Vingt et unième et dernière leçon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
délicat. - Dernier regret.
Indépendamment des ouvrages dont nous venons de parler, composés sous l'empire, M. de Chateaubriand inséra quelques articles dans le Mercure : le dernier et le plus célèbre de ces articles est celui qu'il donna sur le Voyage d'Espagne, de M. de Laborde, et qui attira la foudre sur le pauvre recueil innocent1. On y lisait, à propos de la poésie et de l'histoire :
1 L'article sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde est inséré dans le Mercure du 4 juillet 1807 ; l'empereur était alors à Tilsitt, et il ne fut de retour à Saint-Cloud que le 27 juillet. Ce moment de Friedland et de Tilsitt était assez mal choisi, on en conviendra, pour crier au Néron. La petite révolution qui s'ensuivit pour le pauvre Mercure ne parut dans la rédaction qu'à dater du 3 octobre 1807; on trouve encore dans le numéro du 1° août un morceau de M. de Chateaubriand, extrait de son Itinéraire. Mais à partir d'octobre 1807 le Mercure changea de mains et se réunit à la Décade philosophique, la vieille Décade, organe du parti opposé, et qui s'intitulait alors la Revue philosophique, littéraire et politique. Ces deux rivaux, passés à l'état d'ombres, s'embrassèrent par ordre du maître et se fondirent. ↩
« La Muse a souvent retracé les crimes des hommes ; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poëte, que les crimes mêmes en paraissent embellis : l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur1. Lorsque dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales; bientôt il ne fera voir dans le tyran déifié] que l'histrion, l'incendiaire, et le parricide : semblables à ces premiers chrétiens d'Egypte qui, au péril de leurs jours, Pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de laPeur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque monstre horrible.
1 Ceci pourra s'appliquer plus tard a Lamarune, poete-historien, embellissant, malgré lui, les crimes de la Terreur en les décrivant : Il m'a doré la guillotine, » disait Chateaubriand ↩
« Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux !... »
Qu'il y eût de l'allusion dans ces paroles (si outrées qu'elles nous paraissent), on n'en saurait douter. Quant à l'orage qu'elles excitèrent, il convient, pour ne se rien exagérer et pour ne pas voir Néron plus rouge qu'il n'était, - pour ne pas du tout voir de Néron, - de lire un passage à demi badin d'une lettre de M. Joubert. « Bonaparte, écrivait M. de Chateaubriand en 1826, menaça à cette occasion de me faire sabrer sur les marches de son palais. » Voici la chose vue de plus près, et par un ami sincère, mais moins échauffé (lettre de M. Joubert, du 1er septembre 1807) :
« Le pauvre garçon (Chateaubriand) a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère est resté quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé. Seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés, dit-on, par le Gouvernement, MM. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Bouflers. Il paraît que les anciens écrivais de ce Journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a été fait aussi sur les autres journaux : M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Etienne, M. de Lacretelle au Publiciste par un M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France, mais je ne me souviens plus du nom de ce dernier et je ne suis pas même bien sûr de l'avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien, c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles : ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire, leurs devanciers n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute Correspondance où l'ambition humaine puisse aspirer, et on lui laisse dix-huit mille francs de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté au poids de l'or, s'il était aux enchères. On donne à Esménard douze mille francs pour le Mercure, où il ne fera rien, à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place. Enfin dans la tempête l'or a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pourrez les apprendre qu'ici : hâtez-vous donc d'y revenir... »
Tout irrité qu'il pouvait être contre le rebelle et relaps, Napoléon ne le prit jamais en très-longue colère1. Il lui aurait même très-probablement accordé la grâce de son cousin (du nom de Chateaubriand), arrêté pour conspiration, qui n'aurait pas été fusillé, si l'écrivain qui se posait en adversaire avait consenti à la demander directement au maître et à lui en savoir gré1 Il exigea de l'Institut un rapport sur le Génie du Christianisme qui avait été omis dans les Prix décennaux; et enfin il voulut que l'auteur lui-même fût nommé membre de ce Corps illustre : « Pourquoi M. de Chateaubriand n'est-il pas de l'Institut? i avait-il dit un jour en se promenant dans la galerie du Louvre et en voyant quelque tableau qui le lui rappelait. C'était assez pour que le grand romantique fût nommé : il le fut en remplacement de Chénier. Mais de là sortit un dernier orage. Le Discours de réception que le nouvel élu avait préparé (1811), et où Chénier le régicide payait pour Chénier le critique d'Atala, mécontenta la Cour et l'Académie, et choquait en effet toutes les convenances. L'auteur ne l'a jamais recueilli dans ses œuvres et n'en a pas donné de texte avoué. Voici quelques extraits et citations d'un texte très-probable :
1 A la fin du Congrès de Vérone, de cette publication indiscrète, où l'auteur mêle ensemble dans le plus étrange amalgame Ultracisme et Républicanisme, le vainqueur du Trocadéro et Carrel, sa Foi catholique et Béranger, on lit comme dernier mot la citation d'une parole qu'aurait dite Napoléon à Sainte-Hélène et par laquelle Chateaubriand est loué. Sur quoi l'auteur s'écrie : « Pourquoi n'avouerais-je pas qu'elle chatouille de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse ? » C'était bien la peine de crier au Néron et de faire le Tacite pour en venir à une telle conclusion, où l'on voit le soi-disant Tacite s'enorgueillir comme de son plus beau titre d'un éloge du prétendu Néron. ↩
1 Les Mémoires laissés par Mme de Rémusat, s'ils sont publiés, nous diront un jour cela. ↩