fait de riches moissons ; Comme une plante tardive, Le bonheur ne se cultive Qu'en la saison du bon sens; Et sous une main discrète, Il croîtra dans la retraite Que j'ornai pour mes vieux ans. Sous l'ardente canicule Le soleil plus irrité De la sève qui circule Échauffe l'activité; Mais l'eau tarit, l'herbe expire, L'homme avec peine respire Une lourde exhalaison; Et des plaines sulfureuses Montent ces foudres nombreuses Sous qui tremble l'horizon. L'ombre vient et nous ramène La Déesse au front changeant, Dont le Silence promène Les coursiers aux pieds d'argent; ballet bien indécent après un bon dîner. » Son côté faible est là. Il faut oser indiquer au moins le vice des hommes distingués. Sans ces habitudes un peu matérielles, Fontanes, avec son talent, aurait produit ‹ bien davantage et aurait assuré son rang dans la mémoire des hommes par des œuvres plus durables. ↩