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L'Enchanteur 1768—1848

Neuvième leçon (suite 3)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 23 min de lecture · p. 265–279 · chapitre 18 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

«Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.

« Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière, qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite, et par les autres comme son défaut ; il ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi ? Parce que, pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait1. Je voudrais avoir le temps e vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour hasser vos poltronneries; mais je n'ai qu'un moment à vous tonner aujourd'hui, et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il éussira, parce qu'il est de l'Enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries, c'est à vous que je m'en prendrai1 ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. au surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il réussira: voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. »

1 Je lis quelque chose de tout semblable chez un écrivain très-spirituel, qui est, dans un autre art, un talent extraordinaire et puissant, dans les Questions sur le Beuu par Eugène Delacroix Rerue des Deux-Mondes, 15 juillet 1834) : « La nature a donné à chaque talent un talisman particulier que je comparerais à ces métaux inestimables formés de l'alliage de mille métaux précieux et qui rendent des sons ou charmants ou terribles suivant les proportions diverses des éléments dont ils sont formés. » - Pour qu'il y ait charme, il faut qu'il y ait talisman, et quand celui-ci manque, il peut y avoir travail, effort, mérite, tout ce qui est de la critique, il n'y a ni magie ni poésie. - Et pour appliquer cela à la peinture, je dirai : Sans le talisman il y a du Delaroche, il n'y a pas de Delacroix. ↩

1 Par gaucheries (et il en était resté quelques-unes en effet) il entend ce qui tient à la situation délicate des deux amants dans le désert et qui pouvait prêter à la plaisanterie. Sur ces points-là les femmes ont le tact plus fin et plus sûr que les hommes. ↩

Le mot de M. Joubert est aussi le dernier mot de la postérité2.

2 Pensées et Maximes de M. Joubert, tome II, p. 273. - || Il faudrait citer aussi la lettre suivante du 1er août 1801, par laquelle M. Joubert fait dire à son ami de ne pas trop céder aux conseils soi-disant classiques, et de ne pas trop se corriger : « Recommandez à l'auteur, écrit-il à Mme de Beaumont, d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres , s'il en a de telles.. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. » ↩

Irai-je maintenant revenir et m'arrêter sur les critiques qu'essuya le livre dans le temps de son apparition, toutes critiques que l'auteur a pris soin de recueillir et de réimprimer à la suite de son œuvre comme un triomphateur enchaîne des vaincus à son char1! J'ai déjà cité Chénier qui passait pour très-piquant et que je n'ai trouvé qu'inintelligent sur ce point. Voulez-vous une autre critique qui résumera pour nous toutes les autres, car elles roulaient toutes sur les mêmes phrases à peu près? voici un philosophe du xVII® siècle. l'abbe Morellet, qui passe pour mordant ( l'abbé mords les, disait Voltaire ) et qui vient essayer sa dent usée su cette œuvre forte et jeune, mais sans parvenir à l'entamer : Offendet solido... Il ne va pas au delà de l'écorce.

1 Ajoutons pourtant qu'il ne les a pas mises au complet ni dans tout leur avantage; il ne les a enchaînées qu'en les estropiant. ↩

L'abbé Morellet était un homme d'esprit et de bon sens, mais sa vue en toute chose était restreinte par beaucoup de bornes et barrée par des systèmes. Il avait eu affaire bien des années auparavant et sur un tout autre terrain, sur le terrain de l'économie politique, à un dangereux adversaire, l'abbé Galiani. Celui-ci, qui avait plus d'esprit que de dignité, mais autant d'esprit certainement qu'il est possible d'en avoir, avait publié ses Dialogues sur le Commerce des Grains qui s'étaient fait lire un moment malgré la nature du sujet, et qui avaient été à la mode auprès du beau monde parisien, presque comme en leur temps les Provinciales. Vers 1770, en effet, le vent ayant tourné, le beau monde et les belles dames s'étaient mises à raisonner et à raffoler du Commerce des grains, comme au xvne siècle on raisonnait sur la Grâce. Galiani trouva un contradicteur imprévu dans son ami Morellet. Mal en prit à ce dernier. Il faut voir comme Galiani le

ille, le houspille : « J'ai reçu hier sa réponse, écrità Mme d'Épinay (Naples, mai 1770); je ne sais pas e résoudre à croire qu'elle soit effectivement de Mollet; elle ressemble aux badauds et aux ribauds1 ›mme deux gouttes d'eau; et enfin, Panurge2 a dîné x ans entiers avec nous, et à moins qu'il n'ait une ile cirée sur la tête, quelques gouttes de bon sens et de hilosophie auraient dû percer à travers dans dix ans. » orellet ne fut pas leste à répondre à ces fines espièeries.

1 Allusion à la secte des Économistes, dont les principaux, après Quesnay, étaient l'abbé Bandeau, l'abbé Roubaud. ↩

2 Dans ces petits dîners pantagruéliques où d'Holbach, Grimm, Diderot philosophaient à tue-tête, Morellet avait nom Panurge. - Morellet est l'auteur de l'un des livres sortis de cette petite Société et dirigés contre les croyances chrétiennes et spiritualistes, Lettres à Eugénie (ou peut-être a Sophie, car les deux existent). M. Daunou, qui le savait de bonne source, m'a assuré le fait. ↩

Eh bien! trente ans après, en 1801, voilà le même bbé Morellet, déjà vieux, qui rentre en lice, et qui ient briser une lance contre Atala. Ses Observations ritiques présentent des détails qui sont justes; il n'y qu'une chose qu'il ne voit pas, qu'il ne soupçonne as, c'est que dans ce tournoi il a affaire à un Enchaneur. C'est cet enchantement propre à son adversaire, 'est ce talisman ( comme l'a appelé Joubert) qui lu chappe, et qui fait qu'eût-il cent fois raison dans le létail, il sera toujours battu, en définitive, d'un coup de revers. Il a affaire à un chevalier qui a une épée ou une lance fée : lui il n'a que les armes courtes du raisonnement; les conditions entre eux ne sont pas śgales.

La même rencontre, la même méprise se reproduit presque tous les fois qu'un homme de génie apparaît en littérature. Il se trouve toujours sur son chemin, à son entrée, quelques hommes de bon esprit d'ail leurs et de sens, mais d'un esprit difficile, négatif qui le prennent par ses défauts, qui essayent de se me surer avec lui avec toutes sortes de raisons dont quel ques-unes peuvent être fort bonnes et même solides. E pourtant ils sont battus, ils sont jetés de côté et à l renverse : d'où vient cela? c'est qu'ils ont affaire à u Génie.

Ils ne s'en doutaient pas, et c'est par là qu'ils son battus. La première supériorité du critique est de re connaître l'avénement d'une puissance, la venue d'u: Génie.

Jeffrey n'a pas compris Byron. Fontanes a compris Chateaubriand, et n'a pas compris Lamartine.

L'abbé Morellet donc commence à parler du jeun‹ auteur, comme tout critique d'un certain âge se croi en droit de parler aux jeunes gens, les admonestan sur les fausses beautés dont ils sont dupes. Son épi graphe est tirée du passage de Pétrone : « Nupe ventosa isthæc et enormis loquacitas Athenas ex Asi: commigravit, animosque juvenum ad magna surgentes veluti pestilenti quodam sidère, adflavit '.i - Il ne s« dissimule pourtant pas qu'il va mettre contre lu le monde et beaucoup de belles dames, enthousiaste: du nouvel auteur :

« Quoi! dira-t-on, déployer la sévérité de la critique contr un roman où se montrent une imagination brillante et féconde, des intentions estimables, une morale douce et bien faisante, et dans lequel on ne peut méconnaître des beauté

4 » Depuis peu, cette manie d'enflure et de boursouflure de paroles passé de l'Asie dans Athènes, et soufflant sur les jeunes esprits qui as piraient au grand, elle les a frappés comme d'une maligne influence. ( Satyricon, chap. u.) de plus d'un genre? Il faut pour cela n'avoir point de sensibilité.

« Eh! Mesdames, vous vous trompez. Quoique je critique Atala,

Mon sein n'enterme point un cœur qui soit de pierre ;

je pleure comme un autre, mais ce n'est qu'à bon escient et pour de bonnes raisons ; et quand je m'attendris, je veux savoir pourquoi. »

L'abbé, homme positif, qui ne veut être ému qu'a bon escient, et pleurer qu'après s'être dit le pourquoi, n'est pas de l'avis de Pascal, qui disait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Et cela est vrai aussi de l'imagination.

Ce qui retient ou sèche quelquefois ses larmes à la lecture de l'ouvrage dont il s'agit, « c'est, dit-il; l'affectation, l'enflure, l'impropriété, l'obscurité des termes et des expressions, l'exagération dans les sentiments, l'invraisemblance dans la conduite et la situation des personnages, les contradictions et l'incohérence entre les diverses parties de l'ouvrage ; enfin, et en général, tout ce qui blesse le goût et la raison, ingrédients nécessaires de tout ouvrage, depuis la discussion philosophique la plus profonde, jusqu'aux contes de Fées inclusivement. » - Il y a du vrai, il y a du faux. Il compte le goût et la raison pour des ingrédients nécessaires, même dans les contes de Fées, mais c'est selon ce qu'on entend par raison; et il oublie toujours l'autre ingrédient qui échappe à son creuset ou à son scalpel, et qui s'envole comme l'air volatil : ce qu'on appelle la vie. A tout ce qu'il peut opposer de raisonnable en apparence, on n'a qu'à lui répondre : Atala et Chaotas vivent, et vous ne le sentez pas.

Toute sa critique est ainsi un tissu d'observations sensées et justes, mêlées à d'autres qui sont lourdement fausses : c'est un mélange continuel de justesse et d'inintelligence. Il y a des moments, des endroits où la tête saine du bonhomme est reprise et recoiffée de cette calotte de toile cirée dont parlait l'abbé Galiani, et qui empêche le sens fin d'y pénétrer.

Ainsi, il a raison quand il relève ce mot de Chactas dans l'orage au milieu de la forêt, lorsque sentant tomber une larme d'Atala, l'amant passionné s'écrie : Orage du cœur, est-ce une goutte de votre pluie?

« C'est là, dit-il, un exemple parfait de ce que les Italiens appellent freddura, et il n'est guère possible, en effet, d'imaginer rien de plus froid et de plus déplacé, dans un tel moment, qu'une semblable question. Cette apostrophe à l'orage du cœur, mis en contraste avec l'orage du ciel, est une pensée bien étrange, et tout le monde sent que la situation de Chactas ne peut pas lui permettre de faire un tel rapprochement. »

Il a raison quand il relève certains traits primitifs du portrait du Père Aubry que l'auteur a eu le bon goût de retrancher depuis; car il y avait dans la première édition d'Atala bien plus de choses singulières qu'on n'en trouve aujourd'hui. Après d'autres observations moins fondées, il recommence à avoir raison quand il conteste à Chactas l'unité de caractère et la vraisemblance de ton :

« Chactas n'a que vingt ans lorsqu'il est pris par les Muscogulges et qu'il fuit avec Atala; et pendant les trente mois qu'il a passés chez les Espagnols, à Saint-Augustin, où il lui a fallu d'abord apprendre la langue de ses maîtres, il a constamment refusé d'embrasser la religion chrétienne.

« Non-seulement Chactas n'est pas chrétien à l'époque où il rencontre le missionnaire, mais il ne l'est pas encore cinquante-trois ans après, lorsqu'il raconte ses aventures à René, comme il le dit lui-mème; et de plus, dans tout son récit, il

arle en idolâtre, comme lorsqu'il dit que les Natchez et les spagnols furent vaincus, parce qu'Areskoui, le dieu de la uerre chez les Sauvages américains, et les Manitous ne leur rent pas favorables...

« Cela posé, je demande, comment Chactas, à l'âge de vingt ns, idolâtre et Sauvage, a pu entendre un seul mot des disurs admirables que le missionnaire fait sur Dieu et sur le bourdes des justes; Comment il a pu comprendre le langage mystique de l eligion catholique dans la bouche du prêtre, disant à Atala : Que les plaisirs de la chair révoltée ne sont que des douleurs1; que la couronne des vierges se prépare pour elle, et que la Reine des Anges l'appelle pour la faire asseoir sur un trône de candeur, etc., etc. » Je demande comment Chactas, idolâtre et demeurant tel, pu apercevoir que « toute l'humble grotte était remplie de la grandeur d'un trépas chrétien, » et comprendre ce que 'est qu'un trépas chrétien, etc., etc.

1 Le Père Aubry dit cela à un endroit où il rappelle par allusion la retraite de Mme de La Vallière abjurant les délices des Cours pour l'austérité du cloître. La Vallière et Atala! et l'allusion nous revenant par Chactas ! ↩

« Les conteurs doivent avoir bonne mémoire, s'ils veulent nettre d'accord toutes les parties de leur récit, et s'ils ne veuent pas que leurs caractères se démentent, ni qu'un fait soit en contradiction avec un autre fait. »

Mais tout à côté, l'honnête critique ne comprend ci en aux plus beaux endroits, et les signale comme ridicules. L'exclamation de Chactas : « Superbes Forêts qui agitiez vos lianes... », lui paraît tout à fait déraisonnable : il n'entre pas dans la passion qui a en effet son délire, et ne voit que la situation matérielle de Chactas assis dans l'eau contre un tronc d'arbre. Peu s'en faut qu'il ne le fasse taire en lui disant : « Prenez garde, vous allez vous enrhumer! »

Il n'entend rien aux paroles du prêtre : « Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrai. autant pleurer un songe... » Il se révolte surtout d« l'entendre dire : « Si un homme revenait à la lumièr« quelques années après sa mort, je doute qu'il fût revi avec joie par ceux-là même qui ont versé le plus di larmes à son trépas : tant notre vie est peu de chose même dans le cœur de nos amis! » Il se scandalise d cette autre parole sur la misère du cœur de l'homme en qui les plus grandes douleurs elles-mêmes et les plu légitimes ne sauraient être durables1.

1 Fontenelle, bien que sur un autre ton, ne dit pas autre chose dans son petit Traité du Bonheur : « Nous ne sommes pas assez parfaits pour être toujours affligés : notre nature est trop variable, et cette imperfection est une de ses plus grandes ressources. « - Un époux chré tien devenu veuf et s'écriant dans le premier déchirement de sa perte « O Dieu ! je ne vous demande qu'une chose : ôtez-moi mon désespoir mais laissez-moi ma douleur, » formait un bien touchant et noble vœu mais demandait une chose impossible. ↩

En tous ces endroits Panurge cesse de comprendre sa calotte de plomb le reprend.

Il voudrait que le Père Aubry parlât comme le La: Cazes des Incas, ou le curé de Mélanie, lesquels son en effet des curés quelque peu philosophes, aussi bier que le Fénelon de Chénier, - tous cousins du Vicaire savoyard.

Enfin il demande ce que c'est que le grand secret de mélancolie que la lune raconte aux chênes :

« Un homme de sens, dit-il, en lisant cette phrase recherché‹ et contournée, en reçoit-il quelques idées nettes ? Delille Saint-Lambert, Lemierre, Malfilâtre, ont fait de la nuit de descriptions pleines de charme, qui nous font éprouver cette douce mélancolie qu'inspire et nourrit l'aspect de l'astre de la nuit, poursuivant son cours paisible sur un ciel pur; mais aucun n'a dit que cette mélancolie était un secret ; et si la lun‹ le raconte, comment est-ce un secret? et comment le ra on te-t-elle aux vieux chênes et aux antiques rivages des mers lutôt qu'aux vallées profondes, aux montagnes et aux euves? »

C'est pour le coup qu'il faut s'écrier : Panurge ! ouvre Panurge! tu essayes en vain de parler mélanolie : jamais rayon de poésie n'a percé la sécheresse de tes méninges; jamais rayon de lune n'a illuminé ton êve ! - Mais nous en avons assez1.

1 « Je suis bien aise d'avoir vu ce vieil abbé Morellet, ce patriarche des incrédules. On voit qu'il y a eu de l'esprit dans cette tête-là, et il y a encore quelque mouvement. » ( Chênedollé, vers 1808 ou 1809.) - J'aurais pu, à côté de l'abbé Morellet, introduire encore et prendre à partie l'abbé de Pradt qui, plus tard il est vrai, dans une note du tome III, page 443, de son ouvrage : Les Quatre Concordats (1818), a fait une critique assez développée d'Atala. Il y avance et y pose en commençant, que « les Mille et une Nuits sont un prodige de vraisemblance en comparaison de la fable d'Atala; » et il le démontre assez bien. Mais lui, à son tour, le sémillant abbé, il ne sent pas plus que le lourd abbé, le coin de supériorité de l'œuvre ; il n'y voit qu'un pastiche, une contrefaçon du naïf, une singerie du sauvage : il ne tient pas compte de l'élément original et neuf qui perçait et faisait événement dans cette peinture. ↩

Critique, raillerie, louange, tout en définitive grosissait la vogue, et le succès d'Atala fut prodigieux. Déchirée par les uns, dévorée par les autres, elle occupait l'attention publique qui, pour la première fois lepuis douze années, avait loisir de se reporter aux choses littéraires. Il n'y avait pas encore un an qu'Atala wait paru, et déjà elle était traduite dans presque outes les langues de l'Europe, en espagnol, en itaien, deux fois en anglais, en allemand. Annonçant la oublication de deux volumes intitulés : Résurrection l'Atala et son Voyage à Paris, le Mercure disait (17 frucidor an X, 4 septembre 1802) : «Encore deux volumes sur Atala / en vérité elle a déjà donné lieu à plus de critiques et de défenses que la philosophie de Kant n'a de commentaires. »

En terminant notre analyse de l'Essai, nous avons pu dire que nous connaissions à peu près tout l'homme en M. de Chateaubriand. Maintenant que nous finissons avec Atala, nous connaissons en lui l'artiste. Nous aurons encore beaucoup à admirer, mais non beaucoup à apprendre. Nous tenons le procédé et le secret de son talent : ce ne sera plus ensuite que des applications diverses.

e Génie du Christianisme. - Circonstances et préambule. - Jour de Pâques de 1802. — Page de M. Thiers. - Bonaparte metteur en scène. - Fontanes au Moniteur. - Gloire de la critique. - L'ouvrage en lui-même. Apologie religieuse d'un genre nouveau. - Mondain contre mondain. - Abus. - Christianisme et poésie, choses très-différentes. - Chateaubriand | passe outre. - Procédé de son talent en tout. - Unité factice.

Nous en sommes au grand moment de la gloire de 1. de Chateaubriand, au Génie du Christianisme.

Atala avait été comme la colombe avant-courrière, la olombe qu'on envoie hors de l'Arche; elle avait raporté le rameau.

Le Génie du Christianisme fut plutôt comme l'arc-en-ciel, signe brillant de réconciliation et d'alliance entre la religion et la société française.

Cet ouvrage célèbre parut au printemps de 1802. Les etards avaient été propices à l'auteur. Le Traité d'Amiens venait d'être signé. et la France jouissait avec vresse des premiers bienfaits d'une paix glorieuse. La éorganisation de la société se poursuivait sous toutes es formes et dans tous les ordres, à la parole d'un génie puissant. Mais ce qui lui tenait le plus à cœur dans ce moment, c'étaient la restauration du culte catholique, l'organisation de l'éducation publique, le appel des émigrés, en un mot, tout ce qui renouait a chaîne sociale et pouvait rattacher l'avenir au passé. Le premier des projets présentés au Corps Législatif dans la session extraordinaire convoquée pour le 5 avril fut le Concordat, c'est-à-dire une convention en d'autres temps toute politique et peu faite de sa natur pour enlever les cœurs, mais qui en ce moment de venait le pacte de réconciliation formelle de la Franco et du Saint-Siége. Le Premier Consul avait pensé ave‹ raison, dit M. Thiers1, que la proclamation de la pai: définitive était le moment où l'on pourrait, à la fa veur de la joie publique, donner pour la première fois l spectacle du gouvernement républicain prosterné ai pied des autels : le mécontentement de quelques-un devait s'y perdre et disparaître dans l'enthousiasme d tous. Le jour de Pâques fut assigné pour cette solon nelle action de grâces qui rouvrait une Ère sociale nou velle. Les quinze jours qui précédèrent ce grand acte n furent ni les moins critiques ni les moins laborieux Il avait fallu, sur une quantité de questions de détail vaincre la ténacité, enveloppée de douceur, du cardina Caprara, cette inflexible douceur (comme l'appelle M. Vil lemain ) qui caractérisait à cette époque de déclin la po litique romaine. Les difficultés ne furent levées que dan la dernière nuit. Enfin le 18 avril, jour de Pâques, un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et le rétablisse ment du culte. Le Premier Consul s'y transporta et pompe; mais laissons parler l'historien de ce gran‹ moment :

1 Histoire du Consulat et de l'Empire, tome III, p. 429 et suiv. ↩

« Le lendemain, jour de Pâques, le Concordat fut publi dans tous les quartiers de Paris, avec grand appareil, et pa les principales autorités. Tandis que cette publication se fa sait dans les rues de la capitale, le Premier Consul, qui voulu solenniser dans la même journée tout ce qu'il y avait d'heu reux pour la France, échangeait aux Tuileries les ratification du Traité d'Amiens. Cette importante formalité accomplie, artit pour Notre-Dame, suivi des premiers corps de l'État et un grand nombre de fonctionnaires de tout ordre, d'un cillant état-major, d'une foule de femmes du plus haut rang, ui accompagnaient Mme Bonaparte. Une longue suite de voires composait ce magnifique cortége. Les troupes de la preière Division militaire, réunies à Paris, bordaient la haie puis les Tuileries jusqu'à la métropole. L'archevêque de aris vint processionnellement recevoir le Premier Consul à porte de l'Église, et lui présenter l'eau bénite. Le nouveau ef de l'État fut conduit sous le dais, à la place qui lui était serve e. Le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat étaient ngés des deux côtés de l'autel. Derrière le Premier Consul trouvaient, debout, les généraux en grand uniforme, plus péissants que convertis, quelques-uns même affectant une ontenance peu décente. Quant à lui, revêtu de l'habit rouge es Consuls, immobile, le visage sévère, il ne montrait ni la straction des uns, ni le recueillement des autres. Il était me, grave, dans l'attitude d'un chef d'Empire qui fait un and acte de volonté, et qui commande de son regard la umission à tout le monde. »

C'est au milieu, c'est au sortir de cette cérémonie ême que le Génie du Christianisme apparaît, et qu'il it entendre ses accents demi-religieux et demi-prones, comme l'accompagnement extérieur de la fête, omme l'orgue du dehors :

« Pour compléter l'effet que le Premier Consul avait voulu oduire dans ce même jour, M. de Fontanes rendait compte, uns le Moniteur, d'un livre nouveau, qui faisait grand bruit i ce moment : c'était le Génie du Christianisme. Ge livre, com- ›Sé par un jeune gentilhomme breton, M. de Chateaubriand, lié des Malesherbes, longtemps absent de sa patrie, décrivait rec un éclat infini les beautés du Christianisme, et relevait côte moral et poétique des pratiques religieuses, nvrees ngt ans auparavant aux plus amères railleries. Critiqué viomment par MM. Chénier et Ginguené, qui lui reprochaient es couleurs fausses et outrées, soutenu avec passion par les partisans de la restauration religieuse, le Génie du Christianisme, comme toutes les œuvres remarquables, fort loué, for attaqué, produisait une impression profonde, parce qu'i exprimait un sentiment vrai, et très-général alors dans la société française : c'était ce regret singulier, indéfinissable di ce qui n'est plus, de ce qu'on a dédaigné ou détruit quand or l'avait, de ce qu'on désire avec tristesse quand on l'a perdu Tel est le cœur humain ! ce qui est, le fatigue ou l'oppresse ce qui a cessé d'être, acquiert tout à coup un attrait puissant Les coutumes sociales et religieuses de l'ancien tem| s, odieuse et ridicules en 1789, parce qu'elles étaient alors dans tout leur force, et que de plus elles étaient souvent oppressives maintenant que le xvm® siècle, changé vers sa fin en un torren impétueux, les avait emportées dans son cours dévastateur revenaient au souvenir d'une génération agitée, et touchaien son cœur disposé aux émotions par quinze ans de spectacle tragiques. L'œuvre du jeune écrivain, empreinte de ce senti ment profond, remuait fortement les esprits, et avait été ac cueillie avec une faveur marquée par l'homme qui alors dis pensait toutes les gloires. Si elle ne décelait pas le goût pur la foi simple et solide des écrivains du siècle de Louis XIV, ell peignait avec charme les vieilles mœurs religieuses qui n'é talent plus. Sans doute on y pouvait blâmer l'abus d'une bell imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il es resté, dans la mémoire des hommes, une place pour l'ingé nieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-être parn les livres de ce temps, le Génie du Christinisme vivra, forte ment lié qu'il est à une époque mémorable : il vivra, comm ces frises sculptées sur le marbre d'un édifice vivent avec l monument qui les porte. »

Un ouvrage littéraire a rarement le bonheur d'un« telle mise en scène. M. de Chateaubriand, qui arran si bien les choses, lors même que son imagination et été ici la maîtresse, ne les aurait pas mieux arrangée ni avec un art plus grand1.

1 Il avait oublié cela le jour où, dans son pamphlet furibond de 181 De Buonaparte et des Bourbons), voulant prouver que Buonaparte sl un faux grand homme, il a écrit : « Enfant de notre Révolution, a des ressemblances frappantes avec sa mère : intempérance de la nage, goût de la basse littérature, passion d'écrire dans les jour aux. Sous le masque de César et d'Alexandre on aperçoit l'homme de eu, et l'enfant de petite famille. » Quoi qu'il en soit, Bonaparte, ce our-là, pour son coup d'essai, n'eut pas si mauvais goût en littérature n faisant préconiser dans son Journal officiel l'œuvre de Chateaubriand. - On regrette aussi qu'obéissant à la haine politique, Chateaubriand ait racé dans ses Mémoires un portrait noirci de M. Thiers, sans se souenir de cette belle paze de l'historien dans laquelle le Gente du christianisme est apprécié à son vrai point de vue. ↩

Il avait d'ailleurs assez bien pressenti le rôle que on œuvre pouvait remplir, en faisant appel au génie tême qui lui répondait en ce moment; la première réface de son livre se terminait par ces mémorables aroles :

«Je pense que tout homme qui peut espérer quelques lecurs rend un service à la société en tâchant de rallier les esits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation mme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa rce, toute petite qu'elle est, à celle de cet Homme puisnt qui nous a retirés de l'abîme.

« Celui, dit M. Lally-Tollendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au Prince des Prêtres, comme autrefois Cyrus : Jéhovah, le Dieu du Ciel, m'a livré les royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple. Allez; montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le temple de Jéhovah. » «A cet ordre du Libérateur tous les Juifs, et jusqu'au oindre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux pour ater la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'apporte ujourd'hui mon grain de sable. » Voilà ce que l'obscur Israélite, encore obéissant, disait n présentant son tribut au nouveau Gyrus, et Gyrus de on côté l'entendit1.

1 M. de Chateaubriand n'a pas reproduit intégralement ce texte de sa première Préface, au tome XV, page xix de ses Œuvres complet seut mot, quand en its la veri que « l'éditeur n'y a pas chan ↩