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L'Enchanteur 1768—1848

Quatrième leçon

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 23 min de lecture · p. 115–129 · chapitre 8 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

core les hommes de Lettres de 89. - Chamfort et Ginguené vengés. - Chateaubriand en Amérique. - Journal. - Nouveauté de peinture. - Ce qu'on n'a qu'une fois.

Pendant que notre voyageur fait route pour l'Amériue, je voudrais revenir un peu en arrière, et insister avantage sur un point déjà touché. J'ai parlé des relaons du jeune chevalier de Chateaubriand, venu à Pas vers 1788, avec les hommes de Lettres d'alors ; j'ai aché de vous présenter ces relations sous leur vrai jour, t non pas sous la couleur complaisante qu'il est facile e leur donner après coup, aujourd'hui que M. de Chacaubriand est devenu célèbre et immortel, et que la lupart de ces hommes de Lettres, distingués en leur emps, sont oubliés, ou retombés dans cette espèce de répuscule, de pénombre croissante qui attend les ommes simplement secondaires. Nous avons des oyens sûrs d'atteindre sur ce point à la vérité autreent que par conjecture. En effet, cinq ou six années près avoir quitté la France et les relations qu'il avait u former à Paris, M. de Chateaubriand a consigné ans un ouvrage publié à Londres ses opinions, ses seniments sur la plupart des personnages littéraires dont L avait encore le souvenir tout à fait présent; et comme l écrivait alors loin de son pays, il n'avait ancune raison de les flatter ni de les ménager. Il en était même, comme Chamfort, qui étaient morts dans l'intervalle. Nous pouvons donc savoir de lui-même, de sa propre bouche, comment il les jugeait alors.

De plus, lorsqu'en 1826, il se décida à publier lui-même à Paris, dans la collection complète de ses Ouvres, cet ouvrage autrefois publié à Londres, et qu'il l'accompagna de Notes qui avaient pour but de rétracter ou de corriger, nous savons encore comment il s'exprimait sur ces hommes de Lettres, à trente ans de distance.

Enfin, aujourd'hui que paraissent ses Mémoires d'Outre-tombe, nous avons, ce semble, son dernier mot sur leur compte, son jugement suprême. Qu'il me soit permis d'examiner si ce dernier jugement qui m'avait déjà quelque peu choqué lorsque je l'entendis pour la première fois, et que je viens de relire avec une impression péni ble, est le plus équitable, le plus juste, - j'allais presque dire le plus sincère; - mais nous-même gardons-nous de faire injure à une nature si mobile, à une imaginatio puissante et rétroactive qui teint à son insu les objets de ses couleurs, des couleurs de son caprice ou de sa passion

Le point sur lequel j'insiste a de l'importance : le paroles que jette M. de Chateaubriand ne meurent pas elles ont avec elles un mordant qui les grave; il a c genre d'amertume qui accompagne la force. Si don ses aroles avaient l'air de tomber comme une flétris sure sur quelques hommes de Lettres estimables, il fau drait voir avant tout si elleś sont méritées, et si lui même, en d'autres temps, ne nous fournit pas une ré futation victorieuse de ce que lui a dicté en dernier lie le sentiment de sa force, de sa supériorité désormai hors d'atteinte, et aussi peut-être le ressentiment loir tain de l'amour-propre blessé1.

1 « La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour-propre, dit La Rochefoucauld. On suppose en général les gens de Lettres plus susceptibles que d'autres ; je ne sais si cela est bien exact, et il n'y aurait rien de bien étonnant en effet, si l'on prend en considération la délicatesse de leur sensibilité nerveuse, sans cesse aiguisée par la nature de leurs travaux. Peut-être aussi n'ont-ils cette réputation d'irritabilité que parce qu'ayant une plume à leur service pour s'exprimer, leur passion laisse plus de trace que ne fait l'amour-propre blessé des autres hommes. Les vrais grands poètes, d'ailleurs, Shakspeare, Gœthe, Molière, Dante, Sophocle, ne devaient pas être irritables ; mais on se les figure plutôt jouissant d'une égalité, d'une sérénité ou d'une sévérité et d'une mélancolie majestueuse, au sein de leur force de création féconde. L'irritabilité est réservée aux hommes de Lettres proprement dits, grands encore, mais de moindre puissance, les Pope, les Voltaire. M. de Chateaubriand, par sa nature, est entre les deux. Il a du grand et du petit, de l'indifférence et du dépit. - (Voir sur cette question d'irritabilité Coleridge, Biographia literaria, ch. II.) ↩

Il en est des grands hommes littéraires comme de tous les hommes : s'ils se sentent tout-puissants, souverains par la parole, par l'admiration qu'ils inspirent, semblables à des monarques sans contrôle, ils sont tentés d'abuser, de se passer tous leurs caprices, tous leurs dépits ; et la légèreté même produit quelquefois sous leur plume le même effet que produirait l'injustice préméditée ou la haine.

Nous ne cherchons ici que la vérité : je ne me plais pas à faire ressortir les contradictions de jugement d'un illustre auteur ; ce serait un plaisir bien chétif et puéril. Je conçois de plus (et ici je réponds à une observation qu'on m'a fait l'honneur de m'adresser), je conçois très-bien les variations dans les jugements, selon qu'on les porte à différents âges de la vie. M. de Chateaubriand, jeune, admire Jean-Jacques et l'imite ; plus tard il s'en détache, et il le juge en le réduisant : rien de plus naturel et de plus légitime. Mais si M. de Chateaubriand, au moment où il juge Jean-Jacques avec sévérité, ajoute qu'il n'a jamais pensé comme lui1, et le prend sur un ton de hauteur et de dédain qui sent un fond de mépris, je l'arrête, et j'ai droit de lui opposer ses aveux, ses hommages d'autrefois. Si en présence des mêmes faits, des mêmes souvenirs, il substitue la malveillance à la bienveillance, j'ai droit de lui en demander compte. Je ne fais d'autre rôle que celui de l'esclave antique qui avertissait le monarque qu'il était un homme. C'est là en partie le rôle du critique - du critique historien; et c'est celui où je voudrais m'élever enfin en me dégageant de toute vaine complaisance. Si j'entends prononcer un jugement saillant, en termes pleins d'éclat, tombé de haut, mais dur, écrasant, injuste, J'en souffre, et mon devoir est de rétablir les faits et la vérité, ne fût-ce que relativement à des littérateurs estimables et secondaires qu'on veut sacrifier.

1 Comme dans la Préface de la première édition d'Atala. ↩

Estimables! - mais en effet, ils n'ont eu que l'estime, et c'est pour cela qu'il ne faut pas la leur ravir ! Le génie d'un grand écrivain a bien des droits et des prérogatives, mais il n'a pas ce droit-là. Au reste, que cha-! cun soit juge.

J'ouvre les Mémoires d'Outre-tombe, et je lis dans les portraits que l'auteur y trace des hommes de Lettres qu'il a connus à Paris en 1788 :

« L'auteur de l'Histoire de la Littérature italienne, qui s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (chez les sœurs de M. de Chateaubriand) par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse, la Confession de Zulmé, qui lui valut une chétive place dans les bureaux de M. Necker; de là sa pièce sur son entrée au Contrôle général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, la Confession de Zulmé ; mais dans le fait, il lui appartenait1.

1 Si cette jolie pièce est bien de lui, pourquoi donc commencer par donner à entendre qu'elle pourrait bien être d'un autre? ↩

« Le poëte rennais savait bien la musique et composait des omances. D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orueil, à mesure qu'il s'accrochait1 à quelqu'un de connu. Vers e temps de la convocation des États généraux, Chamfort l'em- ›loya à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs : il se fit superbe. A la première Fédération il lisait : « Voilà une belle fête ! on devrait, pour mieux l'éclaicer, brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel... »

1 Notez les termes dénigrants, méprisants, appliqués aux actes les plus simples. Ginguené commence, comme la plupart des jeunes gens , par avoir une petite place; cette place est chétive. Son mérite le fail connaître ; il trouve des amis : le voilà qui s'accroche; tout à l'heure Il s'insinuait. Et plus loin, s'il écrit des articles, il les borbouille. ↩

« Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres cévolutionnaires. Mme Ginguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes et leur donna asile; elles demeuraient Cul-de-sac Férou, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.

« Apres la Terreur, Ginguené devint quasi-chef de l'Instruction publique; ce fut alors qu'il chanta l'Arbre de liberté au Cadran-Bleu, sur l'air : Je l'ai planté, je l'ai vu naître. On le jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il avait vaincu un préjugé : il avait fait recevoir sa femme en pet-en-l dir à la Cour. Tombé de la médiocrité dans l'importance, de l'importance dans la niaiserie et de la niaiserie dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la Décade : la nature l'avait remis à la place d'où la société l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main2, sa prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable. »

2 Comme preuve que l'érudition de Ginguené n'était pas de seconde mai, et que l'historien de la littérature italienne s'adressait bien directement aux sources, il suffirait de parcourir le Catalogue de sa Bibliothèque publié par sa veuve sous la direction de Daunou. ↩

Il veut redevenir juste à la fin, il voudrait le paraître, mais il n'y a plus moyen après des traits aussi sanglants. Il prête à Ginguené des paroles atroces qu'on ne sait comment réfuter, vraiment; il fait plus, il lui prête une complicité qui serait criminelle : Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires ! Quoi! parce que Mme Ginguené vous a transmis un avis par humanité, parce qu'elle a caché chez elle votre femme et vos sœurs, vous en concluez que son mari était quasi le complice ou du moins le confident des bourreaux ! Rien dans la vie de Ginguené ne justifie et n'autorise de telles insinuations. Il était du parti de la Révolution et de la république; mais il en était comme Daunou, comme Chénier, comme les hommes de cette ligne.EIl put avoir dans son ton quelque roideur, quelque morgue à certains moments; ce sont des faiblesses humaines. Des personnes qui l'ont bien connu m'assurent qu'en général, dans l'habitude de la vie, il était d'une urbanité parfaite; ces contradictions n'ont rien d'impossible : mais certainement il fut et resta toujours honnête homme, citoyen estimable, soit qu'après la Terreur il s'efforçât de communiquer à l'instruction publique une impulsion salutaire et réparatrice, soit qu'ambassadeur à Turin sous le Directoire, et diplomate très-impropie (je le conçois), il y amassât les matériaux pour son Histoire littéraire d'Italie, soit qu'écrivain indépendant à la Décade, il tint bon, selon ses principes, contre le despotisme d'un homme. - Je continue :

« Ginguené avait un ami, le poëte Le Brun. Ginguené protégeait Le Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protége la simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres divers. »

Voilà Le Brun et Ginguené traités de compères et presue ridicules. Est-ce bien là l'effet qu'ils firent réellement sur le jeune officier en 1788?

En ce qui est de Le Brun d'abord, nous avons mieux [ue nous ne pouvions espérer pour constater le jugement vrai du jeune chevalier sur son compte. Je tiens peu à relever moralement Le Brun, caractère assez peu conorabie ; mais il ne convient pas, quand on est poëte, de rire purement et simplement d'un poëte de cet ordre et de cet essor. Or, Chateaubriand appréciait à tous égards Le Brun, et, en grand peintre qu'il est, il a rendu son impression sincère et complète quand sur un exemplaire de l'Essai sur les Révolutions, chargé de ses corrections et de ses remarques1, non content de ce qu'il avait dit dans le texte (à la page 128), il ajoutait en marge cette note manuscrite, qui est de 1798 :

1 Ce curieux exemplaire qu'avait conservé par hasard M. de Chateaubriand, qu'il donna un jour sans trop y prendre garde à J.-B. Soulié de la Quotidienne, amateur et bibliophile, a passé depuis dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, puis dans celle de M. Tripier, et à mon tour je le possède. J'en userai plus d'une fois. (Il a été vendu, à la mort de M. Sainte-Beuve, en vente publique avec ses antres livres : mais les notes manuscrites de Chateaubriand, qui étaient dessus, ne sont pas perdues pour la postérité. M. Sainte-Beuve les avait imprimées à leur place dans une édition de l'Essai sur les Révolutions, publiée par MM. Garnier frères. ) ↩

« Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il récite son Exegi monumentum, on croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé quelques vers, et c'est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit divin le visite. Quand j'allais le voir le matin, je le trouvais entre trois ou quatre pots sales avec une vieille servante qui faisait son ménage : « Mon ami, me disait-il, ah ! j'ai fait cette nuit quelque chose! oh! si vous l'entendiez! » Et il se mettait à tonner sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait lui disait : « Monsieur, tournez donc la tête! » et avec se deux mains il inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientô le perruquier et recommençait à gesticuler et déclamer. »

J'ai interrompu, pour n'avoir pas à revenir sur L Brun ; je reprends les pages dénigrantes des Mémoire d'Outre-tombe. Plus loin, il y dira de Chamfort :

« Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de Lettre que je connus à Paris à cette époque était Chamfort; attein de la maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonne aux hommes le hasard de sa naissance. Il trahissait la con fiance des maisons où il était admis1 ; il prenait le cynisme d son langage pour la peinture des mœurs de la Cour. On n pouvait lui contester de l'esprit et du talent, mais de cet espri et de ce talent qui n'atteignent point la postérité. Quand il v que sous la Révolution il n'arrivait à rien, il tourna contr lui-même les mains qu'il avait levées sur la société. Le bonne rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de cou ronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse dont le Marat et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieu de retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le monde de douleurs et des larmes, condamné à n'être encore qu'un vilai dans la féodalité des bourreaux, il se voulut tuer pour échap per aux supériorités du crime; il se manqua : la mort se rit « ceux qui l'appellent et qui la confondent avec le néant2. »

1 Où a-t-il pris de telles imputations odieuses? On va voir que c n'est certainement pas dans les rapports qu'eut Chamfort avec lui‹ avec sa famille. ↩

2 Chamfori voului se tuer, comme se tua Condorcet, pour échappe aux bourreaux dont il n'avait pas assez prévu le règne. Condorcel, qu ne croyait pas plus à l'immortalité de l'âme que Chamfort, réussit av le poison de Cabanis, et Chamfort, avec ses rasoirs, se manqua. L mort se rit de ceux, etc., est d'un parfait mauvais goût et un vi non-sens. Il semblerait que, pour mériter de se tuer à coup sûr, il fail croire à une autre vie. ↩

Maintenant j'ouvre l'Essai sur les Révolutions publié Londres trois ans après la mort de Chamfort; écoute: comme le ton est différent :

'invite le lecteur à lire le volume des Maximes de Chamformant le quatrième volume des Œuvres complètes, pus à Paris par M. Ginguené, homme de Lettres lui-mème ai du malheureux académicien : la sensibilité, le tour ori- 1, la profondeur des pensées en font un des plus intéresis comme un des meilleurs ouvrages de notre siècle. Ceux ont approché M. Chamfort savent qu'il avait dans la conation tout le mérite qu'on retrouve dans ses écrits. Je l'ai ent vu chez M. Ginguené', et plus d'une fois il m'a fait er d'heureux moments, lorsqu'il consentait?, avec une e société choisie, à accepter un souper dans ma famille. s l'écoutions avec ce plaisir respectueux qu'on sent à enre un homme de Lettres supérieur. Sa tête était remplie ecdotes les plus curieuses, qu'il aimait peut-être un peu à raconter... » uit un portrait de Chamfort plein de vérité et d'ex-ssion. Trois hommes fort distingués à cette époque, mfort, Rivarol et Rulhière, aigris et desséchés par rie sociale factice poussée à l'excès, par l'habitude l'épigramme, de l'ironie et du persillage, tentèrent, as leurs dernières années, de s'élever à un rôle supéar, comme publicistes, comme historiens, et ils n'y ssirent qu'incomplètement; mais cet effort même oigne de leur force secrète et de leur énergie 3.

Cnez Ginguené. - Il allait chez Ginguené, qu'il nous a représenté t àl'heure comme se faufilant chez lui et chez ses sœurs, grâce au e de Breton; les rôles ici sont inverses. Déjà, en effet, Ginguené mençait à être connu, et le jeune chevalier aspirait seulement à Ici c'est Chamfort qui consent à accepter un souper de famille; et effet c'était un homme à la mode que Chamfort. Les hommes de tres et les gens d'esprit à la mode tenaient le sceptre dans cette iété finissante; on se les arrachait. Les vrais rôles, intervertis tout heure, sont encore ici rétablis.

' La première manière, toute littéraire, de Chamfort avait bien de distinction et de la grâce; ses Éloges académiques, qui lui valurent s couronnes à ses débuts, rappellent assez la façon dont M. Villein toucha depuis le même genre. On a très « bien dit de son Éloge de

« Chamfort (continue M. de Chateaubriand dans l'Essai) ‹ d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d' figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent f et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à nimer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physic mie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix é flexible, ses modulations suivaient les mouvements de âme; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Pa elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agit impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un hor qui avait tant de connaissance des hommes, eût pu épouse chaudement une cause quelconque1. Ignorait-il que tous les « vernements se ressemblent; que républicain et royaliste sont que deux mots pour la même chose? Hélas! l'infort philosophe ne l'a que trop appris.

1 Relevons en passant ce fond d'indifférence première de l'aut avant les partis pris et les irritations politiques. Malgré tout, ce en lui persista toujours. Nous touchons le tuf. M. de Chateaubri depuis et en définitive, n'a été qu'un grand acteur cherchant, con tous les grands acteurs, à placer et à déployer son talent. ↩

« J'ai cru qu'un mot sur un homme aussi célèbre dan Révolution ne déplairait pas au lecteur. La Notice que M. ( guené a préfixée à l'édition des Œuvres de son ami doit, d leurs, satisfaire tous ceux qui aiment le correct, l'élégant chaste : mais pour ceux qui, comme moi, connurent la lia intime qui exista entre M. Ginguené et M. Chamfort, qu'ils geaient dans la même maison et vivaient pour ainsi dire semble, cette Notice a plus que de la pureté; en n'écriv pa la de ami, persont contre le cane di au ceur,

chappe pas aux âmes sensibles. Au reste, je dois dire qu parlant de plusieurs gens de Lettres que je fréquentai au fois, je remplis pour eux ma tâche d'historien, sans a La Fontaine : « Chamfort a loué le plus naturel des poëtes avec traits les plus brillants et les plus choisis de l'esprit du xvi sièc - Sur Chamfort dont j'ai eu à parler plus tard (voir tome IV Causeries du Lundi), j'ai paru moi-même trop sévère à quelq uns. Je conseille à ceux qui veulent compléter leur idée de cet hor distingué mais controversable, de chercher ce qui en est dit au tom des Œuvres du comte Rœderer, pages 133-138.

orgueil de chercher à m'appuyer sur leur renommée. Lorsque ai vécu parmi eux, je n'ai pu m'associer à leur gloire : je n'ai artagé que leur indulgence. »

Ainsi, voilà Ginguené qui, par sa Notice, a su aller u cœur et intéresser les âmes sensibles! L'auteur de Essai aurait-il parlé ainsi de lui sans y être obligé, 'il l'avait cru initié aux meurtres révolutionnaires ? Et ue devient aussi, je vous prie, cette disposition de Ginuené à s'accrocher à des amis connus ( c'est-à-dire, entre utres, à Chamfort), lui qu'on nous montre remplisant discrètement ici, et en s'effaçant, le rôle d'un ami lévoué et fidèle2? Ces contradictions sont misérables, urtout si l'on se pose cette question :

2 M. de Chateaubriand n'en est pas venu du premier coup à ce jugement amer et inique sur Ginguené. Dans sa Défense des Martyrs (1809) il disait, en faisant allusion aux souvenirs de leur ancienne liaison et à leur rupture : « D'autres littérateurs distingués, que je fréquentais à celte même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués ; ils m'ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d'une ancienne liaison; j'ai lu les critiques qu'ils ont faites de mes premiers ouvrages, j'y ai remarqué du goût, de l'esprit, du talent, du savoir... Je me plais même à reconnaître que les rudes leçons d'une amitié changée m'ont été utiles, et que, si les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois a ces jugements, peut-être un peu rigoureux. » On retrouve là l'estime encore à travers la plainte; mais, en vieillissant, les nuances s'effacèrent, les tons se confondirent, et la rancune couvrit tout. ↩

« Que s'était-il donc passé dans l'intervalle du premier jugement au second ? »

Ce qui s'était passé? - M. de Chateaubriand avait publié le Génie du Christianisme, et Ginguené, jugeant 'ouvrage contraire à ses principes et à ses vues philosophiques, en avait fait la critique dans la Décade 2L

Si l'on avait averti M. de Chateaubriand de la rancune

Ginguené remplit, bien des années après, le même rôle auprès de Le Brun, dont il recueillit et publia les Œuvres.

à laquelle il obéissait presque à son insu, il eût peut être changé et modifié ses expressions, car il était un‹ nature généreuse; mais il n'était pas une nature essen tellement clémente, ni une nature juste. - Revenon bien vite à ce qui nous trompera le moins chez le: hommes d'un haut talent, à l'étude de leur talent même

Celui de M. de Chateaubriand commença à se déve lopper dès ces années, de 91 à 99. Mais il eut cet avan tage inappréciable, durant cet intervalle, de ne pas se produire devant le public français, et de mûrir à l'é tranger, loin des regards. Le public n'eut pas à être initié à ses tâtonnements de manière, et ne le connut que quand il en eut une à lui bien décidée. Le Nil cacha sa source, et il ne nous apparut que grand fleuve.

Aujourd'hui, c'est notre profit et notre plaisir d'étudier, de surprendre ce talent dans son développement intermédiaire et aux divers degrés de sa transformation. La relations du Voyage en Amérique, et surtout l'Essai sur les Révolutions, nous le livrent tout à fait dans sa mue. Il se forme à vue d'œil à mesure qu'il s'applique à ce dernier ouvrage, dont le second volume est bien supérieur au premier. L'auteur ne se décida cependant pour sa neuve et vraie manière qu'en juillet 1798, époque où la nouvelle de la mort de sa mère lui donna je ne sais quel ébranlement de tout l'être moral et détermina la dernière crise. Et encore, il ne reçut tout à fait le dernier poli qu'en 1800, à sa rentrée en France, sous l'œil et de la main de Fontanes.

Au printemps de 1791, il s'embarquait donc à Saint-Malo pour les États-Unis; il était revenu à temps pour émigrer avec son frère en juillet 1792. Il ne passa même pas une année entière en Amérique1. Ce qu'il fit dut cette année si remplie, il l'a raconté, peint, imaé et romancé de cent façons; mais nulle part il n'a du plus naïvement son but vague et son avidité de issance infinie que dans cette page de l'Essai où, rès avoir traduit et transcrit au long l'antique Voyage unu sous le nom de Périple d'Hannon, et l'avoir mis parallèle avec la relation du capitaine Cook, du sant navigateur, déjà « resserré de toutes parts par les ages du globe, et connaissant désormais la mesure de tre planète comme le Dieu qui l'a arrondie entre ses ins » il ajoutait :

1 Il partit de France quelques jours après la mori de Mirabeau (avri 791) ; il quitta la terre d'Amérique le 10 décembre même année. Cela ait huit mois de séjour en tout. ↩

« Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté s sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des Anciens nait à se plonger dans le vague infini; la nôtre est circoncite par nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui s'est trouvé souvent à l'étroit dans une petite circonférence quelques millions de lieues? Lorsque, dans l'intérieur du nada, je gravissais une montagne, mes regards se portaient ujours à l'Ouest, sur les déserts infréquentés qui s'étendent uns cette longitude. A l'Orient, mon imagination rencontrait assitôt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes aisirs. Mais à l'aspect opposé, il m'en prenait presque aussi al: j'arrivais incessamment à la mer du Sud, de la en Asie, e là en Europe, de là... J'eusse voulu pouvoir dire, comme s Grecs : « Et là-bas! là-bas! la terre inconnue, la terre amense! » Tout se balance dans la nature : s'il fallait choisir âtre les lumières de Cook et l'ignorance d Hannon, J'aurais , : crois, la faiblesse de me décider pour la dernière1. » Une autre page de ses voyages et de son Journal, dans laquelle l'élève de Rousseau, transplanté sur une scè plus vaste, se donne toute carrière et déploie tout talent de sa première manière déjà bien ferme et vra ment grandiose, c'est encore celle-ci; on croit entend Phymne triomphal de l'indépendance naturelle et chant d'ivresse de la solitude :

1 Essai, tome I, page 214, édition de 1826. - C'est dans un sentient tout semblable qu'un grand poëte de l'Italie moderne, Leopardi, parlé de Christophe Colomb dans sa Canzone à Angelo Mai (Portraits ontemporains, tome III, page 87, 1846 ; - tome IV, page 382, 1871). ↩

« Journal sans date (c'est de 1791, onze ans avant la pul cation du Génie du Christianisme). - Le ciel est pur sur : tête, l'onde limpide sous mon canot, qui fuit devant une gère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à flei blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues gi minées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; i droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot avan s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vu tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des c lines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit portiques sombres, là c'est un bois léger d'érables, où le so se joue comme à travers une dentelle.

« Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe com cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel q le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, po triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleur accompagnent ma course, que les peuples de l'air me cha tent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, q les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur front de l'homme de la société ou sur le mien qu'est grave sceau immortel de notre origine? Courez vous enfermer da vos cites, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez vo pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauv égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'es tence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuse moi j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battem de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes p‹ sées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature; je reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flam le oleils, et qui, d'un seul coup de sa main, fit rouler tous mondes1. »

1 Voyage en Amérique, tome I, page 68, édition de 1828. ↩