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L'Enchanteur 1768—1848

Préface de 1849

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 7 min de lecture · p. 13–19 · chapitre 1 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Henri Estienne adressant à M. de Mesmes son petit traité De la Conformité du Langage françois avec le grec, dans un moment où l'on attendait plu tôt de lui son grand Trésor de la langue grecque' disait, après le détail de quelques circonstances particulières : « Depuis lequel temps, mon esprit, qui avoit long temps demouré coy et tranquille, a esté agité de tant de tourmentes et tempestes les unes sur les autres, qu'au lieu de tirer vers Orient, il a esté emporté vers Occident. Et en considération de ce, j'espère, Monsieur, que recevant de moy un œuvre tout autre que celuy que je vous avois promis, n'imputerez ce changement d'entreprise (qui a esté ainsi forcé) à aucune inconstance ou légèreté. Car il m'en est pris comme aux marchands, qui selon le lieu auquel la tempeste les a jetez, sont contrainets de faire autre emploitte qu'ils ne déliberoyent. » - Je suis un peu moi-même comme ces marchands voyageurs : j'ai dû obéir au goût de ceux chez qui les circonstances m'avaient porté; et voilà comment, au lieu du quatrième volume de Port-Royal (auquel on pouvait s'attendre), les lecteurs recevront aujourd'hui une Étude sur Cha. teaubriand.

Je n'ai pas à expliquer au public, ni même à mes amis, pourquoi, sans y être en rien obligé, j'ai cru devoir chercher ailleurs non pas fortune, mais étude et variété de vie. Ce sont de ces motifs tout particuliers, qui n'ont nul rapport au sens commun, mais qui tiennent à la fibre secrète. Si l'on voulait absolument des raisons, je n'en dirais qu'une, et la voici :

L'année 1848 a été une année folle et fatale. Puisque le monde était en démence, j'ai saisi ce moment aussi de faire mes folies ; et mes folies à moi, ç'a été d'aller dans un pays ami vivre toute une année avec les illustres et aimables morts, Villehardouin, Joinville, Froissart, Commynes, Montaigne, tous en foule et à la fois, jusqu'à Buffon et Chateaubriand; de les accueillir en moi, de les entendre, de les interpréter, de me mêler plus intimement que jamais à eux, et d'oublier, s'il se pouvait, dans leur commerce, les sottises et les misères du présent.

Ce que j'avais résolu, je l'ai fait. Le Discours d'ouverture que je reproduis textuellement ci-après, et qui résume mon plan de cette année, dira à quel travail je me suis soumis.

Le Cours de littérature française, commençant avant Villehardouin et allant jusqu'au xvin' siècle, a été professé dans toute son étendue pour les étudiants de l'Université de Liége. Je n'en ai gardé que des notes et d'utiles souvenirs.

Le second Cours, tout public, et qui entame l'étude littéraire approfondie des cinquante premières années du siècle, est celui qu'on va lire, et que je livre ici à très peu près dans la même forme où il a été donné : je dis à très peu près, car je ne lisais pas, je parlais ; le Discours d'ouverture a été la seule partie écrite et lue.

La fatigue que j'ai ressentie de ce double travail m'a averti que je ne pouvais le prolonger impunément, et j'ai dû, après cette première année, renoncer à une hospitalité bienveillante, dont j'avais d'abord compté jouir pour un temps plus long.

Cette année, pour moi si remplie, m'aura laissé de profitables enseignements.

J'ai vu un pays sage et paisible, laborieux et libre, un peuple sensé qui apprécie ce qu'il possède, et qui n'attend pas qu'il l'ait perdu pour le sentir.

J'ai vu une Université savante et non pédantesque, sans entre-mangeries professorales, comme dit Bayle, et sans aucune tracasserie. Je voudrais pouvoir sepérer, dans mon court passage, y avoir laissé quelque chose de l'estime et des sentiments que j'emporte avec moi.

J'ai vu un beau pays, une riche nature, et dans cette vallée de Liége où je pouvais me croire loin de la ville comme dans un verger, j'ai joui, pour la premiere fois peut-être, de la naissance d'avril et des premières fleurs du printemps. La tristesse qui s'attachait au souvenir de notre malheureux pays et des amis dont j'avais besoin, se gravait mieux dans cette vie calme, et chaque sentiment était dans son ordre.

Ma nomination n'avait pas été sans exciter un petit ou même un gros orage, bientôt dissipé. Je ne veux me souvenir que de ceux qui m'ont généreusement appuyé sans me connaître. M. Clément Muller, rédacteur du journal de M. Desoer, M. Henri Colson et M. de Jonghe me permettront de leur témoigner ici ma reconnaissance.

Ne pas nommer M. le professeur Lacordaire, ce serait paraître trop oublier les soins de l'amitié la plus attentive, qui a présidé à mon arrivée et m'a entouré pendant tout mon séjour.

Le Cours que je reproduis en ce volume ne paraîtra pas rentrer dans ma manière habituelle, qui jusqu'ici était plutôt de peindre que de juger. Cette fois je n'ai voulu faire que de la critique judicieuse : cela a l'air d'un pléonasme, c'est pourtant une nouveauté.

J'ai profité de l'indépendance littéraire qu'on trouve à la frontière (elle n'existe pas à Paris) pour développer mon jugement en toute liberté et sans manquer à ce que je crois les convenances. Comme les convenances sont chose relative, je ne voudrais pourtant point paraître y manquer aujourd'hui, en venant imprimer à Paris ce qui a pu être dit ailleurs. On me permettra quelques explications à ce sujet.

J'ai jugé M. de Chateaubriand comme certes chacun est en droit de le juger aujourd'hui. Il est temps que pour lui la vie critique commence, à moins qu'on ne veuille faire de sa renommée, comme de celle de Bossuet et de Racine, une de ces religions françaises1 auxquelles on ne peut trouver mot à dire sous peine d'être excommunié. La dévotion et la critique ne vont guère ensemble. Or, les longs respects qu'on a payés au glorieux vivant sont tout près de se changer en dévotion, aujourd'hui qu'il n'est plus. Je n'ai pas cru devoir imiter ceux qu'une longue amitié enchaîne à ce rôle honorable, et rien en effet ne m'y obligeait.

1 Expression du comte Joseph de Maistre ↩

J'ai eu l'honneur de voir souvent M. de Chateaubriand dans les vingt dernières années de sa vie, et même celui de le louer quelquefois. Mais mon jugement, longtemps suspendu, date de loin. Il ne serait pas difficile, à ceux qui voudraient prendre cette peine, d'en retrouver l'expression vers 1830- 1832, dans les recueils où j'écrivais alors. Depuis 1834 environ, une influence aimable m'a tout à fait paralysé sur ce point, et n'a plus laissé place sous ma plume au jugement proprement dit. J'avouerai avec franchise que, depuis cette heure, je n'ai jamais été libre en venant parler en public de M. de Chateaubriand. Les amis qui m'ont introduit pour la première fois auprès de Mme Récamier savent bien que c'était là ma crainte, et que le critique en moi résistait : mais un si doux charme attirait d'ailleurs vers cette femme gracieuse qui s'était consacrée à René vieillissant, qu'il fallut bien céder en définitive, et faire comme tous ceux qu'elle a vaincus. Quand un critique cède pourtant, et qu'il se laisse aller à son plaisir, ce n'est jamais pour lui sans conséquence : c'est en louanges qu'il doit payer son écot. J'ai essayé de rendre plus d'une fois ce qu'il y avait de nuances flatteuses dans ce monde d'élite où M. de Chateaubriand ne s'encadrait que par un Seul aspect; je me suis fidèlement prêté à la perspective. Il m'est pourtant arrivé, même dans ce monde de bonne grâce, de résister plus d'une fois aussi, de me refuser tout net à parler au public de tels ou tels des ouvrages du maître publiés depuis 1834. Même en cédant, j'insinuais mes réserves, comme lorsque j'ai parlé de son dernier ouvrage sur Rancé : je me comparais tout bas à la cigale obligée de chanter dans la gueule du lion.

En deux ou trois circonstances, M. de Chateaubriand a daigné prononcer mon nom avec éloge : ! y tus sensible comme je le dus, moins encore peut-être qu'à la crainte de me voir enchaîné par là, comme par un carcan d'or, au pied de sa statue. J'apprécie certainement les éloges personnels venant d'une telle plume; je n'ai pas moins ressenti combien en toute circonstance M. de Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels ma jeunesse s'est associée, et que sa vieillesse étai faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne.

De tout cela il résulte que je me suis considéré comme parfaitement libre aujourd'hui, et que j'ai usé de cette liberté en l'appliquant, selon la mesure de mon jugement, au plus illustre de nos écrivains modernes. Dégagé de tout rôle et presque de tout lien, observant de près depuis bientôt vingt-cinq ans les choses et les personnages littéraires, n'ayant aucun intérêt à ne pas les voir tels qu'ils sont, je puis dire que je regorge de vérités. J'en dirai au moins quelques-unes. C'est la seule satisfaction de l'écrivain sérieux dans la dernière moitié de la vie.

Septembre 1849.

Chateaubriand. ET

SON GROUPE LITTÉRAIRE SOUS L'EMPIRE DISCOURS D'OUVERTURE POUR SERVIR D'INTRODUCTION AU COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE