Gueneau de Mussy
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Gueneau de Mussy1
1 Il m'a été permis de donner à cette Notice sur un personnage modeste un développement que je n'avais point d'abord espéré, et d'en faire un pendant de l'Etude sur Chênedollé, grâce aux communications bienveillantes du fils bien digne d'un si digne père, du docteur Noël Gueneau de Mussy, médecin de l'École normale, lequel , dans ses conversations aimables , était lui-même à mes yeux une interprétation vivante, la meilleure de toutes et la plus fidèle, de celui dont nous parlions et que je n'avais pas connu. ↩
Il y avait, au moment où paraissaient le Génie du Christianisme et René, bien des jeunes gens doux, rêveurs, tristes, restés chrétiens sincères et croyants ou désirant l'être, pieux de fait ou de désir, et qui, reconnaissant dans ces livres nouveaux, qui faisaient énigme ou scandale pour les générations vieillies, leurs propres regrets, leurs tourments, leurs espérances, tout un monde de pensées chères et tendres, confuses encore la veille et flottantes, tout d'un coup exprimées dans un style magnifique, éblouissant, sentirent qu'une véritable aurore se levait pour eux : ils la saluèrent d'une acclamation filiale et fraternelle. Gueneau de Mussy était un des plus purs entre ces jeunes hommes, entre ces jeunes frères de M. de Chateaubriand, comme celui-ci se plaisait à le nommer. C'est ce premier Gueneau de Mussy que je veux retrouver en quelque sorte et joindre au groupe d'amis auxquels on a vu qu'il se rattachait si intimement. Depuis lors, M. de Mussy est entré dans la voie utile et pratique : comme ce fils du respectable Arnold qui, après avoir salué et chanté Oberman, s'est fait un des serviteurs les plus appliqués et les plus zélés de l'Instruction publique en Angleterre, M. de Mussy, jeune encore, après avoir beaucoup rêvé et très-peu écrit, avoir publié quelques morceaux distingués qu'il ne signait pas, s'est porté tout entier dans l'honorable carrière où l'appela Fontanes, la seule où le public l'ait connu et respecté. Les soins de la famille, les soins de l'Université, cette famille plus grande, l'ont occupé uniquement et absorbé jusqu'à la fin. Il était de cette race morale qui n'aime rien tant que la suite et l'uniformité dans la vie. Les ouvrages qu'il avait pu d'abord concevoir, et dont il berçait lentement l'idée, il y a renoncé sans trop d'effort : ce qu'il y avait en lui de René, c'est-à-dire de vague, d'attristé, de douloureux, s'est guéri par les joies et le bonheur domestiques, par le sentiment du bien, qui l'animait dans l'exercice de ses devoirs et de ses fonctions tutélaires. Au lieu de rêver sur lui, il s'est occupé des autres. En contribuant si activement dès l'origine à restaurer les bonnes études, à les régler, il sentait qu'il réglait aussi les esprits et que, comme il s'était guéri lui-même de ce mal de rêverie qu'il avait ressenti en une ou deux saisons, il en guérissait à son tour ou en préservait les jeunes imaginations survenantes : car il n'est rien de tel pour cela que les études solides et positives1. En un mot, M. de Mussy a d'autant moins fait parler de lui dans la suite comme auteur et comme écrivain, qu'il était plus présent en esprit et à titre de Conseiller au sein de ce grand Corps renouvelé, - plus renouvelé même peut-être qu'il n'aurait voulu, - souvent attaqué du dehors, souvent travaillé au dedans, - où la tradition avait fort à faire pour se maintenir en accord avec une certaine nouveauté, et duquel s'échappaient incessamment des voix éloquentes, parfois inquiétantes.
1 « Un fin et judicieux observateur des sentiments aux différents âges (M. de Bonstetten) l'a remarqué : « Chez les âmes passionnées et actives, vous avez beau épuiser toutes les bonnes chances de la jeunesse, accomplir ses nombreux désirs, il s'attache, dans le fond de leur cœur, une soif de passions vives, un besoin de pensées nouvelles ou élevées, qui les poursuit, les agite et les tourmente jusqu'à la douleur. Plus les bornes de nos facultés, plus les limites de notre être sont reculées, et plus le vide qu'on éprouve est immense. Pour de telles âmes il n'y a de repos que dans les études, et c'est des études que vous les privez! » - Vous n'avez donc qu'à leur rendre les études, et elles se calmeront. ↩
L'homme juste et prudent, rempli de scrupules, et moins jaloux de briller que de disparaître, avait là de quoi occuper et remplir sa vie, et se faire oublier en faisant le bien : il y réussit. Nous ne parlerons donc de lui qu'avant l'Université. - Philibert Gueneau de Mussy, né à Semur en Bourgogne, en 1776, était de deux ans plus jeune que son frère le médecin et le directeur de l'École normale, avec lequel il ne faut pas le confondre : celui-ci était un caractère vraiment austère, inflexible ; Gueneau était plutôt une nature tendre, timide, spontanée, aisément rougissante. Leur famille était une famille parlementaire, qui avait figuré dans les états de Bourgogne : on trouverait leur nom dans les histoires et les archives du pays. Après la mort de Charles le Téméraire, des hordes pillardes désolaient les campagnes et menaçaient les villes : un Gueneau, viguier à Semur, les repoussa. Philibert avait commencé ses études au collége des Carmes à Semur; la Révolution vint les interrompre : il les continua auprès de Mme de Montbelhard, qui lui faisait traduire Virgile tout en tricotant ses bas. Cette personne distinguée, femme du collaborateur de Buffon, passe pour avoir rendu à son mari toutes sortes de bons offices littéraires, même pour les parties de style et de description : une tradition de famille lui attribue le Rossignol. Ce qui est certain, c'est qu'elle avait appris, pour aider son mari dans ses recherches, plusieurs langues anciennes et modernes. Un jour que des officiers étrangers débitaient des impertinences devant elle, croyant qu'elle ne comprenait pas : « Prenez garde, Messieurs, leur dit-elle, les femmes entendent les sottisses en toute langue. » M. de Montbelliard, si lié avec Buffon, était en même temps son parent; mais les Mussy étaient plus parents du grand naturaliste, quoique les Montbelliard eussent plus de relations avec lui. Il y avait dans la branche des Mussy une grand'mère qui était une Le Clerc, ce qui ne semblait point alors un si grand honneur qu'il nous paraît aujourd'hui, à nous, qui avons le soleil de Montbar dans les yeux. Mais la mère de M. de Mussy, qui ne voyait pas les choses dans cette perspective, avait coutume de dire : « Le beau côté de M. Le Clerc, c'est son alliance avec notre famille. »
Comme un gentilhomme de Bourgogne qu'il était, le jeune Philibert se disposait à partir pour l'Émigration; il avait déjà son brevet de sous-lieutenant, lorsque son père tomba gravement malade : il mourut pendant la Terreur. Cette maladie de son père et la loi contre les Émigrés qui survint l'arrêtèrent; il demeura en France avec sa mère, petite femme toute vive, tout énergique, et qui n'avait rien d'ailleurs de janséniste, sinon la vertu. Vieille, elle disait : « Mes enfants, j'ai vécu dans une société très-dépravée : les amis de votre grand-père me faisaient la cour. Je n'ai rien à me reprocher. C'est un doux oreiller pour ma vieillesse. » J'ai prononcé ce mot de janséniste; car il est naturel de chercher d'où vint à M. de Mussy cette légère teinte de rigorisme qui distinguait sa religion. Elle lui vint non de la Bourgogne, où, comme on le voit, et comme on le sait de reste par les échos du monde de Buffon, la société était assez libre et gaillarde, mais de son frère aîné, qui sortait du collége des Oratoriens de Lyon et qui y avait pris un cachet marqué de Port-Royal. Le jeune Philibert reçut de cet aîné une impulsion décisive et une empreinte; ils suivaient ensemble à Paris les Cours de l'École polytechnique et ne cessèrent d'en être élèves que sur leur refus de prêter le serment exigé de haine à la royauté. Philibert, élevé religieusement et confirmé surtout par l'exemple de son frère, resta pur et sans défaillance dans ce Paris licencieux et pendant ces années de première jeunesse. C'est alors qu'il connut quelques hommes de Lettres en renom qui appartenaient au parti religieux et monarchique, La Harpe, Fontanes.
S'il s'était conservé royaliste et chrétien, le jeune de Mussy n'était pas moins resté un classique fidèle, tout cela se tenait : il était en tout pour la tradition, pour le maintien de l'adoration ou de l'admiration et du respect. Il y avait alors des révoltés en littérature, des francs révolutionnaires et qui se permettaient sur Boileau, Racine et autres grands écrivains du xvIIe siècle des impertinences à peu près aussi fortes que celles qu'on a pu ouïr depuis. Un jour qu'il avait entendu de tels blasphèmes contre Racine (et M. Joubert s'en permettait bien), M. de Mussy n'y put tenir ; il était hors de lui, et courant tout droit chez La Harpe comme veis le grand prêtre du goût, il se mit à lui raconter avec émotion ce qu'il venait d'entendre. Sur quoi La Harpe, se soulevant à demi et s'appuyant sur les bras du fauteuil où le retenait la maladie, lui dit pour toute réponse : « Eh bien ! petit, sais-tu ce qu'il faut faire quand on entend de telles choses? Prendre un grand verre d'eau et l'avaler. » Quintilien et les Anciens ont oublié ce conseil dans leurs rhétoriques ; mais aux grands maux les grands remèdes. Et La Harpe lui-même, ce classique ulcéré, depuis que la Révolution l'avait enlevé et retourné dans tous les sens, romantisait un peu dans son langage.
Les amis de M. de Mussy l'appelaient tous petit en ce temps-là, et cette dénomination revient sans cesse, le petit Gueneau; non qu'il fût petit de taille, mais il était humble, modeste, contenu, se retirant, s'effaçant volontiers et ne craignant point de se faire petit.
Ces mêmes amis, tout en lui donnant ce petit nom de familiarité, l'apprécièrent à son prix dès l'abord, et il en est trois qui lui accordèrent une estime, une affection particulière, Fontanes , Chateaubriand, et aussi M. Molé, plus jeune que lui d'âge, mais d'une maturité précoce et dont le suffrage comptait déjà.
Leurs lettres vont parler pour eux, et je les donnerai dans leur suite naturelle.