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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire XII relations avec l'école moderne années finales

XII relations avec l'école moderne années finales

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 5 min de lecture · p. 312–315 · chapitre 82 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La publication des Études avait mis Chênedollé en communication avec les poëtes nouveaux, et lorsqu'on fonda La Muse française, il fut de ceux dont on réclama d'abord la collaboration comme d'un frère aîné et d'un maître. Il y fut très-sensible, et son esprit y éprouva une sorte de rajeunissement. La Muse française, le groupe poétique qu'on peut appeler de ce nom, est certainement l'exemple de la camaraderie et de la louange la plus naïve, mais en même temps la moins ambitieuse et la moins offensante. On ne songeait pas encore, comme cela peut-être eut lieu plus tard, à accaparer la gloire, à affecter l'empire ; il n'y avait pas de complot ni de conspiration à cet effet. On ne songeait qu'à se rendre la vie heureuse et la journée glorieuse entre soi, presque à huis clos : cela suffisait, et on ne s'en faisait pas faute. Emile Deschamps est resté le type le plus fidèle de cette école de la Muse dans sa gentillesse et sa flatterie innocente; mais Alexandre Soumet en était alors le type grandiose et un peu solennel :

« Mon cher maître et ami (écrivait-il à Chênedollé le 20 septembre 1823), je viens moi-même du bureau de notre journal; je n'ai voulu m'en rapporter qu'à moi pour corriger les épreuves de vos beaux vers. Nous avons hésité longtemps entre les stances du Troubadour et le morceau du Dante, comme on hésite entre une statue d'Hébé et celle d'un Hercule. La force l'a emporté sur la grâce, et votre admirable imitation est déjà imprimée. J'ai sollicité la faveur de paraître dans le même numéro que vous, afin de me mettre sous votre sauve= garde, comme autrefois. Je rends compte des Soirées de Saint-Pétersbourg; je parle des peines de l'Enfer, et le morceau du Dante viendra joindre l'exemple au précepte... »

C'est ainsi qu'on se parlait tous les jours, à toutes les heures, dans ce monde-là ; c'étaient les plus grandes rudesses. Il faut avouer qu'au premier abord ce devait sembler singulièrement agréable et doux.

A la distance où il vivait du tourbillon, Chênedollé n'éprouvait que la douceur de ces louanges, sans être rebuté de la fadeur qui de près s'y pouvait faire sentir. En sympathie avec les talents modernes, il les jugeait sans chagrin, dans un esprit de bienveillance sérieuse : • Quand je critique, disait-il, c'est toujours à mon grand regret; je ne demande qu'à trouver de beaux vers, ce sont des plaisirs de plus. Je suis fâché de trouver des fautes; loin d'en jouir, j'en souffre. « Comme Fontanes, il aimait l'espérance. Je lis dans ses papiers une foule de jugements, d'anecdotes et de remarques concernant les modernes et nous tous ; on en formerait un petit livre d'ana. Chênedollé sut échapper à l'un des effets les plus ordinaires de la retraite et de l'isolement. Jeunes, nous voyons, nous admirons volontiers les qualités des générations qui sont nos contemporaines, bien avant de découvrir leurs défauts ; mais, plus vieux et hors de l'action, nous voyons tout d'abord au contraire les défauts des générations qui nous succèdent; ces défauts nous sautent aux yeux, et nous sommes lents à découvrir leurs qualités, si elles en ont. Chênedollé ne fut pas du tout lent à découvrir les qualités de ses successeurs, et je le trouve attentif ou même enthousiaste pour tous les débuts brillants qui se sont produits depuis 1820 jusqu'à ceux d'Alfred de Musset, les derniers qu'il ait pu applaudir. Avec quelle reconnaissante surprise j'ai rencontré de sa main quelques phrases indulgentes sur celui même qui écrit aujourd'hui ces lignes! Je n'avais vu Chênedollé qu'une seule fois : dans un de ses voyages à Paris, amené par un ami1 chez Victor Hugo, un soir que celui-ci nous lisait la Préface de Cromwell, Chênedollé avait écouté en silence avec une admiration qui m'avait paru un peu étonnée. Je ne l'avais jamais revu depuis, et j'aurais pu même me reprocher, dans mes nombreuses analyses des poëtes modernes, de n'avoir pas cherché l'occasion si naturelle de placer son nom. L'excellent homme n'en avait nullement gardé rancune, et il nous accordait à tous une attention qui était loin d'être sévère. Il s'intéressait, comme à ses roses, aux vers nouveaux éclos à chaque saison. Puisque cette Étude n'a d'autre objet que d'offrir un tableau développé des mœurs et des modes littéraires déjà si évanouies, je mettrai ic1 en manière de preuve une lettre que lui adressait Nodier; on y reconnaîtra l'exagération. mais aussi la grâce de cette plume séduisante :

1 Par M. Alexis Du Mesnil, mort en 1858. - Ce compatriote de Chênedollé, né à Caen, en 1783, et plus jeune que lui de quatorze ans, tut pendant des années en intime liaison avec notre poëte. J'avais cependant évité de le nommer dans mon premier travail, bien que je le trouvasse souvent mentionné dans les papiers de Chênedollé : mais M. Alexis Du Mesnil, qui s'était trop fait connaître par ses fureurs royalistes en 1815, était de ces hommes au tempérament violent, à la prunelle sanglante, tout à fait à craindre; et ses procédés cruels furent, je le sais, pour Chênedollé vieillissant une source d'amertume. - J'ai eu des scrupules, et j'ai voulu ne pas m'en fier à mes seules impressions en écrivant sur les lieux à un de mes amis de Normandie; voici ce qu'il me dit: « Je puis très-bien répondre à votre question sur M. A. D. Il avait une maison de campagne dans le village où je suis né, à quelques lieues de Caen. Ses violences, ses duels, ses excentricités de tous genres formaient dans mon enfance la légende de la contrée, légende qui a eu is sort de tant d'autres, et dont on ne se souvient plus guère. Du reste, en voici un trait pour exemple, et l'on en pourrait citer cent pareils. On racontait qu'un jour il coupa, ni plus ni moins, avec son sabre, sur le corps de sa femme, une robe qu'elle avait mise et qui ne lui plut pas à lui. En 1815 il se signala par un royalisme outré et, après, il donna aussi avec exagération dans le parti contraire. Ce n'était pas un homme sans valeur, mais c'était un caractère terrible; ce qu'on peut dire de mieux pour son excuse, c'est que c'était un maniaque. » Chênedollé eut donc en lui un très-dangereux ami. ↩

« Paris, 16 janvier 1831.