L'épopée de Chateaubriand
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proprement dit, au risque même de sacrifier ce dernier. Selon lui, l'Iphigénie de Racine, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien plus que l'Iphigénie d'Euripide pleurant son trépas : « Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent : il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer : il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine1. » Il en concluait à la prééminence poétique du Christianisme : « Ainsi les Muses, disait-il, qui haïssent le genre médiocre et tempéré, doivent s'accommoder infiniment d'une Religion qui montre toujours ses personnages au-dessus ou au-dessous de l'homme. » Je ne sais commentilaccommode cette prétention avec cette autre pensée qu'il laisse échapper quelques pages plus loin2 : « Les siècles héroïques sont favorables à la poésie, parce qu'ils ont cette vieillesse et cette incertitude de tradition que demandent les Muses, naturellement un peu menteuses. » Si la Religion chrétienne, d'une part, est une religion de vérité, et si, de l'autre, les Muses sont naturellement un peu menteuses ( Grœcia mendax), comment done s'accordent-elles si bien ensemble, et comment les Muses gagnent-elles tant en passant au service du Christianisme et en s'y morigénant? Quoi qu'il en soit, il exprime en toute occasion ses préférences pour une certaine perfection plus grande que nature : « Le poëte chrétien, plus heureux qu'Homère, n'est point forcé de ternir sa peinture en y plaçant l'homme barbare ou l'homme nature!; le Christianisme lui donne le parfait héros. » Il est à craindre, d'après cette poétique, que ses personnages ne soient tout d'une pièce, et ils le seront volontiers, ses héros comme ses monstres1.
1 Génie du Christinisme, 2° partie, liv. II, chap. VII. ↩
2 Chap. xL. ↩
1 C'est le contraire de Shakspeare. On l'a dit, il n'y a point de héros dans Shakspeare, il y a des hommes qui parlent et agissent avec leurs passions et leurs sens divers, avec ce mélange de bien et de mal qui est proprement la vie. Je fais acception de la différence de genre entre le drame et l'épopée : et encore pourrait-on dire que l'épopée, qui a pour elle le temps et l'espace, est tenue de représenter plus au complet le développement humain. Toujours est-il que M. de Chateaubriand se place à un point de vue tout opposé : il pousse à l'art, et il est allé jusqu'à prétendre que dans l'ordre poétique Racine est plus naturel que Shakspeare ! (Voir Mélonges littéruires, page 66, édit. de 1826.) ↩
Tout le début des Martyrs se sent de l'appareil épique obligé; c'est imité, traduit, c'est du pastiche fait avec talent. Je ne dis pas cela des invocations seulement, mais des personnages et de leur entrée en scène. Démodocus est un grand prêtre homérique, tout affuble des lambeaux et des centons de son aïeul (pannis homericis). Le talent propre à l'auteur se retrouve d'abord dans les descriptions : ainsi, quand il nous peint le retour de Cymodocée s'en revenant seule la nuit avec sa nourrice de la fête de Diane qui s'était célébrée à Limnée :
« C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et l'on sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Colonides et d'Acritas, la mer de Messénie brillaient de la plus tendre lumière ; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissait doucement sur son nid, et le vent de la nuit apportait à Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune ; assis dans la vallée, le berger contemplait la lune au milieu du brillant cortége des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur. »
Voilà le talent; mais on sent le calcul et la mythologie de décadence ou plutôt de renaissance, un peu la mythologie d'opéra, dans ces raffinements et ces ajustements tout symétriques qu'on rencontre bientôt après. Ainsi, quand Cymodocée égarée aperçoit près d'une source Eudore endormi :
« La lumière de l'astre de la nuit, passant entre les branches de deux cyprès, éclairait le visage du chasseur : tel un successeur d'Apelles a représenté le sommeil d'Endymion. La fille de Démodocus crut en effet que ce jeune homme était l'amant de la reine des forêts : une plainte du Zéphyr lui parut être un soupir de la déesse, et elle prit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le bord de la tunique blanche de Diane qui se retirait. »
Ce peut être là du Girodet, ce n'est plus de l'Homère. Ce n'est plus même du Longus. On a reproché à M. de Chateaubriand (et c'est Benjamin Constant qui a soulevé cette critique1) d'avoir offert dans les Martyrs le tableau d'un Paganisme homérique classique qui ne pouvait plus être celui de la Grèce dans cet âge d'amalgame, à cette époque dégénérée. Je ne ferai même pas cette objection : il me suffit que Longus, dans ces charmantes pastorales de Daphnis et Chloé, ait continué de nous offrir cette mythologie riante et gracieuse, pour que M. de Chateaubriand ait eu le droit de nous la présenter aussi. Mon objection, qui n'est pas historique, mais toute littéraire, c'est qu'en nous l'offrant] il l'a forcée.
1 Voir le Mercure du 31 mai 1817. ↩
En tout, soit dans la composition, soit dans les comparaisons et le détail du style, ce qui manque tout à fait aux Martyrs et dont l'absence, à la longue, fatigue le lecteur, c'est un peu de négligence (cet apésia dont il parle tant et qu'il a si peu), un peu de nonchaloir, le quandoque bonus...; jamais un peu de cette bonhomie qui s'oublie et qui sommeille. Jamais il ne lui arrivera, en liant sa gerbe, de laisser échapper par mégarde un épi.
Quand on vient de relire les premiers livres de l'Odyssée, on est surtout frappé de cette différence et l'on admire combien l'antique au naturel, puisé à la source, est moins chargé que cet antique refait et de troisième main.
On avait déjà l'antique au second degré chez Fénelon. Le Télémaque n'est, à vrai dire, qu'une charmante intercalation de l'Odyssée, une intercalation qui se glisse ingénieusement entre les chants Iv et v du poëme. Mais l'aimable auteur du Télémaque, l'imagination toute remplie de ses souvenirs, n'a affecté aucun effort; il ne lutte pas, il ne vise pas à l'antagonisme. Comme il est à la fois naturellement antique et naturellement chrétien, le Christianisme sous sa plume coule et s'infuse avec douceur sous la forme homérique, et la varie insensiblement, sans paraître l'altérer.
« Avez-vous jamais vu la source du Clitumne? dit Pline. Si vous ne l'avez pas vue, voyez-la. Une colline modérée s'élève avec un bouquet de cyprès antique et sombre. A ses pieds bouillonne la source, en veines nombreuses, inégales. Elle se fait d'abord tout un profond bassin d'où il lui faut quelque effort pour sortir; puis elle se répand en une large nappe, d'un flot de cristal : vous compteriez les pièces d'argent qu'on y jette et les cailloux qui brillent au fond. De là elle continue d'aller non par aucune pente, mais par sa propre abondance et comme par son poids. C'est une fontaine à sa source, et déjà un fleuve... » Telle est l'image fidèle de cette marche heureuse et facile du Télémaque, que le poëte des Martyrs dans son effort surpasse quelquefois, mais n'égale jamais.
On a dit des Gaules de Bernardin de Saint-Pierre et de leur simplicité cherchée : « Au premier abord cela a l'air plus antique que Fénelon, mais au fond cela l'est beaucoup moins1. » On peut le dire à plus forte raison des Martyrs.
1 Conversation de Joubert et de Chênedollé. ↩
L'arrivée de Démodocus et de sa fille dans la famille de Lasthenès est véritablement belle, et l'auteur ne la doit qu'à lui : il a su peindre, dans ces scènes patriarcales et toutes bibliques de la postérité de Philopœmen, le charme simple et vertueux d'une famille de premiers Chrétiens. Cela est neuf, cela est vrai; les souvenirs et les traditions diverses s'y combinent sans se heurter. Il y a de l'Hésiode, mais la réminiscence d'Ascrée s'adoucit encore en venant se ranger à l'ombre du noyer béni.
En revanche, le Paradis qui suit est bien obscur et tourmenté; le poëte ne sait qu'inventer et se jette dans les merveilles de l'Apocalypse. Il perd là dans son Ciel tout ce qu'il venait de gagner sur la terre. En général on a remarqué que les Paradis sont ennuyeux, tels qu'on les décrit : on s'entend mieux à nous figurer les Enfers ou même les Purgatoires : « Mais quant au Paradis, disait une femme d'esprit, c'est plus difficile, on manque de renseignements. »
« Est-ce l'homme infirme et malheureux, demande Chateaubriand, qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur ? Lorsque l'âme du chrétien fidèle abandonne son corps, comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que l'Océan engloutit, elle seule connaît la vraie béatitude. Le souverain bien des Élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur. Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le cœur des Justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis continuent de s'aimer ; et ces attachements qui vivent et se concentrent dans le sein de la Divinité même, prennent quelque chose de la grandeur et de l'éternité de Dieu. »
On voit l'embarras du poëte1; au moins il a imaginé une joie morale. Il cherchera plus loin à mettre la contre-partie de cette idée dans son Enfer, lorsqu'après avoir épuisé les horreurs, les flammes, les bûchers, les cent nœuds de dimant, il ajoute à tous ces maux des Réprouvés la peine des afflictions morales qui se ravivent et redoublent à chaque éloge immérité qu'ils reçoivent sur la terre : Laudantur ubi non sunt, cruciantur ubi sunt. Chaque louange, chaque hommage sur la terre a son contre-coup là-bas en remords et en douleur; c'est comme une goutte d'huile bouillante qui renflamme les tourments :
1 Au fond, Chateaubriand a dû d'autant moins réussir à peindre le Paradis qu'il ne désirait pas vivre, ni par conséquent revivre, qu'il n'aimait pas sincèrement la vie. Pour lui c'était assez d'une, et déjà trop. Une femme qui, au contraire, est dévorée, elle, de la soit de vivre, qui est comme affamée d'être, de sentir, de veiller toujours, Mme de Gasparin, s'est tourmentée récemment pour se former et nous donner une idée du mode d'existence dans le Ciel chrétien. Il faut voir dans les Horizons célestes (1860) les chapitres intitulés : L'Ame ne dort pas; - L'identité personnelle, etc. Il y règne une fiévreuse ardeur, une sorte de généreuse frénésie, l'ambition insatiable d'un moi qui ne veut pas absolument cesser d'être, qui rien perdre et prétend tout gagner, qui veut posséder tout son avenir sans rien lâcher pour cela de son passé. Ne lui parlez pas d'oubli, d'un oubli partiel : une seule goutte du Léthé, ce sera déjà trop. « Je t'en rends grâce, mon Dieu ! le fleuve Léthé coule Élysées, rose pas le Paradis des Chrétiens. » Quel vivace, acharnée, mais quelle âme! L'Eternité, si elle donnée pour se reposer, lui paraîtrait un supplice. Mais con ir cette Eternité? Ce qu'il y a de plus sage, c'est quand elle dit aux cro yants, à ses frères et sœurs en Jésus-Christ : « N'ayez peur, Dieu s Chateaubriand, avec sa même idée du Paradis, reste bien pâle auprès de Mme de Gasparin. Ce n'est qu'un artiste en firmament; elle est une croyante. ↩
« Les douleurs de l'hypocrite s'augmentent de la vénération que ses fausses vertus continuent d'inspirer au monde. Les titres magnifiques que le siècle déçu donne à des morts renommés font le tourment de ces morts dans les flammes de la vérité et de la vengeance. Les vœux qu'une tendre amitié offre au Ciel pour des âmes perdues désolent, au fond de l'abîme, ces âmes inconsolables. C'est alors qu'on voit sortir du sépulcre ces coupables qui viennent révéler à la terre les châtiments de la justice divine et dire aux hommes : « Ne priez pas pour moi, je suis jugé. »
Théologiquement (s'il est permis de toucher ce point de vue, qui ne saurait être tout à fait absent dans l'examen d'un tel ouvrage), on a remarque que dans le dialogue qui se passe au Paradis entre le Père éternel et le Rédempteur, il est question d'Eudore comme d'une nouvelle victime choisie pour le triomphe du Christianisme sur la terre, comme d'une nouvelle hostie entière exigée pour désarmer le courroux du Père et pour replonge Lucifer dans l'Abîme. On dirait vraiment que la première et grande Victime, la Victime unique qui n'est autre que le Christ lui-même, ne suffit pas désormais et à jamais. Eudore est un rédempteur en second, un quasirédempteur. Ce sont là au moins des exagérations poétiques du mérite des saints. Reste à savoir si elles son. permises en un tel sujet. Nous laisserons les docteurs en décider; mais c'est toujours un inconvénient pour un poëme d'être dans le cas d'avoir affaire avec les docteurs.
Le récit d'Eudore commence; c'est la belle partie de l'ouvrage. Dans une petite île qui marque le confluent du Ladon et de l'Alphée, et qui rappelle la scène de quelques beaux dialogues de Platon ou de Cicéron, la famille de Lasthenès s'assemble pour entendre le jeune héros de la pénitence. L'évêque Cyrille est présent; Démodocus y assiste ainsi que sa fille. Eudore, sûr alors de n'être point interrompu, reprend dès l'origine le récit de ses aventures. Tout dans les lieux d'alentour comme chez les auditeurs qui font cercle, tout figure aux yeux et retrace à la pensée le contraste des deux religions : la jeune prêtresse des Muses et le fleuve amant d'Aréthuse sont là, et aussi l'Evêque déjà martyr.
Les premières paroles d'Eudore sont tout empreintes de l'inspiration et du sentiment antiques. Le jeune descendant de Philopœmen rappelle comment ce sang qu'il tient du héros est la première origine de ses malheurs; le chrétien retrouve des accents qui sont un écho de Plutarque: « J'eus pour ancêtre paternel Philopœmen. Vous savez qu'il osa seul s'opposer aux Romains, quand ce peuple libre ravit la liberté à la Grèce. Mon aïeul succomba dans sa noble entreprise; mais qu'importent la mort et les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux, deux mille ans après notre vie! » Les Romains exigèrent depuis que l'aîné de cette famille héroïque fût envoyé à Rome, dès qu'il aurait atteint l'âge de seize ans, pour y servir d'otage et s'y façonner aux habitudes de ses maîtres. C'est donc à seize ans qu'Eudore quitte sa patrie et qu'il s'embarque pour la grande ville. Une tempête qui vient à propos, et qui le rejette sur les côtes d'Asie et de la Troade, en vue du tombeau d'Achille, le met à même de parcourir au retour et de décrire les îles brillantes de l'Archipel : « Nous parcourûmes cet Archipel de la Grèce où l'aménité des rivages, l'éclat de la lumière... (il faut tout lire). » Un Grec qui est sur le même vaisseau qu'Eudore verse des larmes au souvenir des grandeurs évanouies de sa patrie :
« Son désespoir redoubla lorsque nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous était Égine, à droite le Pirée, à gauche Corinthe. Ces villes, jadis si florissantes, n'offraient que des monceaux de ruines. Les matelots mêmes parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardait le silence : chacun tenait ses regards attachés à ces débris; chacun en tirait peut-être secrètement une consolation dans ses maux en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avaient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités.
« Cette leçon semblait au-dessus de ma raison naissante, cependant je l'entendis; mais d'autres jeunes gens qui se trouvaient avec moi sur le vaisseau y furent insensibles. D'où venait cette différence? De nos religions : ils étaient païens, j'étais chrétien. »
Eudore n'a fait en cet endroit que traduire la lettre célèbre de Sulpicius à Cicéron, c'est-à-dire traduire un païen. Il peut donc nous sembler un peu excessif qu'il refuse en ce moment même le sentiment de ces choses aux jeunes gens de son âge, uniquement parce qu'ils sont païens. Quoi qu'en dise Eudore, de jeunes Grecs de seize ans étaient peut-être fort en état, à cette date de la fin du m° siècle, de sentir la moralité de ce spectacle et de verser de nobles larmes : il suffisait qu'il fussent bien doués.
La liaison d'Eudore à Rome avec les jeunes Augustin, Jérôme, et le prince Constantin, avec les deux premiers surtout, est pleine de charme : on y sent passer, comme dans un parfum étouffant, les souvenirs ou les rêves délicieux de toute jeunesse poétique à peine éclose. En revanche, tout à côté, le sophiste Hiéroclès est chargé de couleurs odieuses qui repoussent plus qu'il n'était besoin : c'est un personnage sacrifié; on sent trop l'odieux combiné à dessein par le peintre :
« Sa personne même semble repousser l'affection et la confiance : son front étroit et comprimé annonce l'obstination et l'esprit de système ; ses yeux faux ont quelque chose d'inquiet comme ceux d'une bête sauvage ; son regard est à la fois timide et féroce; ses lèvres épaisses sont presque toujours entr'ouvertes par un sourire vil et cruel; ses cheveux rares et inflexibles, qui pendent en désordre, semblent n'appartenir en rien à cette chevelure que Dieu jeta comme un voile sur les épaules du jeune homme, et comme une couronne sur la tête du vieillard. Je ne sais quoi de cynique et de honteux respire dans tous les traits du sophiste : on voit que ses ignobles mains porteraient mal l'épée du soldat, mais qu'elles tiendraient aisément la plume de l'athée ou le fer du bourreau. - Telle est la laideur de l'homme quand il est, pour ainsi dire, resté seul avec son corps, et qu'il renonce à son ame. »
C'est la une laideur systématique et qui manque son effet à force de le chercher. L'auteur parle de sophiste; il y a du procédé de sophiste dans ce portrait-là. Je crois déjà lire une page de cette autre plume non moins célèbre, et qui, versatile et violente, catholique ou révoltée, aimait ces sortes d'insultes jetées à la face de l'adversaire; plus d'un trait pourrait être de La Mennais. Et n'y a-t-il pas encore aujourd'hui des esprits de qualité superfine, qui se croient intéressés à soutenir que Julien l'Apostat était laid et avait la lèvre inférieure pen- ‚dante? C'est un reste de mauvais Chateaubriand.
Dans les confessions en général (je ne parle, bien entendu, que des confessions littéraires, j'ignore s'il en est ainsi des autres), un des charmes qui les prolongent et les multiplient, c'est qu'on aime à repasser sur certaines fautes même dont on se repent. Un habile homme, qui connaissait bien le cœur, l'a remarqué : « Il y a peu de conversions où l'on ne sente un mélange secret de la douceur du souvenir et de la douleur de la pénitence. On pleure, il est vrai, avec une pleine amertume, un crime odieux; mais le souvenir des vices qui nous furent chers laisse toujours un peu de tendresse pour eux, mêlée à nos larmes : il y a quelque chose d'amoureux au repentir d'une passion amoureuse ; et cette passion est en nous si naturelle, qu'on ne se repent point sans amour d'avoir aimé1.i Nulle part cette pensée fine du moraliste ne se vérifie mieux qu'en lisant cette partie du récit d'Eudore qui nous retrace l'été passé à Naples :
1 Saint-Évremond, dans re charmant essai : Que la dévotion est le dernier des amours. - Tels les pleurs des Héloïse, des La Vallière, des Eudore. ↩
« Je compterais, Seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l'été que je passai près de Naples avec Augustin et Jérôme, s'il pouvait y avoir de beaux jours dans l'oubli de Dieu et les mensonges des passions... Nous fréquentions surtout à Naples le palais d'Aglaé, dame romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle était de race de sénateurs et fille du proconsul Arsace. Ses richesses étaient immenses : soixante-treize intendants gouvernaient son bien, et elle avait donné trois fois les jeux publics à ses dépens. Sa beauté égalait ses talents et ses grâces ; elle réunissait autour d'elle tout ce qui conservait encore l'élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse si dans la décadence de Rome elle eût mieux aimé devenir une seconde Cornélie, que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres chantées par Ovide, Properce et Tibulle !...
« Nous passions une partie des nuits au milieu de cette compagnie séduisante et dangereuse; j'habitais avec Augustin et Jérôme la villa de Constantin, bâtie sur le penchant du mont Pausilype. Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, je me rendais sous un portique qui s'étendait le long de la mer. Le soleil se levait devant moi sur le Vésuve : il illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l'azur de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d'Œnaria et de Prochita, la mer, le cap Misène, et Baïes avec tous ses enchantements.
« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de lanuit. J'étais toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord de la mer ; car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je m'appuyais contre une colonne, et, sans pensée, sans désir, sans projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le firmament comme un pur esprit. Dieu tout puissant! que j'étais loin d'être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions! combien ce corps grossier m'attachait à la poussière du monde, et que j'étais misérable d'être si sensible aux charmes de la création et de penser si peu au Créateur! Ah ! tandis que, libre en apparence, je croyais nager dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers et plongé pour la foi dans les cachots était celui qui abandonnait véritablement la terre et montait glorieux dans les rayons du Soleil éternel!
« Hélas! nous poursuivions nos faux plaisirs! Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir s'avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions la surface de fleurs, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l'Elysée : telle était l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d'une Sirène? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température de l'air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées sont à Naples autant de séductions pour les sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d'un ciel propice, refuse de travailler aussitôt qu'il a gagné l'obole qui suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie immobile aux rayons du soleil, et l'autre à se faire traîner dans un char en poussant des cris de joie; la nuit il se jette sur les marches d'un temple et dort, sans souci de l'avenir, aux pieds des statues de ses dieux. »
Tous ceux qui ont vu Naples et qui se sont bercés au golfe de la Sirène salueront ici la divine peinture. J'ai dit que M. de Chateaubriand, dans le partage de l'Italie, occupait plutôt Rome et qu'il laissait Naples à Lamartine; mais ici les voilà rivaux, et Lamartine a eu besoin encore de toute la mélodie de son vers pour n'être point effacé par le prosateur qui le devance. Dans cette belle pièce du Passé à M. de Virieu (je ne veux pas tout citer, je ne veux donner que la note) :
Combien de fois près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts !
Combien de fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par l'Amour conduits,
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits!
N'est-ce pas juste le même motif que dans ce couplet de Chateaubriand-Eudore : « Attendre ou chercher une beauté coupable... » Et encore, toutes ces stances célestes sur Ischia :
Maintenant sous le ciel tout repose, ou tout aime:
La vague, en ondulant, vient dormir sur le bord;
La fleur dort sur sa tige, et la nature même
Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.
Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallée ;
Le pampre s'y recourbe en replis tortueux, Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
A la molle clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin...
C'est divin de mélodie, mais c'est plus vague de contour et plus amolli de ton que Chateaubriand dans la même peinture. Le paysage de Naples n'est pas si noyé, l'horizon n'est pas si vaporeux que le font paraître à la longue les vers de Lamartine. Il y a la netteté dans la suavité1.
1 Ce qui a fait dire à un disciple de ces deux maîtres, refaisant après eux le même pèlerinage : « Ce soir 31 mai, en descendant du Vésuve à cinq heures et demie, admirable vue du golfe : fine projection des îles sur une mer blanche, sous un ciel un peu voilé; ineffable beauté! découpures élégantes ; Capri sévère, Ischia prolongée, les bizarres et gracieux chaînons de Procida ; le cap Misène isolé avec sa langue de terre mince et jolie, le château de l'Œuf en petit l'imitant, le Pausilype entre deux, doucement jeté: en tout un grand paysage de lointain, dessiné par Raphaël. » ↩
On retrouve dans cette partie du récit d'Eudore plus d'une réminiscence de saint Augustin ; par exemple : « Ne croyez pas que nous fussions heureux au milieu de ces voluptés trompeuses : une inquiétude indéfinissable nous tourmentait. Notre bonheur eût été d'être aimés aussi bien que d'aimer, car on veut trouver la vie dans ce qu'on aime; mais, au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions qu'imposture, larmes, jalousie, indifférence... » - Au chapitre premier du 3e livre des Confessions, saint Augustin s'écrie, dans un sentiment qui semble le même : « Nondum amabam et amare amabam... Quærebam quod amarem, amans amare... Sed si non haberent animam, non utique amarentur. Amare et amari dulce mihi erat magis... » Mais si on lit saint Augustin d'une manière continue, on en éprouvera un effet total tout différent : l'impression qui résulte de ces peintures de voluptés n'est point agréable; il les flétrit, il les enlaidit et les salit le plus qu'il peut en son style bizarre empreint d'une rhétorique sincère, et à peine çà et là quelque mot flatteur vient-il rappeler l'enchantement du passé. Ici, chez Eudore, chez le chrétien par littérature, c'est le contraire, et je ne lui en fais pas un reproche : une confession nue, réelle et avec le vice peint en laid, serait intolérable.
Une remarque pourtant ne saurait échapper; il a beau s'arrêter parfois en s'écriant : « Mais pourquoi, Seigneurs, continuerais-je à vous peindre les désordres de trois insensés ? » l se complaît évidemment à les décrire et à se confesser devant Cymodocée; c'est une coquette à sa manière que ce bel Eudore1. Il est immanquable que la jeune fille va devenir amoureuse en l'écoutant. Démodocus, est-il dit, n'avait presque rien compris au récit d'Eudore1 : «Cymodocée, au contraire, avait merveilleusement entendu le fils de Lasthenès ; mais elle ne savait pourquoi elle se sentait si triste en pensant qu'Eudore avait beaucoup aimé, et qu'il se repentait d'avoir aimé. Penchée sur le sein de son père, elle lui disait tout bas : Mon père, je pleure comme si j'étais chrétienne ! »
1 Tandis qu'Eudore parle et, d'une voix hypocrite à force d'être mélodieuse, caresse si longuement son repentir, il me semble entendre à deux pas de là, derrière un arbre, un Faune moqueur qui joue sur sa flûte un air tendre, et j'y mets ces paroles de La Fontaine : Hélas ! quand reviendront de semblables moments?... ou encore ce joli vers de Moncrif sur les belles heures envolées : Rendez-les-moi, grands Dieux, pour les reperdre encore! Les roseaux du Ladon devaient soupirer quelque chose comme cela, à! certains moments du récit, bien moins chrétien que voluptueux. ↩
1 Ce bonhomme Démodocus est par trop ridicule; lâchons le mot, c est une ganache homérique; il ne peut ouvrir la bouche sans laisser échapper une ingénuité. - Quel âge peut donc avoir Démodocus? II s'est marie Jeune ; il a perdu sa femme de très-bonne heure; elle lui a donné une fille unique qui a quinze ou seize ans au moment où le poeme commence : Démodocus a tout au plus quarante ans. C'est s'y prendre un peu trop tôt pour baisser et radoter. « Mon fils, tels sont les vieillards, lui fait-on dire ; lorsqu'ils ont commencé un discours, ils s'enchantent de leur propre sagesse; un dieu les pousse, et ils ne peuvent plus s'arrêter. » Il parle de lui comme d'un Nestor. Il n'est que la charge de Nestor. ↩
Si le vieux Cyrille avait eu toute sa présence d'esprit épiscopale, il aurait dit à Eudore : « C'est bien, mon fils, mais passez un peu plus légèrement sur vos chers repentirs ; attendez que nous soyons seuls et entre vieillards : la pudeur ne permet pas d'étaler ces confessions complaisantes devant des vierges. »
Il y a un moment sans doute où Eudore sent lui-même qu'il ne peut continuer avec convenance ; c'est quand il va aborder l'épisode de Velléda : « Ici Eudore s'interrompit tout à coup : il parut embarrassé, baissa les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si elle eût pénétré la pensée d'Eudore. »
Cyrille, il le faut bien, s'aperçoit de leur trouble, et trouve un prétexte pour faire sortir les jeunes filles. Mais quand Cymodocée sort à ce moment, il est déjà bien tard, et la biche de Diane emporte le trait dont elle est blessée. Après tout il n'y a pas grand mal, et je ne relève ce point que parce que l'auteur s'est piqué d'une entière orthodoxie : il n'a pu obtenir tout son charme qu'en y dérogeant1.
1 L'auteur lui-même a très-bien senti ce que l'évêque Cyrille aurait dû sentir, lorsqu'il a dit: « Quelle naïve pudeur embellissait la vierge innocente, lorsqu'il racontait les coupables plaisirs de Rome et de Baies ! » ↩
Eudore est envoyé à l'armée du Rhin sous Constance. Ses impressions de voyage sont presque exactement celles qu'avait éprouvées M. de Chateaubriand parcourant les mêmes lieux :
« J'abandonnai les Apennins pour descendre dans la Gaule Cisalpine. Le ciel devint d'un bleu plus dur, et je cherchai vainement sur les montagnes cette espèce de pluie de lumière qui enveloppe les monts de la Grèce et de la haute Italie. J'aperçus de loin la cime blanchie des Alpes; je gravis bientôt leurs vastes flancs. Tout ce qui vient de la nature dans ces montagnes me parut grand et indestructible ; tout ce qui appartient à l'homme me sembla fragile et misérable : d'une part des arbres centenaires, des cascades qui tombent depuis des siècles, des rochers vainqueurs du temps et d'Annibal; de l'autre des ponts de bois, des parcs de brebis, des huttes de terre. Serait-ce qu'à la vue des masses éternelles qui l'environnent le chevrier des Alpes, vivement frappé de la brièveté de sa vie, ne s'est pas donné la peine d'élever des monuments plus durables que lui ? »
Il juge les Alpes comme notre voyageur les a jugées; on peut comparer cet endroit de son récit avec ce qu'on lit dans les lettres à M. Joubert et dans le Journal de voyage en Italie2 ; le carton est entré tout entier dans le tableau. Cela sera perpétuel dans le récit d'Eudore et dans l'ensemble des Martyrs. Lorsque plus tard l'auteur aura publié l'Itinéraire, le procédé sera encore plus frappant; on aura les tableaux en double : les uns dans le poëme, avee les légers changements et les resserrements qu'exige le cadre; les autres plus étalés dans les récits du voyageur. Il serait bien dur de prétendre sacrifier les uns ou les autres ; je ne suis pas philosophe scythe à ce point. Je revois avec plaisir dans l'Itinéraire à Jérusalem ce même voyage, cette même route au Jourdain et à la mer Morte où j'ai déjà suivi exactement Cymodocée en compagnie de Dorothé et de Jérôme : pourtant, j'oserai dire que si les Martyrs étaient un plus parfait poëme, un poëme doué d'un souffle plus intérieur et plus vivant, il serait fâcheux, pour l'effet durable, d'en avoir ainsi en double les scènes et de connaître le comment de la composition, d'en suivre du doigt le mécanisme. Il peut être curieux pour le critique de faire ces comparaisons et ces rapprochements; mais de la part du poëte c'est n'avoir pas assez de confiance en son œuvre que de n'en pas détruire et supprimer l'échafaudage. Au reste, c'est là un trait de plus de l'époque que nous étudions : on ne veut rien perdre; notes et matériaux, tout sert à deux fins; le poëte est son propre commentateur, et il publie après coup ses pièces à l'appui, qui ne se trouvent pas être moins intéressantes que le poëme lui-même1.
2 « Ayant passé Saint-Jean de Maurienne, et étant arrivé vers le coucher du soleil à Saint-André, je ne trouvai point de chevaux et fus obligé de m'arrêter. J'allai me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts... J'entendais la voix du rossignol et le ci de l'aigle ; je voyais les aliziers fleuris dans la vallée et les neiges sur la montagne : un château, ouvrage des Carthaginois selon la tradition populaire, montrait ses débris sur la pointe d'un roc. Tout ce qui vient de l'homme dans ces lieux est chétif et fragile; des parcs de brebis formes de joncs entrelaces, des maisons de terre bâties en deux jours : comme si le chevrier de la Savoie, à l'aspect des masses éternelles qui l'environnent, r'avait pas cru devoir se fatiguer pour les besoins passagers de sa courte vie! comme si la tour d'Annibal en ruine l'eût averti du peu de durée et de la vanité des monuments! » ↩
1 On trouve, il est vrai, chez Bossuet des morceaux et de beaux lieux communs sur la mort qui ont servi et resservi dans plusieurs de ses sermons ou de ses oraisons funèbres ; mais c'est là une des nécessités et comme un des droits de l'orateur, dont la parole peut se répéter plus d'une fois en s'envolant. Et d'ailleurs, Bossuet n'a pas publié lui-même tous les discours où l'on remarque ces doubles et triples emplois; on les a donnés, depuis sa mort seulement, d'après ses brouillons. • Dans la cinquième Leçon. ↩
J'ai déjà cité précédemment' l'arrivée d'Eudore à l'armée, sa veille nocturne et ses impressions qui, sous le costume romain et dans un reflet idéal, ne sont autres que celles du jeune soldat de l'armée de Condé : il y a là d'admirables pages.
La description de la bataille contre les Franks a de la grandeur. L'auteur y a rassemblé des noms plus ou moins historiques, qui ne se produiront réellement que plus tard; Pharamond, Clodion, Mérovée. Le canevas des Martyrs est tissu de ces anachronismes. C'est son procédé habituel de tout rapprocher ainsi, de grouper, bon gré mal gré, tout ce qui est frappant : il le fait pour les images dans ses tableaux, il le fait pour les personnages dans cette poétique histoire; il supprime les intervalles. Je crois voir un jardinier qui ferait une pépinière toute composée de grands chênes et de cèdres. Quant à ce qui est des Franks, c'est un des endroits où ce genre de rapprochement et d'anachronisme a le moins d'inconvénients : dans ce terrible combat, digne de l'Iliade et des derniers livres de l'Énéide, il y a de grandes images ; il y en a de maniérées à force de vouloir paraître antiques. Par exemple, quand la Légion chrétienne s'avance au secours des Romains qui pliaient : « Les Romains qui fuyaient tournent le visage; l'espérance revient au cœur du plus faible et du moins courageux : ainsi après un orage de nuit, quand le soleil du matin paraît dans l'Orient, le laboureur rassuré admire l'astre qui répand un doux éclat sur la nature; sous les lierres de la cabane antique, le jeune passereau pousse des cris de joie; le vieillard vient s'asseoir sur le seuil de la porte ; il entend des bruits charmants au-dessus de sa tête, et il bénit l'Éternel. » l est bien d'entremêler les images de la vie pastorale au milieu des combats : Homère le fait quelquefois avec un singulier bonheur en nous peignant la mort de ses guerriers. Une scène de pasteurs en relief sur le bouclier d'Achille nous ravit; mais il ne faut pas que l'on voie le calcul et le jeu de scène, car à l'instant l'effet qui résulte d'une surprise agréable et naturelle est manqué. Et ici la recherche du contraste saute aux yeux.
Au moment où le camp des Barbares est forcé, un nouvel ennemi se présente aux Romains : les femmes germaines se ruent au-devant d'eux, se donnant à elles-mêmes la mort. Le poëte s'est ici inspiré magnifiquement du passage de Tacite : « Et in proximo pignora, unde feminarum ululatus audiri, unde vagitus infantium : hi cuique sanctissimi testes, hi maximi laudatores'...» Et la suite : « Memoriæ proditur quasdam acies inclinatas jam et labantes a feminis restitutas constantia precum et objectu pectorum... » Cet ululatus des femmes barbares retentit à cette heure terrible et suprême de la mêlée : il y a pourtant excès dans l'image et oubli du terrible à en montrer quelques-unes qui « arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit et le ramènent au combat. »
L'accident soudain des flots, de cette marée de l'équinoxe, accourant comme un furieux monstre marin au secours des Franks vaincus, est d'une imagination puis-
• De moribus Germanorum, vII.
santé et sauvage : l'arrangement inévitable s'y retrouve encore :
« Les Romains reculent devant l'armée des flots; les Franks reprennent courage : ils croient que le monstre marin, père de leur jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils profitent de notre désordre; ils nous repoussent, ils nous pressent; ils secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les yeux de toutes parts : la les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de Fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan; ici les Saliens mettent à flot leurs bateaux de cuir, et nous frappent à coups de rames et d'avirons. Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier : porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs, qui bondissaient autour de lui comme des Tritons. »
M. Augustin Thierry, dans sa Préface des Récits mérovingiens, a rendu un éclatant hommage à cette scène grandiose et a raconté un peu complaisamment l'effet qu'il en reçut dans la première jeunesse1.
1 « Ce moment d'enthousiasme, dit-il, fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant plusieurs années; mais, lorsque après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. » M. A. Thierry est assurément seul juge de ses impressions; pourtant on pourrait bien demander ce que c'est qu'une impulsion qu'on reçoit et qu'on oublie durant plusieurs années; et alors cela peut-il s'appeler une impulsion décisive? - La Gaule des Martyrs, en un mot, pouvait conduire aussi bien, si l'on n'y prenait garde, à la Gaule poétique de Marchangy. Il fallait un autre effort parti d'une autre école pour dégager le véritable esprit historique. M. Thierry, disciple de Walter Scott en même temps que du très-peu féodal Saint-Simon, le savait mieux que personne; mais quand il écrivait cela, il en était, et l'on en était, avec M. de Chateaubriand, à un prêté-rendu universel de louanges et de compliments. C'était le moment où Béranger lui-même tâchait de lui faire croire cette chose prodigieuse, que sans le Génie du Christianisme il n'aurait pas fait ses jolies chansons, sans compter qu'en se donnant Chateaubriand pour parrain et en reniant Voltaire, son air d'originalité s'en accommodait mieux. ↩
L'Empire, après tout, n'est pas si déshérité qu'on le dit, et son triomphe militaire a trouvé plus d'une fois, au retour, des splendeurs rivales dans les arts contemporains : témoin cette bataille des Franks, une bataille de Gros, ou la Vestale de Spontini. Orchestre ou peinture, on y pourrait admirer des effets analogues, un ensemble éblouissant et souverain.