Treizième leçon (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi :
Tu n'y seras pas sans emploi.
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
Cette mélancolie de La Fontaine n'est pas encore un maladie, ce n'est qu'un charme.
Quanta Voltaire, qui écrivait et sentait avec cette fra cheur, il n'était pas fils de son siècle, il l'était du siècl précédent. Quand le siècle de Voltaire à son tour et passé sur la France, il porta ses fruits amers, et Ren put naître.
M. de Rémusat, parlant de cette analyse anticipée d toutes choses, et lui-même l'un des plus habiles ana lystes, a dit bien finement :
« ... Il en résulte quelquefois que, devinant ce qui l'atten‹ et persuadé qu'il ne lui peut rien arriver que de prévu l'homme est peu tenté de vérifier les faits, et ne se souci guère d'impressions qu'il connaît d'avance, rassasié sans avoi goûté, blasé sans avoir joui. On a vu dans cet état des nation entières.
« Cette disposition n'est pas rare au siècle où nous somme: Ceux qui en sont atteints, lassés avant le temps, dégoûtés pa prévoyance, sont travaillés d'une secrète et vague inquiétud qui ressemble au regret; on dirait qu'ils pleurent les llusion qu'ils n'ont jamais eues. Pleins de dédain pour ce qui est, il repoussent tout ce que le monde leur ordonne de penser o de sentir, parce que cet ordre suffit pour leur faire regar der comme factice ce que peut-être, livrés à eux-mêmes, i • eussent senti et pensé tout naturellement. Doués de la faculté de découvrir, et dispenses de le faire par la société, qui s'est empressée de leur donner comme une leçon ce qu'ils auraient voulu reconnaître comme une vérité et constater eux-mêmes, ces esprits appelés à l'indépendance trouvent un tourment dans leur originalité même1 ; ils rejettent avec dépit tout le fardeau des idées acquises ; et, tourmentés à la fois du besoin et de l'impuissance de sentir et de croire, ils aspirent à quelque chose de neuf, d'inconnu, qu'ils vont chercher au milieu des agitations de la foule ou du repos de la solitude, dans les conciliabules des sociétés secretes² ou dans les déserts du Nouveau-Monde3: disposition bizarre qui, sur les débris des conventions sociales, conduit au mépris des hommes et au mépris de la vie, réunit souvent l'insensibilité et la douleur, donne à l'égoïsme même le ton de l'exaltation, et au dévouement un caractère de personnalité4. »
1 Idée très-fine et très-juste. Imaginez un Voltaire naissant quand le monde est détrompé, quand l vérité, ou ce qu'il croyait tel, est passée dans la circulation commune : un Voltaire qui n'a rien à faire ! Que deviendra-t-il avec son activité diabolique? Son démon se tournera contre lui-même. - Imaginez un homme dévoré de l'instinct des découvertes géographiques, un Christophe Colomb, naissant quand le Nouveau-Monde est découvert et que le tour du globe est déjà fait dans tous les sens ! - Ou encore un La Rochefoucauld naissant quand la société est sourde à la finesse et que le monde moral est devenu grossier. C'est désagréable, c'est efouilant. « Jacopo Ortis, ou Jules Bastide. ↩
3 René. ↩
4 Passé et Présent, mélunges, par M. de Rémusat, t. I, page 119 ↩
René est le fils d'un siècle qui a tout examiné, toul mis en question : c'est bien l'auteur de l'Essai, mais chez qui cette intelligence avancée, consommée, se trouve en désaccord llagrant avec une imagination réveillée et puissante, avec un cœur avide et inassouvi. « Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune, » dit Sénancour daus Oberman. Mais chez Oberman, la pensée, l'imagination et le cœur sont suffisamment en accord et en équilibre, dans ce sens que leur état de souffrance réciproque et de tiraillement sourd peut durer et s'éterniser. Aussi Oberman est-il le vrai type permanent de la situation morale dont René nous figure avec idéalisation un moment.
René a de plus qu'Oberman l'imagination et tontes les conséquences qu'elle entraîne, la rapidité, la mobilité, l'éclat. Il traverse les situations plutôt que de s'y attarder indéfiniment. René a la gloire de la parole, la poésie de l'expression, qui est presque une contradiction avec son état d'âme terne et désolé. Car un homme qui est complétement dans ce vague qu'il nous figure doit n'aiteindre à rien, pas même à l'idéal de sa tristesse en la décrivant. Or René se dessine à nos yeux dans son type et se dresse comme une statue. C'est le beau ténébreux. Il y aura de la fatuité dans Byron; il y a une haute coquetterie dans René : il n'y en a aucune dans Oberman.
Oberman vit au sérieux dans sa situation; il y habite, il la prolonge; il ne s'y drape pas. Il porte son ennui, son regret précoce dans les petites choses comme dans les grandes. Il ne peut voir une aurore sans regretter l'aube, l'aube sans regretter la nuit, ni une belle nuit sans regretter le tomber du jour. Il se gâte tout et se complaît à se gâter tout. A force d'être ennuyé, Oherman court risque à la longue de devenir ennuyeux. Quant à René il est loin de ce danger, il n'en a pas le temps ni le don; il a pour cela trop de cordes à son arc et à sa lyre. Il pourra être de mauvaise humeur, il ne sera jamais ennuyeux. On sent en le lisant qu'il guérira, ou du moins qu'il se distraira. M. de Rémusat, que nous citions tout à l'heure, a encore dit spirituellement (il vient de parler de Werther) :
« Considéré indépendamment du talent admirable qui le place si haut, René est un ouvrage aussi profond et plus pur. Ces deux romans se ressentent des circonstances différentes dans lesquelles ils ont été composés. La conception de Werther, au milieu d'une société paisible et rangée, a quelque chose de séditieux; mais celle de René, qui porte l'évidente empreinte d'une époque de trouble et d'orage, s'excuse et s'explique par la date de sa naissance. On peut, jusqu'à un certain point, permettre au témoin d'un grand bouleversement politique le découragement et l'incrédulité; en pareil cas, les hommes très-forts ou très-passionnés peuvent seuls s'y soustraire. René n'est donc point un homme aigri comme Werther; il a peu souffert, il cherche à souffrir ; son imagination seule l'a jeté hors des routes battues; sa vanité n'est point vindicative, elle ne hait point, et l'on sent qu'il garde en lui de quoi reprendre aisément aux jouissances de la vie usuelle et même aux petites joies, aux petites émotions qu'elle prodigue. L'éclat, la gloire du monde, les triomphes d'amour-propre le séduiraient encore. Il n'a pris aucun engagement avec lui-même, il reviendrait aisément, il changerait sans peine sa vanité sauvage contre une vanité civilisée; il deviendrait presque un homme frivole; car il n'a d'excessif que l'imagination ; c'est, pour emprunter l'expression commune, une tète montée; mais il est faible et mobile; un rien peut le consoler et le distraire; on est sûr qu'il ne se tuera pas1. »
1 Passé et Présent, mélanges, tome 1, rage 123. ↩
La conséquence en effet serait de se tuer. Mais Oberman qui, en sceptique qu'il est, ne presse pas la conséquence, et qui arrive à la maturité et comme à la sagesse de son état (si l'on peut ainsi dire), ne se tue pas non plus ; il continue de rouler indéfiniment dans le même cercle aride et désenchanté. Il vit et végète jusqu'à la fin sous le poids, sous l'oppression du grand problème qui s'est dressé devant lui dès le premier jour, et qui, comme cette écrasante montagne dont se couvrit tout d'un coup la ville des Phéaciens, menace à jamais de l'accabler.
M. Vinet, en jugeant Oberman à côté de René, nous paraît avoir été bien sévère et injuste pour une produc-