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L'Enchanteur 1768—1848

III relations avec Klopstock

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 9 min de lecture · p. 181–186 · chapitre 44 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Un homme bien différent de Rivärol, et que Chênedollé connut d'abord à Hambourg, était Klopstock, qui, « dans sa Messiade, avait ouvert à l'imagination des horizons nouveaux ». La relation qu'il nous a laissée de sa première visite au vieux maître, et de l'impression qu'il en reçut, vient bien à côté de ce qui précède et fait contraste par la simplicité.

« Caractère de Klopstock. - Lorsque je fus admis pour la première fois en sa présence , par La Tresne, je crus être admis en présence du Génie. Je vis un petit homme, d'une figure douce et riante. Je ne lui trouvai point du tout cet air de réserve, cet air diplomatique dont parle Gœthe; je lui trouvai, au contraire, un air ouvert et plein de franchise. Je n'ai jamais vu de figure de vieillard plus aimable et plus prévenante. Il avait surtout un sourire de bonté si parfait, qu'il vous mettait tout de suite à votre aise. Je lui lus une Ode que je venais d'esquisser à sa louange. Cette Ode le flatta beaucoup et parut lui faire le plus grand plaisir. Il dit qu'il attachait un grand prix à être loué par un Français, et surtout à être loué en vers. En un mot, il fut ravi. Dès ce moment il me prit dans la plus grande affection; il m'invita à aller dîner le lendemain ou le surlendemain à une maison de campagne qu'il avait aux portes de Hambourg. Je le trouvai se promenant dans son jardin avec sa femme et quelques dames qu'il avait invitées. C'était dans les premiers jours de mai (1795). Je me rappelle qu'il faisait un soleil superbe et que nous nous promenions sous des pruniers en fleurs, ce qui mit tout de suite la conversation sur le charme de la campagne et de la nature. Il en parlait avec ravissement. Dès cette seconde entrevue il me parla de son goût, de son amour pour l'exercice du patin : il paraît que chez lui c'était une espèce de manie, car ce fut aussi une des premières choses dont il s'entretint avec Gœthe. Je lui trouvai la candeur d'un enfant et le génie d'Homère1.

1 On lit dans les Souvenirs du comte de Neuilly, au chapitre où il est parlé du séjour de ce gentilhomme français à Hambourg pendant l'émigration (1795-1798) : « Je rencontrais souvent Klopstock chez sa nièce, Mme Schrœder, qui logeait sur le Oude-Gracht. L'illustre poëte était d'une parfaite simplicité, et d'une candeur d'enfant; la figure et la tournure assez communes ; il n'avait en aucune façon l'air inspiré. J'aimais beaucoup à l'entendre causer. Quelquefois je lui parlais de ses ouvrages, entre autres la Mest ade. Je lui dis un jour que, malgré que je susse bien l'allemand, j'avais beaucoup de peine à le comprendre; et que même quelquefois je ne le comprenais pas du tout. Il se mit à rire, et me dit : « J'en suis au même point. Il faut que je commence un chant pour le comprendre. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée. » ↩

L'Ode intitulée l'Invention, dédiée à Klopstock, et une autre Ode, le Génie de Buffon, furent imprimées à Hambourg dans le courant de 1795. Le Spectateur du Nord, publiant en février 1797 une troisième Ode de Chênedollé, intitulée Michel-Ange, ou la Renaissance des Arts, appréciait en quelques lignes la tentative du jeune poëte : Chênedollé aspirait à célébrer tour à tour les rois du pinceau, de la lyre et de la pensée, et à caractériser leur génie par le ton même des chants qu'il leur consacrait. Il fallait dans cette œuvre, pour y réussir, élévation, variété et souplesse. Chênedollé a surtout l'élévation et le souffle. Ces Odes et celles du même genre qu'il composa ne parurent en France que tardivement recueillies vers 1820, c'est-à-dire vinq-cinq ans après leur naissance. Si elles avaient paru à son retour de l'émigration en 1802, elles auraient classé leur auteur au premier rang des héritiers et des émules de Le Brun.

Il eût été nécessaire aussi que le Génie de l'Homme, au lieu de retarder jusqu'en 1807, sortît quatre ans plus tôt. On aurait pu dire véritablement alors de Chênedollé venu à son heure, en le comparant avec les principaux des poëtes en vogue :

« Ce qui caractérise l'abbé Delille, c'est la mobilité du style bien plus que le grandiose.

« Ce qui caractérise Le Brun, c'est la hardiesse de l'expression; mais il manque d'haleine, il est vite essoufflé.

« Chênedollé a de l'haleine; il a plus de grandiose que Delille; il fait ses vers avec le cœur. » — Voilà, en effet, ce que ses amis de 1802 lui reconnaissaient assez unanimement.

J'ajouterai pourtant, en lui appliquant ce qu'il disait de Le Brun : «Il a du souffle, mais un souffle qui n'allume pas la flamme. »

A côté de la page manuscrite où Chênedollé nous raconte sa visite à Klopstock, je trouve une réflexion modeste qui lui est suggérée par ce grand nom, et que je ne supprimerai pas, car elle respure une sincérité bien touchante; elle répond à une objection qui pourrait s'élever en lisant d'autres passages de ses mémoires1. Tout poëte a et doit avoir un haut sentiment de lui-même, sans quoi il ne serait point véritablement poëte. Il lui est interdit d'être médiocre, et dès lors s'il persiste il doit croire en conscience qu'il ne l'est point.

1 Il y a une quinzaine d'années, une personne de mes amis m'écrivant de Hambourg qu'elle venait de visiter le tombeau de Klopstock, je lui répondais dans un sentiment que j'aime à rapprocher ici de celui de Chênedollé: « ... J'ai participé en idée avec vous à ce pèlerinage au tombeau de Klopstock. Oh! que le génie est une belle chose, même quand il n'est, comme chez Klopstock, qu'un vaste éclair dans le nuage. Mais il a fait la Messiade, une longue œuvre, une fille des grandes œuvres, de la Divine Comédie, du Paradis perdu; même avec ses défectuosités, c'est de la grande race. Et nous ! -. Je suis tout plein du magnifique Jugement dernier de Michel-Ange dont Sigalon vient de rapporter de Rome une belle copie qu'on voit aux Petits-Augustins ‹ j'ai vu hier cela, et j'ai compris le pouvoir des grandes œuvres, la durée des vrais monuments, le prix des grandes pages, et aussi la petitesse d'une vie dispersée. » ↩

Ce que Malherbe écrit dure éternellement, c'est là, quoi qu'en disent les convenances, la devise secrète ou avouée de tout poëte. Musa vetat mori : quiconque n'inscrit pas cette pensée, cet acte de foi, au frontispice ou au cœur de ses œuvres, n'a pas reçu l'inspiration sacrée et l'étincelle. Ouvrez le carnet des plus modestes comme des plus superbes : « Depuis Racine il n'y a que Fontanes et moi qui ayons fait de bons vers, des vers raciniens, » dira l'un, celui qui est classique. - Depuis Shakspeare il n'y a que Schiller et moi qui ayons manié le drame grandiose,i dira l'autre, celui qui aspire à régénérer la scène. Toujours ce moi final s'ajoute, quelle que soit l'énumération; et si celui qui est en jeu ne l'ajoutait pas, il ne serait pas poëte. Ce qui a fait dire à un railleur : « Il y a du Lemierre dans tout poëte. »

Chênedollé avait de lui-même et de son propre effort un sentiment noble, élevé, consolateur, comme quelqu'un qui avait vécu un jour avec les hommes les plus éminents de son temps, qui avait recueilli leur parole et leur louange, et qui s'était retiré ensuite dans la solitude; mais, après avoir écrit cette page sur Klopstok, il ajoute au revers :

« C'est quand je lis des hommes comme Gœthe, Schiller, Klopstock, Byron..., que je sens combien je suis mince et petit. Je le dis, dans la sincérité de mon âme et avec la plus intime conviction, je n'ai pas la dixième partie de la pensée, du talent et du génie poétique de Gœthe. Quelle étendue, quelle fécondité, quelle profondeur, quelle variété d'idées, d'aperçus philosophiques, littéraires, politiques! Quelle richesse d'invention poétique dans ses tragédies, ses poëmes et ses poésies fugitives sur tous les sujets! Quelle sécheresse, quelle stérilité d'imagination chez moi à côté de cette prodigieuse abondance ! »

Le jour où vous avez fait cet humble aveu, ô poëte , vous l'étiez plus par le cœur, par le sentiment, par l'idéal que vous conceviez dans toute sa plénitude, par les larmes d'admiration que vous versiez, - vous l'étiez plus, poëte, que dans ces heures où l'on s'enivre trop aisément de soi-même, et vous méritiez d'être reçu à votre rang, comme auditeur du moins, dans le groupe sacré par ces maîtres sublimes que vous saviez si hien saluer et reconnaître.

Le Spectateur du Nord contient, indépendamment des Odes et morceaux en vers, quelques articles en prose de Chênedollé : un Essai sur les traductions, sur la manière de traduire les poëtes, avec application du système à trois ou quatre Odes d'Horace traduites en prose1 (juillet 1797); une analyse et un jugement du poëme des Plantes de Castel, qui venait de paraître (juin 1797). Castel était de Vire comme Chênedollé, et plus âgé que lui d'une dizaine d'années. Homme honorable en politique, il traversa la révolution avec courage. Maire de sa ville natale durant les années difficiles, il la préserva de toute commotion violente. Député à l'Assemblée législative, il sut résister aux excès des factions. Après la restauration des études, il professa les belles-lettres au Collége de Louis-le-Grand. Mais il était poëte, il avait son coin de Lemierre, et ne fut qu'à demi satisfait des éloges mitigés de son compatriote : « Castel, écrit Chênedollé dans une note manuscrite, Castel se met, je crois, au-dessus de Fontanes et de Delille; il se regarde comme le premier poëte du jour, et Saint-Ange comme le second. Il est persuadé que Delille n'ira pas à la postérité. C'est une chose bien étonnante que l'amour-propre. C'est d'ailleurs un homme plein de mérite et un poëte du talent le plus aimable; mais, parce qu'on est Paul Potter, il ne faut pas se croire Raphaël. » - Castel n'est pas un Paul Potter, parce que, même dans ces cadres limités, il n'a pas le style. Le style fait d'un Paul Potter un diamant.

1 Rien de plus judicieux ni de mieux entendu que ce système de Chênedollé: « Ce qui caractérise particulièrement Horace, dit-il, c'est la précision du style et l'audace des images, deux qualités qui sont l'âme de la poésie lyrique... C'est donc à rendre ces deux caractères distinctifs que je me suis principalement attaché. Pour y parvenir, je n'ai le plus souvent fait que rendre image pour image, et me jeter dans les moules que m'offrait le poëte romain, afin d'y modeler mon expression sur la sienne. J'ai cru que pour ne point défigurer Horace il fallait surtout ne jamais délayer ses pensées ; qu'il fallait être toujours fidèle à la forme de ses images, du moins autant que le permettait le génie de notre langue: et quand celle-ci résistait à l'expression latine (ce qui m'est arrivé beaucoup plus rarement qu'on ne pourrait croire), j'ai cherché avec soin l'image correspondante. » Et il choisit les trois Odes : sic te Diva potens, etc., Pastor cum traheret, etc., et Qualem ministrum fulminis, etc., qu'il traduit en prose, selon moi, très-heureusement. ↩

IV