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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire Appendice. (Se rapporte à la page

Appendice. (Se rapporte à la page

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 8 min de lecture · p. 321–324 · chapitre 84 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelques années écoulées rendent possible aujourd'hui ce qu ne l'était pas encore en 1849. Je vais donner non un portrait de Mme de Custine, mais quelques lettres que cette charmante femme adressait à Chênedollé, et où son affection pour M. de Chateaubriand se trahit à nu, dans une entière naïveté de tendresse. Elle avait eu quelque peine à fixer, ne fût-ce qu'un moment, l'infidèle et le volage. Chênedollé paraît avoir eu lui-même, vers ce temps et dans quelque intervalle, la part la plus intime dans cette tendre indulgence d'une femme aimante : « Mme de Custine a redonné, écrivait-il, un nouvel intérêt à une vie que je croyais condamnée à une tristesse sans appel et à des regrets sans espoir. » Au reste, voici les lettres mêmes de Mme de Custine dans leur touchante simplicité.

La première que je donne n'est peut-être pas adressée à Chênedollé, et pourrait bien avoir été écrite à Chateaubriand lui-même. Chênedollé, dans tous les cas, en avait gardé copie :

« J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques , et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la Grotte et pour le petit Cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez pas les longues lettres.

« Votre ami est encore ici; mais il part demain. J'en suis plus triste que je ne puis vous dire; je ne verrai plus rien de ce que vous aurez aimé. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont fait bien mal. »

Les lettres suivantes sont certainement à l'adresse de Chênedollé.

« Ce 18 janvier (1805).

« Je ne reçois plus de vos nouvelles. Je ne sais que penser de votre silence ! Je crains que vous ne soyez malade. J'attends votre petite note pour vous obtenir la permission de venir ici1. Colo2 vous a écrit. Il dit que sa lettre était charmante, et que vous devez en être enchanté. Il vous attend; il vous aime; il parle de vous souvent. Je voudrais bien vous voir ici, ou au moins savoir pourquoi vous ne venez pas. Ce n'est pas bien à vous de prendre les mauvaises manières de notre ami; je suis sérieusement fâchée. Mais peut-être êtes-vous malade ? alors je suis toute pitié, tout émoi, je pardonne tout et demande au moins un détail exact de vos souffrances et de vos projets. Adieu; mes amis parlent souvent de vous et vous désirent. La Souris3 n'est pas encore à Paris. »

1 A Paris. Elle devait lui avoir un passe-port. ↩

2 Chateaubriand. ↩

3 Mme de Gauvigny, belle-sœur de Mme de Custine. ↩

« Ce 16 mars (1805).

« Mais, mon Dieu ! que devenez-vous donc? plus un mot de vous , plus un souvenir, pas même une jérémiade. Je préfère tout à votre silence; il m'est insupportable. Oh ! si vous ne venez pas à Paris, promettez, jurez de venir à Fervaques longtemps cette année; jurez de me dédommager et de ce silence et de cette absence ! Mais que vous arrive-t-il done? Pourquoi singez-vous ainsi Colo? Changez, croyez-moi, de manière d'être, si vous voulez lui ressembler en tout; car, depuis que je suis ici4, il n'a pas passé un jour sans venir me voir. Il n'est pas parfait, mais il est mieux. Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse⁵. Est-ce pour cela que vous ne me donnez plus signe de vie? Je vous ai écrit une longue lettre qui est restée sans réponse ; comme je crains que celle-ci n'ait le même sort, je vais la faire très-courte. Adieu ; croyez à mon amitié, puisqu'elle résiste même à votre oubli. »

4 A Paris. $ Elle l'avait été beaucoup en effet dans les premiers temps de cette liaison, et quand le Génie ne s'était pas encore tout à fait humanisé : « Un jour, en revenant d'une promenade en calèche, où il avait été assez maussade pour elle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chassé le matin ; elle fut saisie d'un mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle au travers du cœur. » (Note de Chênedollé.) ↩

« Ce 28 mars (1805).

« Je suis vraiment bien touchée de vos chagrins. Je v us pardonne votre silence; je serai heureuse de vous revoir et de broyer du noir avec vous. Mais ce que j'ai peine à vous pardonner, c'est que vous ne dites rien de Fervaques ; vous ne promettez pas d'y venir et longtemps. Notre ami dit qu'il y passera six semaines; mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne peux dire. La Souris arrive dans quelques jours; il semble réellement que vous vous donniez rendez-vous. Mais arriverez-vous? J'espère que je serai une des premières à apprendre cette bonne nouvelle. Le Génie se réjouit de vous revoir. Il prend part à vos douleurs, et lorsqu'il parle de vous on serait tenté de lui croire un bon cœur. »

« Ce 21 juillet (1805).

« Je suis fière aujourd'hui, et si vous étiez ici, vous me trouveriez impertinente, comme vous dites quelquefois. A tout cela vous devriez deviner qu'il n'y a plus de voyage en Suisse, et qu'au lieu de cela, Colo est ici depuis hier, qu'il vous désire, que nous serons tous charmés de vous voir; que, comme à son ordinaire, il dit qu'il ne restera que quelques jours. Ainsi, si vous voulez le trouver encore ici, aussitôt ma lettre reçue mettez-vous en marche, et arrivez le plus tôt que vous pourrez. La Souris doil venir, mais elle n'arrive pas. Après le départ de Colo j'irai sûrement à Cusson (?). Il dit qu'il reviendra cet automne : vous reviendrez aussi, n'est-ce pas ? Allons, venez. Vous me dites que vous serez ici dès que je le voudrai ; ma volonté est bien entière ; ainsi je compte sur votre arrivée. Colo veut vous écrire à présent, et moi je veux pouvoir vous parler bientôt. »

(Sur la même page on lit ce Post Scriptum de la main de Chateaubriand : ) « Vous savez peut-être, mon cher ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi? Je suis à Fervaques; j'y suis pour quinze jours : vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus, Je vous embrasse. Tout à vous. »

« Fervaques, ce 24 juin (1809).

« Enfin je reçois de vos nouvelles ; j'y avais réellement renoncé. C'était si bien fini que vous n'avez rien su et que vous ne savez rien de rien. Le Génie est ici depuis quinze jours ; il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire; ce n'est pas pour un voyage ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour remplir tous ses vœux et pour détruire tous les miens. Il va enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de retour au mois de novembre, à ce qu'il assure : je ne puis le croire. Vous savez si j'étais triste l'année dernière; jugez donc de ce que je serai cette année. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère frappante, mais c'est pourtant réel. Il part d'ici dans deux jours, - et le ser juillet pour le grand voyage. Je ne vous engage donc point à venir à présent, mais si dans le courant de l'été vous vous en sentez le courage, vous me ferez plaisir; et d'après ce que vous venez d'apprendre, vous serez, je pense, rassuré sur l'effet que pourrait faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles angoisses je dois être ; je ne puis causer plus longtemps. La chère Souris est ici aussi; tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini. »

Tout était fini, en effet, puisqu'il partait, on le sait, non-seulement pour Athènes et pour Jérusalem, mais pour Grenade. - M. de Custine m'écrivait de Naples, où il était en septembre 1849, et après avoir lu dans la Revue des Deux Mondes le peu que j'avais dit de sa mère (page 293) : « Ce peu de mots me l'a fait apparaître : j'ai retrouvé son cœur et même son visage, tandis que dans la décoration dont M. de Chateaubriand entoure laborieusement son cercueil, je n'ai vu que des louanges qui ne l'auraient pas flattée; car chez elle la reconnaissance ne prenait pas sa source dans la vanité. Mais de tous les ouvrages de l'illustre écrivain, les Mémoires d'Outre-tombe sont celui où il a le plus sacrifié à l'amour-propre des autres... Je me souviens que mamère fut la première personne à qui M. de Chateaubriand lut, avant de l'envoyer, la démission qu'il adressa à Bonaparte le lendemain de la mort du Duc d'Enghien; c'est à elle aussi qu'au retour de la plaine de Grenelle, il apporta un mouchoir qu'il venait de tremper dans le sang de son cousin, Armand de Chateaubriand. J'aurais mieux aimé le souvenir de ces faits que les circonstances presque burlesques dans lesquelles il l'a mise en scène. Elle l'a aimé vingt ans, sans le flatter un jour, et jusqu'à la lecture de ses Mémoires, je l'ai cru digne de l'affection qu'il avait inspirée au cœur le plus vrai qu'il ait jamais rencontré.i - C'était un cœur bien vrai en effet que celui qui, dans les confidences de l'intimité, laissait échapper des mots et des aveux comme ceux-ci : « Voilà le cabinet où je le recevais. » - « C'est ici qu'il a été à vos genoux ! » - « C'était peut-être moi qui étais aux siens. »