Sixième leçon
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Manière de composer de Chateaubriand. - De son érudition; de son procédé his torique. - Du vrai sens philosophique de l'Essai. - Haate misanthropie. - Demi-réconciliation avec la société. - Masque et défaut du masque dans 1 personnage. - Sensibilité vraie dans l'Essai; pages touchantes. - Lettr (inédite) à Fontanes; - jour qui en résulte sur les croyances de l'auteu en 1799. - Belle parole du théosophe Saint-Martin.
Cette absence totale de plan et d'ordonnance qui se montre dans le premier ouvrage de M. de Chateaubrianc se retrouvera plus ou moins, je l'ai dit, dans tous ceu qui suivront, si l'on excepte ses trois courts romans e les Martyrs. Ce poëme des Martyrs est la seule grande composition qui fasse exception au défaut que je signale. la seule dans laquelle l'imagination de l'auteur se trouve dispensée sur une vaste étendue, avec une économie savante. Il avait longtemps porté l'œuvre avant de la produire. Le reste de ses écrits est composé toujours de pièces et de morceaux, de très-beaux morceaux, mais qui ne réussissent à faire qu'un ensemble haché, saccadé. Il y a du grandiose, mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup. Sa force trahit par là moins encore la fatigue que la négligence. Ces défauts s'expliquent d'ailleurs par sa manière de travailler. J'ai parlé précédemment du procédé de Mme de Staël; voici celui de M. de Chateaubriand, si nous écoutons quelqu'un qui l'a bien connu : « M. de Chateaubriand dit qu'il n'a jamais pu travailler ni composer de tête; il ne le peut que la plume à la main. Il ne pense même jamais, dit-il, à ce qu'il écrit que lorsqu'il tient la plume. Il est vrai le quand il s'y met, il la tient longtemps, quelquefois s ouze et quinze heures de suite. Il dit que le prod inverse, c'est-à-dire la préméditation, lui est ims ble. On le conçoit. Au fond, il ne tient assez à la sur rien pour y songer si longuement à l'avance; es assez temps pour lui de se résoudre quand il est Il › de s'y appliquer'. Partant, il n'y a point chez lui s enchaînements logiques, de ces développements nous qui puissent se préparer et se composer preseput entiers de tête, comme c'était le cas pour Jeancres?. Sa pensée est plutôt par accès, comme son il est tout en traits; il recommence à chaque instant; a le paragraphe est une suite de recommencements essifs, brillants, saccadés. Point de teneur fonda-v cale, ni de flumen orationis, mais une multitude de incelles et de ces éclairs qui résultent d'une plume que faisant feu sur le papier. » isseau, au contraire, nous dit : «Je n'ai jamais pu raire la plume à la main, vis-à-vis d'une table et de a papier; c'est à la promenade, au milieu des roe et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes sonies que j'écris dans mon cerveau : on peut juec quelle lenteur?... i - Ainsi, l'un porte tout » le; il y a de longs trains de pensées et de périoit que fait-il donc quand il est seul? demandera-t-on. - Quand seul, il éve, c'est-à-dire il se livre à tout l'essor d'une imaginauns frein, il voyage et vagabonde à travers l'espace sur lhippofilé. Et s'il lui arrive de causer à l'aise, tout à fait à l'aise dans sa-tête, en s'abandonnant, il exprimera cette rêverie et ses mille ints imaginaires avec une verve, une audace, une fantaisie, j'alre une licence, qui font de lui, en ces moments, le plus étrange vis du Chateaubriand solennel, le seul que le public et les salons rconnu « artesi pour Buffon.
es con/essions, partie I, liv. II.
des qui se succèdent et se lient étroitement. L'aut fie à l'aventure; sa plume est comme l'épée de land : il sait qu'à chaque coup il en fera jailli éclairs.
En lisant l'Essai, l'érudition, au premier aspect, rait y sembler immense ; l'ouvrage atteste en effet coup de lecture et en tous sens, une grande puis de travail. Ce rêveur ne recule devant aucun gros écrivains grecs, latins, il les cite, il les traduit; i quiète déjà même de la poésie sanscrite et de ce en connaissait alors. Est-ce donc un historien séri - solide, est-ce un bénédictin à travers le poëte, qui s pare? - Je trouve dans les pensées de Varron un belle maxime, que je me permettrai d'applique « Qui audit ut auditorum narrator fiât, nunquam f docenti. » Varron ne parle que des auditeurs, ma s'applique aux lecteurs également : « Celui qui n' ou qui ne lit que pour citer ce qu'il a appris, et e montre, ne devient jamais l'égal du maître. » Or, évident, pour qui lit l'Essai, que l'auteur, tand faisait ses nombreuses et si diverses lectures, n'ét cupé que d'en tirer parti et effet pour son livre. J remarquer quelque chose du même défaut dar ce que M. de Chateaubriand a écrit d'historig travers des traits admirables et qui sillonnent fière, le fond ne m'inspire jamais une entière con Je crois sentir un écrivain artiste qui n'a pas élu choses en elles-mêmes avec assiduité, avec patience ganimité, décidé à n'y voir que ce qu'elles lui donn‹ et à ne rien leur faire rendre de plus. Il ne lit qu écrire à son tour, et il a toujours en vue, sitôt qu la plume, le triomphe de quelque point saillant, que ou autre, ne serait-ce que le triomphe d'u littéraire. Sa plume impatiente, et qui veut à tc
¡contrastes, ne s'accommoderait pas d'un résultatterne lent. Cela n'empêche pas qu'il ne laisse à tout mont échapper de ces mots, de ces éclairs qui tombent plein sur une situation ou sur un caractère et qui les nètrent, - de ces traits qu'un honnête historien bien pliqué ne trouverait jamais.
On parlait un jour devant M. de Chateaubriand de l'édition, de l'étude dans le genre des Bénédictins; et en exprimait avec amour le charme et le désir. - « Oui, i dit-on, si vous aviez pu éteindre quelques-unes de ›s facultés, celle de l'érudition vous aurait à merveille jussi sans doute. » - Mais il nia que l'érudition fût du out ennemie de l'imagination; celle-ci devance, éclaire autre. - « C'est une belle lanterne en effet, une lampe n peu merveilleuse, » dit quelqu'un. - « L'imaginaion, reprit-il, est à l'érudition comme un coureur qui eusse toujours, comme un Cosaque qui fait ses poines. » - Et il faisait du geste le coup de lance. Gela est charmant et dit toutes ses qualités. Mais le Cosaque, si propre à la charge, ne suffit pas à la victoire; il faut donner à l'infanterie le temps d'arriver.
Pourquoi M. de Chateaubriand, avec de si belles parties, n'était pas fait pour être véritablement historien dans le sens sérieux et auguste du mot, dans le sens qui faisait dire magnifiquement à l'ami de Tacite' : « Quanta potestas, quanta dignitas, quanta majestas, quantum denique numen sit historiæ... », lui-même il va nous en dire plusieurs bonnes raisons ; car le meilleur et le plus sûr moyen de pénétrer et de juger un écrivain, un homme, c'est de l'écouter, de le bien écouter et longtemps : laissez-les faire et se déployer, sans les presser, ils vous diront tout d'eux-mêmes sur eux-mêmes ; ils viendront
• Pline le Jeune, lettre xxvI du livre IX.
se peindre en vous, dans votre esprit. A la longue, soy en sûr, nul homme, nul poëte surtout et nul écrivain gardera son secret. Dans son Génie du Christianisme, l'a teur futur des Études historiques et des Mémoires, sep sant donc cette question : Pourquoi les Français n'ontque des mémoires au lieu d'histoire? y a répondu ainsi:
« Le Français a été dans tous les temps, même lorsqu était barbare, vain, léger et sociable. Il réfléchit peu sur l'e semble des objets; mais il observe curieusement les détail et son coup d'œil est prompt, sûr et délié : il faut toujou qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme hi torien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent liberté de se livrer à son génie. La, sans quitter le théâtre, rapporte ses observations, toujours fines, et quelquefois pr‹ fondes. Il aime à dire : J'étais là, le Roi me dit... J'appris à Prince... Je conseillai, je prévis le bien, le mal. Son amour-pro pre se satisfait ainsi ; il étale son esprit devant le lecteur; e le désir qu'il a de se montrer penseur ingénieux le condu souvent à bien penser. De plus, dans ce genre d'histoire, n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se detach avec peine. Il s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel o tel personnage; et, tantôt insultant le parti opposé, tantôt s raillant du sien, il exerce à la fois sa vengeance et sa malice.
Je ne sais si l'on pourrait mettre ce jugement pou épigraphe aux Mémoires d'Outre-tombe, mais il le fau droit mettre certainement au Congrès de Vérone.
Pour revenir à l'Essai et en définir le sens à travers toutes les digressions qu'y a mêlées l'auteur, on peut dire que M. de Chateaubriand, philosophe à cette époque par l'esprit, par les opinions, ne l'est point par les conclusions. Il est bien au fond de l'avis des philosophes, de l'avis de Jean-Jacques et du Vicaire savoyard (si tant est même qu'il s'en tienne là1), mais il est d'avis aussi 'il ne faut pas le dire : voilà en quoi il diffère déjà esatiellement de son siècle et s'en sépare. Après le plus agnifique éloge de l'Émile, éloge qu'il a depuis réeté le plus qu'il a pu, et plus qu'il n'était nécessaire même convenable à un rival aussi noble que lui, il nclut que c'est à dater de la publication de cet ouvrage e l'éducation s'altéra totalement en France. L'hommeerge de Rousseau, jeté parmi ses contemporains abaedis, produisit des monstres :
1 Et il ne s'y tenait pas; l'Exemplaire de l'Essai sur les Révoluons, chargé de ses notes manuscrites confidentielles, le montre, à et te date de 1797-1798, non-seulement anti-chrétien, mais fataliste, on croyant à l'immortalité de l'âme, et aussi athée qu Il pouvait l'être. e renvoie au tome X des Causeries du Lundi, où j'ai donné les plus arieux de ces passages. ↩
« La profession de foi du Vicaire savoyard, ajoute l'auteur l'Essai avec un sentiment douloureux, les principes moraux politiques de cet ouvrage, sont devenus les machines qui t battu l'édifice des Gouvernements actuels de l'Europe, et rtout celui de la France, maintenant en ruines. Il s'ensuit se la vérité n'est pas bonne aux hommes méchants; qu'elle it demeurer ensevelie dans le sein du Sage, comme l'espénce au fond de la boîte de Pandore. Si j'eusse vécu du temps : Jean-Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple : mais eusse conseillé le secret à mon maître. Il y a plus de philophie qu'on ne pense, au système de mystère adopté par Pyagore et par les anciens prêtres de l'Orient. » L'auteur de l'Essai, à travers toutes ses hardiesses de ensée et tous ses doutes qui vont par moments aussi vin que possible1, incline donc déjà pour ce que j'appellerai le Christianisme social, le Christianisme qu même. Il se sépare des Encyclopédistes qui minent difice, et il leur dit : « A quoi bon? quand ce sera m que gagnerez-vous à avoir étalé et démontré la ruine C'est par là qu'il se prépare et se dispose, encore à insu, à ce qu'il fera bientôt dans le Génie du Chris nisme. C'est là le lien réel et comme le pont entre les d ouvrages qui semblent d'abord contradictoires1.
1 A la page 621 de la première édition de l'Essai, dans ce que j'apelle l'Exemplaire confidentiel, à côté de ces mots : « Je suis bien aché que mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons vicprieuses avec lesquelles les Abbadie, les H ouïe ville, les Bergier, les Varburton ont combattu leurs antagonistes (les incrédules dont il ient de reproduire en partie les objections ), et d'être obligé de renoyer à leurs ouvrages; » il ajoutait : « Oui, qui ont débité des platitudes, mais j'étais bien obligé de mettre cela à cause des sots.» C'est peu flatteur pour les sols ; mais enfin en public, jusque dans moment d'extrême hardiesse, il daignait tenir compte de cette majo de l'espèce humaine et avoir quelques égards pour elle. ↩
1 « Épiménide, dit-il en un endroit, ne traitait point de supersti ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères ; il savait que la s tue populaire, que le Pénate obscur qui console le malheureux plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essu une larme. » ↩
La chimère de l'auteur de l'Essai ( car il en a une) de croire encore, du milieu de ses résultats amers, i ne sais quel retour possible vers la nature, comm l'entend, c'est-à-dire vers un état primordial et sauva Il croyait théoriquement avec Rousseau à la supério et à la félicité de cet état assez équivoque, et ce qu'il avait vu dans ses voyages ne l'en avait point dégoût Bien au contraire, comme souverain remède à tous maux de la société, il n'a rien de mieux à propose son lecteur, en finissant, que de venir passer une n avec lui chez les Sauvages du Canada, pour se fa idée de cette espèce de liberté toute délicieuse et › leste. Cette page finale de l'Essai est magnifique description et tout à fait belle ; mais j'aime mieux ci cet autre passage, d'ailleurs plus court, qui précède, où se révèlent de sombres et fortes pensées qui lui étai
2 Chose remarquable! il avait vu les Sauvages impunément, a M. Vinet.
ilières alors; la forme est encore, à quelques égards, de de Rousseau, mais le fond, l'inspiration est bien lui :
: Soyons hommes, c'est-à-dire libres ; apprenons à mépri-les préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever -dessus des grands et des rois, à honorer l'indigence et la tu; donnons de l'énergie à notre âme, de l'élévation à nopensée; portons partout la dignité de notre caractère, ns le bonheur et dans l'infortune ; sachons braver la paueté et sourire à la mort : mais, pour faire tout cela, il faut mmencer par cesser de nous passionner pour les institutions maines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n'apercevons esque jamais la réalité des choses, mais leurs images réfléchies ussement par nos désirs1; et nous passons nos jours à peu ès comme celui qui, sous notre zone nuageuse, ne verrait ciel qu'à travers ces vitrages coloriés qui trompent l'œil, en i présentant la sérénité d'une plus douce latitude. Tandis de nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la mbe se ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du éant, et y retournent : la mort est un grand lac creusé au milieu e la nature; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y gloutir; et c'est de ce même lac que s'élèvent ensuite d'autres énérations qui, répandues sur la terre, viennent également, après n cours plus ou moins long, se perdre à leur source. Profitons onc du peu d'instants que nous avons à passer sur ce globe our connaître au moins la vérité. Si c'est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à trouver. Ici, un ministre lespote me bâillonne, me plonge au fond des cachots, où je este vingt ans sans savoir pourquoi : échappé de la Bastille, lein d'indignation, je me précipite dans la démocratie; un nthropophage m'y attend à la guillotine. Le Républicain, sans cesse exposé à être pille, volé, déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur; le Sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître1! Homme de la nature, c'est toi seul qui me fais me glorif d'être homme ! Ton cœur ne connaît point la dépendanc tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une Cour, ou caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, no luxe, nos villes ? As-tu besoin de spectacle : tu te rends temple de la nature, à la religieuse forêt; les colonnes mor sues des chênes en supportent le dôme antique; un jo sombre pénètre la sainte obscurité du sanctuaire; et de f blés bruits, de légers soupirs, de doux murmures, des chai plaintifs ou mélodieux, circulent sous les voûtes sonores...
1 En vue d'une seconde édition, il disait de cet endroit : « Ceci est rop, il faut le retrancher jusqu'au mot Tandis...» (Note marginale manuscrite de l'Exemplaire confidentiel. ) ↩
1 Exagération et déclamation tant que l'on voudra! de telles parol ne sauraient se mettre en oubli et s'abolir : et il avait peur de n'en avo pas encore dit assez, car à cet endroit de l'Essai (à la page 666 de première édition), je lis en marge cette variante manuscrite da l'Exemplaire confidentiel : « Qu'est ce qu'un Républicain? un sot dé voré par des fripons. Qu'est-ce qu'un Royaliste? un sot dévoré pa un... » Il a laissé en blanc le nom du monstre. - Mais est-ce bien d'o pareil livre que l'auteur, en le réimprimant, a pu dire en 1826 : «0 y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu'abattu par le mal heur, et dont le cœur est tout à son roi, à l'honneur et à la patrie? - Au reste, cette première manière de sentir et de parler des rois per sistera au fond, et reparaîtra souvent comme par accès chez M. d Chateaubriand, même après qu'il aura pris l'affiche d'un parti; ce qu a fait dire à quelqu'un : « Le royalisme de M. de Chateaubriand es d'une singulière espèce, et il a fallu que les rois eussent l'esprit bie fait pour s'en accommoder. Il ne se donne pour royaliste et pour fidel qu'alin de se mieux procurer par moments le droit d'insulter et d'in jurier ceux auxquels il se voue. Notre cœur, dit-il en se vantant, n' jamais beaucoup battu pour les rois (Congrès de Vérone). - Aprè tout, dit-il de la branche aînée, c'est une monarchie tombée; il et tombera bien d'autres : nous ne lui devions que notre fidélité : ell l'a. » Et là-dessus il redouble ses duretés. Je crois voir une femme d mauvais caractère qui, sous prétexte qu'elle est femme d'honneur e fidèle, s'en autorise pour dire à son mari sur tous les tons qu'elle n l'aime pas et pour le traiter comme un nègre. C'est ainsi que M. de Chateaubriand traite ses rois. ↩
A ne prendre cet appel et cet élancement que comn un recours individuel et poétique, et qui ne saurait et que l'exception, - que le remède de quelques âmes d' hors de pair et déclassées, on ne saurait nier qu'il e y trouve noblesse et grandeur. J'avoue même que le mieux ce Chateaubriand-là primitif et tout d'acavec sa poésie, que celui qui se réconciliera plus avec la société, mais qui ne se réconciliera jamais demi. Car il va rentrer en France l'âme encore remde ses déserts, avec son imagination plus grandiose re qu'aimable, et je ne sais quoi de gigantesque l'expression qui sortira à première vue du ton et adre français proprement dit. Puis peu à peu il s'y ; il sera pris par la société et ses mille liens, par ses a tés, ses coquetteries, ses rivalités, ses irritations de les sortes; il s'y rapetissera, mais sans jamais s'y ivoiser complétement. Il résultera de l'assemblage civilisé et du raffiné avec ce sauvage à demi converti, oujours prêt pourtant à reparaître, le plus singulier plus bizarre mélange, surtout quand le personnage tique, soi-disant monarchique, viendra recouvrir ut, et que le mélancolique et l'éblouissant rêveur au fond, méprisait et méprise tant encore (au mon t où il s'y mêle le plus) les acteurs et les choses poues, sera lui-même un des chefs de l'action, un des phées de la scène. Oh! alors, il laissera échapper nt instant, dans l'entre-deux des tirades, ses a-parte à ses boutades d'impatience ou de colère ', faites pour oncerter et déjouer le rôle des autres et le sien, et pour : tomber la pièce. Le vieil homme (ce jeune homme Essai) percera à tout propos et hors de propos sous casque, et menacera bien souvent de l'arracher 2.
Mes pauvres diables d'amis, s'écrie-t-il à chaque instant en sa nt de ses amis politiques... mes pauvres amis sont bien pauvres.» al tant à ses ennemis, on sait comment il les a traités.
P'est ce qui a fait dire de lui sous la Restauration, dans les mo-
Et ceci nous fournit déjà le moyen de répondre une question qui peut sembler embarrassante et q j'ai entendu poser. Un des hommes qui ont le plus con M. de Chateaubriand jeune et avant qu'il eût pris double et triple écorce, M. Molé, me faisait remarq avec beaucoup de justesse que cette destinée de C teaubriand offre l'exemple peut-être unique de tout temps qui se fait le complice et presque le compère d écrivain; qui se prête au rôle emprunté que cet hom joue durant près de cinquante ans, et cela sans le mentir un seul instant et sans lui tirer le masque par cun côté'. Jamais le secret de la tragédie ne fut mi gardé. Pour obtenir une telle concession de son époq il faut avoir en soi un vrai prestige, et ce prestige est q que chose dont on doit tenir compte avant tout en an sant le personnage qui l'a exercé à ce degré. Mais la v raison peut-être pour laquelle on n'a jamais tiré ce mas de Chateaubriand, c'est que lui-même avait sa sincéri qu'il n'a jamais trop dissimulé que ce fût un masque un masque noble et qu'il prenait pour tel. Il était te ment sujet à se le tirer lui-même qu'on était plutôt t de le lui remettre, et de lui dire : « Mais il va tom
ments où l'on croyait pouvoir le moins se passer de son alliance, était à la fois indispensable et impossible.
Nec tecum possum vivere, nec sine te ;
tout comme avec une maîtresse pleine de caprices. Au moindr saccord, à la moindre contrariété, il en avait déjà de tout ceci pieds par-dessus la te'le; il voulait tout planter là, s'en retour où ?... je ne dis pas dans les forêts du Canada, comme le jeune h de l'Essai, mais à cent, à mille lieues également, hors du cercle 1
Le vicomte indigné sortait au second acte.
' Sauf en certains moments de polémique sous la Restauratic fort de la lutte avec le parti Villèle.
renez garde ! restez donc dans ce beau rôle, restez-y t entier; nous vous aimons, nous vous voulons comme a ! » On le traitait comme un acteur qu'on aime, et i a un moment de mauvaise humeur. Voilà, selon moi, plication de ce jugement que j'ai cité, et de cet autre ›t encore : « Chateaubriand est peut-être le seul écriin de ce temps-ci qui ait pu porter le masque si consument, sans que cette sorte d'hypocrisie ait nui à sa gnité. »
L'Essai, cet immense amas de matières premières, tte mine où nous découvrons pour ainsi dire couche ar couche l'homme futur, nous révèle encore chez l'au-ur une faculté de sensibilité et une puissance de soufir qui subira bien des modifications par la suite et bien es altérations. Qu'on lise le chapitre intitulé : Aux Inortunés1 : au milieu de quelques formes déclamatoires t qui n'offensent que le goût, on y sent une profonde ommisération, une sympathie vive et active pour ceux ui souffrent; c'est un de leurs semblables, un enfant u malheur qui veut apprendre aux autres à traverser loins douloureusement les mêmes sentiers. Il en vient ux moindres détails; il donne naïvement des règles de onduite dans le malheur; il se reproche de n'en pas trouer d'assez efficaces :
1 Essai, tome II, page 156 (édit. de 1826). ↩
« Je m'imagine, s'écrie-t-il, que les malheureux qui lisent ce chapitre le parcourent avec cette avidité inquiète que j'ai souvent portée moi-même dans la lecture des moralistes, à l'article des misères humaines, croyant y trouver quelque soulagement. Je m'imagine encore que, trompés comme moi, ils me disent : Vous ne nous apprenez rien; vous ne nous donnez aucun moyen d'adoucir nos peines; au contraire vous prouvez trop qu'il n'en existe point. O mes compagnons d'infortune! votre reproche est juste : je voudrais pouvoir sécher vos lai - mes, mais il vous faut implorer le secours d'une main plu puissante que celle des hommes. Cependant ne vous laisse point abattre; on trouve encore quelques douceurs paru beaucoup de calamités. Essayerai-je de montrer le parti qu'o peut tirer de la condition la plus misérable? Peut-être en re cueillerez-vous plus de profit que de toute l'enflure d'un dis cours stoïque.1»
1 Le style nous rend ici un écho de Pascal et de Montaigne. ↩
Et il entre dans le détail des conseils appropriés : Ev ter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le plu souvent ne sortir que la nuit; s'asseoir quelquefois a sommet d'une colline qui domine la ville et contemple de loin les feux qui brillent sous tous ces toits habités ici le réverbère à la porte du riche qui, du sein des fêtes ignore qu'il y a des misérables; là-bas, quelque peti rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du fat bourg; et se dire : « Là, j'ai des frères2! »
2 En marge de cette page, on lit dans l'Exemplaire confidentiel Ici j'ai peint toute ma vie en Angleterre ; j'avais d'abord parlé à l première personne, mais il me semble que la troisième fait plus d'effet - Au reste le bonheur est une chimère. On ne console point les homme avec des mots, quand le mal est a la source de l'âme, quand le cœu est brisé, quand nos amis ont disparu dans la tombe, quand l'âge de illusions est passé, cet âge où les chagrins fuient comme un songe, oi nous voyons dans chaque homme un ami, dans chaque femme une maitresse. » ↩
Mais il indique surtout la consolation de la natur comme plus réelle et plus présente à celui que sa des tirée rejette hors de la société : « La vie est douce ave la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude et j'ai résolu d'y mourir sans me rembarquer sur la me du monde... Heureux ceux qui aiment la nature! Ils I trouveront, et trouveront seulement elle aux jours di l'adversité. » Il ne va point jusqu'à souhaiter, comm lorace, d'oublier les êtres qui lui furent chers : Oblitusue meorum, obliviscendus et illis. La douleur même lui paraîtrait bien préférable à un tel oubli; « mais leur ouvenir se fondra avec le calme des bois et des cieux : 1 gardera sa douceur, et ne perdra que son amertume. »
Il indique encore d'autres sources de plaisir qu'on peut tirer du malheur, et il recommande particulièrement l'étude de la botanique, qui, telle qu'il la dépeint et qu'il l'entend, n'est guère que le culte des harmonies de la nature. Son infortuné s'attachera surtout à ces « lis mélancoliques dont le front penché semble rêver sur le courant des eaux, » à ce convolvulus « qui entoure de ses fleurs pâles quelque aulne décrépit...i Là encore, il cherche partout des correspondances mystérieuses avec les affections de son âme. Puis, au retour de cette course laborieuse, on rentre dans sa misérable temeure, chargé de la dépouille des champs. Et viennent les détails humbles, familiers, non inventés, de ces dédis tels que le Sénancour des Réveries et tout solitaire pauvre est accoutumé à en observer : Comme si l'on craignait que quelqu'un ne vînt ravir ce trésor, fermer mystérieusement la porte sur soi; se mettre à faire l'anayse de sa récolte, blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Vaillant, Jussieu...:
« Cependant la nuit approche ; le bruit commence à cesser au dehors, et le cœur palpite d'avance du plaisir qu'on s'est préparé. Un livre qu'on a bien eu de la peine à se procurer1, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur où on l'avait caché, va remplir ces heures de silence. Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux : ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai; mais en sont-ils plus remplis que la vie? »
1 Voilà de ces choses comme René plus tard n'en dira pas ; René est plus noble, plus aristocratique, plus retenu, meme aans ses plus entiers aveux. Ici encore l'Exemplaire confidentiel vient completer le texte, mais cetle fois d'une manière heureuse et touchante : « C'est ce qui m'est arrivé vingt fois, lit-on à la marge de cette page 474 en regai des humbles détails dans lesquels il est entré ; mais malheureuseme j'avais toujours l'inquiétude du lendemain. Je pourrais encore et heureux et à peu de frais; il ne s'agirait que de trouver quelqu'un q voulût me prendre à la campagne; je payerai ma pension après guerre. Là je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à m aise, pourvu que je ne fusse obligé de faire compagnie à personn qu'on me laissât tranquille et livré à mon humeur sauvage. Ce qu y a de singulier, c'est que ce bonheur, qui a l'air si facile à obten est cependant presque impossible, et je ne sais pas après tout si voudrais moi même demeurer chez des étrangers. Si la paix se fa j'obtiendrai aisément ma radiation, et je m'en retournerai à Paris je prendrai un logement au Jardin des Plantes ; je publierai mes Sa vages, et je reverrai toute ma société. Toute ma société! combien trouverai d'absents ! M. Beding... m'avait proposé de me donner petit temple dans son parc, mais on voit trop de monde dans ce maison : j'aurais été assiégé sans cesse d'importuns et de visiteu D'ailleurs ces femmes n'ont pas le sens commun ; elles sont ignorai et mal élevées : en un mot cela ne pouvait me convenir. Je voudr une retraite plus petite et plus tranquille, des gens honnêtes et ain blés, et non des Grands. » Il est déjà misanthrope, mais il est enc homme et simple mortel : le dieu en lui n'a pas commencé. ↩