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L'Enchanteur 1768—1848

Fragment de lettre (suite 2)

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 22 min de lecture · p. 408–419 · chapitre 97 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On ne saurait mieux exprimer ce besoin de tout jeter par la fenêtre, qui prenait par accès à M. de Chateaubriand. Il semait l'or dès qu'il en avait. M. de Marcellus, qu'il avait fort judicieusement établi son intendant et trésorier pendant son ambassade de Londres, a raconté là-dessus des particularités domestiques qui prouvent toute l'incurie du poëte ambassadeur et sa parfaite inaptitude en matière de chiffres. Mme de Duras, qui savait si bien son faible, tremblait pour lui de le voir dans ces postes de grande représentation. Elle écrivait à M. de Marcellus (24 mai 1822) :

« M. de Chateaubriand ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté lui-même par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise. Faites-moi le plaisir de lui donner quelques bons conseils à ce sujet, et lâchez qu'ils ne soient pas perdus comme les miens... Ses lettres ont toujours l'air d'être écrites le pied dans l'étrier. Dans le peu qu'il me dit, il m'effraye, et je tremble de ses énormes dépenses. J'ai vécu și longtemps à Londres, que je sais comment on y est entraîné bien plus loin qu'on ne veut. Veillez à cela, de grâce, pour lui épargner les dettes et les embarras de fortune, qui viennent, dans l'ordre des chagrins, tout de suite après ceux du cœur. »

Mme de Duras avait bien raison; ces embarras d'argent pour les hommes publics tiennent de près à la dignité. M. de Lamartine, qui le sait mieux que personne, s'est montré bien sincère pour autrui, quand il a dit de M. de Chateaubriand et de sa conduite en 1828, à l'avénement du ministère Martignac :

« Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits qui importunaient la royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le tirent enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi, pourraient être racontées ici; Me Recamier ne dut rien ignorer de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X; mais on n'en trouve pas trace dans

ses Mémoires : on les trouvera dans M. de Vitrolles1. »

1 Cours familier de Littérature, Entretien LI, page 169. ↩

M. de Vitrolles nous dira sans doute, avec tous les details que sa familiarité en Cour le mettait à même de connaître, que lorsqu'en 1828 le ministère Villèle tomba, et que se forma le ministère Martignac, M. de Chateaubriand réclamait le portefeuille des Affaires étrangères; et comme Charles X ne voulait à aucun prix entendre parler de lui pour ministre, M. de Chateaubriand fit ses conditions avant de consentir à n'être qu'ambassadeur : or, l'une de ces conditions fut que, comme il avait été indûment privé de son titre de ministre d'État, en 1816, et, par suite, du traitement qui y était affecté, on lui tiendrait compte de tout l'arriéré qui (le principe admis) lui était dû, c'est-à-dire de toutes les années de ce traitement qu'il n'avait pas touchées depuis 1816. Il fallut, pour satisfaire à cette incroyable exigence, mettre à contribution la caisse secrète de deux ministères. M. Portalis savait tout cela dans le dernier détail, ayant été l'un des ministres payants ; et c'est sans doute pour le punir d'avoir su de telles choses, que M. de Chateaubriand a si maltraité, dans ses Mémoires, ce respectable personnage. M. de Marcellus, qui relève cette amertume singulière de l'auteur des Mémoires contre M. Portalis, devenu ministre des Affaires étrangères après M. de La Ferronnays, et qui fait remarquer que jamais sa colère n'a éclaté avec autant de violence, même contre M. de Talleyrand, ne sait trop comment se l'expliquer; mais il me semble que l'explication est toute naturelle : M. Portalis occupait la place que M. de Chateaubriand estimait sienne; et, de plus, il était dans le secret d'une négociation peu glorieuse. Combien n'eût-il pas mieux valu être moins grand, moins prodigue et, par là même, moins besoigneux ! Le vrai désintéressement, celui qui s'exerce sans faste, y eût trouvé son compte.

Du moins, avec Chateaubriand, il suffisait de boucher des trous, il ne s'agissait pas de combler des abîmes, ni de le crier au monde par-dessus les toits.

Ces tristes nécessités satisfaites, Chateaubriand était le plus libéral et le plus généreux des hommes. Peu après la Révolution de Juillet, son libraire vint un matin le trouver, et commença un discours sur la difficulté d'acquitter les engagements contractés avant les derniers événements. Chateaubriand comprit aussitôt, et, sans le laisser continuer, lui demanda de quelle somme il s'agissait : elle était considérable. Il lui en donna quittance à l'instant.

La Correspondance de Béranger nous montre Chateaubriand, lorsque le célèbre chansonnier dut renoncer à la jolie résidence de La Grenadière, lui offrant de lui venir en aide; et c'était au moment où lui-même se voyait obligé de quitter sa retraite, trop dispendieuse, de la rue d'Enfer : « Je vous ai dit, je crois, écrivait à ce propos Béranger à Mme Cauchois-Lemaire (26 juin 1838), combien Chateaubriand, qui quitte aussi ses arbres et ses fleurs, a été bon pour moi dans cette circonstance. Il est revenu à la charge et semblait ne pas comprendre que, grâce au petit nombre de mes besoins, et à mes humbles habitudes, je suis encore le plus riche des deux, même en supposant que ses libraires le payent. »

Un noble cadre lui seyait bien et lui était même indispensable, mais il n'avait pas de besoins personnels; il aimait à donner, à se dépouiller; quand il voulait plaire, sa galanterie ne connaissait pas de mesure; ambassadeur ou ministre, il eût mis tout son traitement de l'année dans une fête, dans une corbeille; il eût fondu toutes les perles de l'Océan, toutes les étoiles du ciel, pour un sourire de Cléopâtre. Il avait un cœur de roi ou plutôt une fantaisie de poëte.

Tout en disant que je ne m'occupe pas de Chateaubriand politique, j'en parle et je me permets de l'apprécier. Je veux poser la question dans toute sa netteté et sa vérité.

La durée, la stabilité de la Restauration était-elle possible, et à quelles conditions?

M. de Chateaubriand était-il l'homme qui pût lui faire remplir ces conditions et assurer cette durée, cette vie ; - qui pût consommer l'alliance de la Légitimité et de la Liberté, la réconciliation des anciennes races avec les générations nouvelles ?

C'est là la question ; car ç'a été là sa prétention et son ambition singulière, entre tant de personnages politiques distingués qui se produisirent durant cette époque, d'être l'homme indiqué, le ministre nécessaire.

Le premier vice de la Restauration était d'avoir été opérée par le triomphe de l'étranger : le plus contraire des auspices !

Aussitôt après l'installation, la mise en train fut aussi des plus malencontreuses, et depuis avril 1814 jusqu'à mars 1815, on imaginerait difficilement un Gouvernement plus maladroit, plus à contre-temps, conspirant plus contre lui-même : il n'eût point agi autrement s'il eût pris à tâche de choquer le bon sens public et d'offenser l'amour-propre national.

Après un tel début, qui amena les Cent-jours et qui devait dans tous les cas aboutir à une première culbute, rétablie une seconde fois, et de par l'étranger encore, qu'avait a faire la Restauration pour reprendre racine et vie, s'il était possible, dans le sol national?

Louis XVIII, tout d'abord, dans cette seconde Restauration, se montra plus prévoyant et plus sage qu'il n'avait été dans la première : il paraît avoir essayé sincèrement d'un Gouvernement par les hommes modérés d'un régime moderne, par les hommes politiques qui tenaient compte de 89 et des intérêts nés de la Révolution; il leur avait fait appel et avait commencé à les rallier, à les grouper ; il écoutait leurs conseils et en adoptait quelques-uns : mais cette tentative, qui à un moment parut avoir chance de l'emporter, fut toujours compromise el comme viciée par le favoritisme, qui était le faible de ce roi; qui ôtait, quoi qu'on en dise, autorité et dignité dans le pays au ministre, même habile, de son choix et de sa prédilection, et qui allumait aussi contre ce dernier en Cour des haines violentes, des animosités exaspérées et du plus mauvais caractère.

Un déplorable incident, exploité aussitôt par les passions, la mort du duc de Berry, fit tomber le ministre favori qui savait se faire écouter, et avec lui ruina les dernières chances d'un Gouvernement libéral tempéré.

Le parti de l'ancien régime et d'un système tout monarchique et théocratique fit brèche dans la place, et bientôt s'en empara. Il était aussi suspect et aussi odieux au gros de la nation que le ministre favori avait pu l'être au parti de la Cour. Il finit par succomber devant l'opinion publique presque unanime, après un long exercice ministériel, durant lequel il avait pu opérer des réformes administratives utiles, mais où il avait proposé des lois funestes.

A cette heure de son renvoi, régnait Charles X, qui, s'il avait été autre, aurait pu tirer parti de la situation et réparer les fautes commises. Mais le faible de Charles X était de ne rien comprendre aux choses de la société moderne et d'avoir toujours une pensée de derrière, une arrière-pensée d'ancien régime pur et simple, avec son ministère de Cour in petto pour-le réaliser.

La société française, qui à cette date de 1828 (car 1828 et 1818 furent les deux instants critiques1 de la Restauration), eût été assez disposée à s'accommoder des Bourbons raisonnables, avait affaire (les plus avisés le sentaient) à un Bourbon étroit et incorrigible.

1. J'entends critiques dans le sens favorable : on semblait en voie d'une bonne solution. ↩

• Je l'ai dit ailleurs : on ne peut séparer une situation ou un régime politique des hommes qui le représentent et le personnifient. De là, Charles X étant donné, la folie des Ordonnances royales, suivie de la chute et de la catastrophe en 1830.

Or, quelle était la prétention de M. de Chateaubriand dès l'origine? C'était, presque seul, ou plus et mieux que personnede comprendre le régime nouveau, les institutions nouvelles, et d'être homme à s'en servir pour satisfaire à la fois la Dynas tie et la France.

Il faut convenir que dans la première partie de sa carrière politique sous la Restauration, de 1814 à 1824, il remplit bien incomplètement ce programme.

Son entrée dans la politique par le pamphlet de Bonaparte et des Bourbons fut une insulte non-seulement au colosse qui s'écroulait, mais aussi à tous ceux qui avaient pris part de près ou de loin à ce régime impérial, à cette grandeur militaire. J'ai vu de droits et de nobles cœurs qui, même après des années, restaient ulcérés contre M. de Chateaubriand pour ce début d'incendiaire et qui ne purent jamais le lui pardonner. Un récent historien du Gouvernement parlementaire a écrit que cette brochure répondait à deux besoins du moment : « Elle donnait une voix, dit-il, à des sentiments longtemps réduits à se cacher et à se taire; elle apprenait à Paris et à la France quelle était la famille qui, après plus de vingt années, allait rentrer aux Tuileries. » Elle ne répondait, je le crois, qu'au besoin des passions les plus violentes et au zèle des énergumènes. Je ne pense pas que cette brochure ait été utile à rien, si ce n'est à ce Royalisme excessif et outrageux, qui dès le premier jour était un danger.

Ce serait une vue inexacte et fausse que d'aller aujourd'hui chercher dans les Réflexions politiques publiées en 1814, comme dans la Monarchie selon la Charte, publiée en 1816, les parties libérales et selon la Charte qu'elles contenaient, en les isolant de l'intention et du but. L'effet que firent alors ces pamphlets (car l'un de ces écrits était un pamphlet contre Carnot, comme l'autre un pamphlet contre M. Decazes), et l'effet qu'ils devaient produire, c'était d'irriter les hommes de l'opinion libérale et nationale, tous ceux qui tenaient grand compte des intérêts révolutionnaires, la bête noire de M. de Chateaubriand. Je prends les plus modérés d'entre eux, les moins lies aux fautes du passé et les plus sincèrement libéraux, les rédacteurs du Censeur; ils disaient, a propos des Réflexions :

« On est d'abord étonné que l'auteur, après soixante-six pages d'injures gratuites contre son adversaire (Carnot), arrive tout d'un coup, on ne sait comment, à la même conclusion que lui, savoir, que tous les Français n'ont rien de mieux à faire que de se rallier franchement à la Charte constitutionnelle, comme au Palladium de la tranquillité et du bonheur publics.

« Qu'était-il nécessaire que M. de Chateaubriand fit un livre pour n'établir aucune vérité nouvelle, et pour se traîner péniblement sur les pas de celui qu'il s'efforce en vain de dénigrer?...

« Il faudrait un ouvrage aussi volumineux que celui de M. de Chateaubriand pour relever toutes ses contradictions réfléchies, pour le suivre dans le labyrinthe de ses arrière-pensées. C'est par des personnalités atroces qu'il appelle à la réconciliation; c'est par des insinuations perfides qu'il invite à la concorde : il dit qu'il faut verser de l'huile sur les plaies, pendant que sa main y répand des poisons. C'est en parlant d'humanité qu'il déchire les entrailles ; c'est en invoquant la Religion qu'il plonge le poignard dans le sein. Quelle profanation de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes ! C'est Némésis parlant au nom de Jéhovah1. »

1. Le Censeur, tome III, pages 141-149 (1815). ↩

Sans y voir tant de noirceur, il y a de la Némésis en effet dans tout ce qu'a écrit en politique M. de Chateaubriand : Némésis contre Bonaparte; - Némésis contre Carnot et les hommes de la Révolution qui prennent d'abord la Charte au sérieux et ont la simplicité de s'y vouloir rallier; - Némésis contre M. Decazes; - Némésis contre M. de Villèle...

Tous ses écrits politiques sont semés de vues brillantes, d'aperçus historiques supérieurs, de pages d'éclat; mais regardez-y bien, comme on y regardait tout naturellement alors, dans le temps même : c'est toujours agressif, blessant, irritant d'intention et d'application. Les Royalistes et les honnêtes gens d'un côté, de l'autre les Révolutionnaires et les criminels ! ici les amis, là les ennemis ! les boucs et les brebis, le bon grain et l'ivraie : c'est en ces termes qu'il établit et maintient sa division tranchée de la France dans toute sa croisade antérieure à son ministère. Il voulait qu'on fit tout pour les purs, et rien que par les purs.

Au sujet de in Monarchie selon la Charte, les rédacteurs du Censeur européen que j'aime à citer, non parce qu'ils sont illustres (ce qu'ils n'ont jamais été ni pu être, eux les plus ternes de tous les écrivains), mais parce qu'ils étaient honnêtes et sensés, disaient encore :

« Nous parlons de cet écrit, quoiqu'il soit déjà ancien, parce que nous croyons qu'il n'a pas été jugé d'une manière juste et convenable. On s'est évertué à en réfuter les principes, qui en général sont excellents ; on a à peine cherché à en dévoiler les intentions qui nous paraissent détestables. Nous voulons réparer ces deux torts. Nous commencerons par rendre hommage à la doctrine que renferme l'ouvrage ; et puis nous tâcherons de faire connaître les vues dans lesquelles il semble avoir été publié...

« Les quarante premiers chapitres de l'ouvrage de M. de Chateaubriand sont consacrés à développer les principes du Gouvernement représentatif. Cette partie de son livre, quoiqu'elle ne renferme rien de neuf, ne laisse pas que d'être assez remarquable; elle est un résumé très-net, très-concis, très-énergique de ce qui a été écrit de plus raisonnable sur l'organisation d'une Monarchie constitutionnelle ; elle nous paraît, à beaucoup d'égards, digne de devenir le manuel de quiconque veut se former en peu de temps des idées justes sur cette matière...

« Mais qu'est-ce qui a déterminé M. de Chateaubriand à publier de telles vérités ? Comment se trouvent-elles dans son livre? en forment-elles la partie principale? a-t-il voulu offrir au public un manuel de droit politique? Tel n'a point été son objet ; sa Préface seule le prouve. Dès sa Préface, en effet, il tire le canon de détresse, et appelle tout le monde au secours. Or, s'il ne voulait qu'exposer des maximes de droit public, il est clair qu'il ne commencerait pas par faire tout ce tapage. Il se propose donc un autre objet. Cet objet est de demander au public aide et assistance contre les ministres, qu'il accuse d'une grande conspiration contre la Légitimité, contre la Religion, contre la Charte, contre le Roi, contre la Famille royale, mais qui, au fond, ne sont coupables que de vouloir arracher le pouvoir à la faction ultra-royaliste, au moment où cette faction croit enfin le tenir, au moment où elle croit en être incontestablement maîtresse. C'est là ce qui fait jeter les hauts cris à M. de Chateaubriand, ou plutôt au parti auquel il sert de trompette. C'est là ce qui fait sonner l'alarme à ce parti. N'étant pas soutenu cette fois par les baïonnettes étrangères, il est obligé d'invoquer l'appui de la nation française, de l'appeler au secours; et comme il n'a pas beaucoup de chances d'en être écouté, il essaye, pour se faire entendre, de parler le langage de la liberté, et il fait, par l'organe de M. de Chateaubriand, la profession de foi si énergique et si libérale que nous venons d'analyser.

« Tel est l'objet de cette déclaration de principes. L'écrit où elle est renfermée n'est proprement que le Manifeste du parti des Ultra dans la lutte où ce parti s'est engagé l'année dernière avec les minisnistres, lutte où l'on ne parlait que de défendre la liberté, et où il ne s'agissait que d'envahir la puissance. Le livre de M. de Chateaubriand renferme la preuve complete que pour le parti royaliste il ne s'agissait en effet que de cela. Les maximes constitutionnelles, si vivement défendues dans la première partie, reçoivent un démenti formel dans la seconde1. »

1 Le Censeur européen, tome I, pages 236-249 (1817). ↩

Il est facile aujourd'hui et loisible à ceux qui écrivent, avec bien de la distinction d'ailleurs2, l'histoire du Gouvernement parlementaire, de trier dans les livres et brochures de M. de Chateaubriand, d'en extraire des maximes théoriques et constitutionnelles exemplaires, et de dire que dès lors ( en décembre 1814!) « il y eut un court moment où, grâce au talent de M. de Chateaubriand, l'union des Royalistes et des Constitutionnels parut près de s'accomplir, et où l'on put croire que, moyennant quelques concessions mutuelles, la Dynastie restaurée et la France libérale parviendraient à s'entendre. » Écrire ces choses, c'est avoir oublié combien, au sein d'un même parti, de simples nuances d'opinion créaient autrefois d'irritations et de griefs; c'est être devenu aussi coulant comme historien qu'on l'était peu, et qu'en général les hommes de parti le sont peu, dans la pratique politique ; c'est de loin accorder trop aux ressemblances, lorsque de près, soi-même, on savait si bien le prix des différences.

2 M. Duvergier de Hauranne. ↩

Non, l'homme qui écrivit de M. Decazes : Le pied lui a glissé dans le sang, n'était point alors, ni avant ni un peu après, l'homme d'une fusion possible, et ce pitoyable système de fusion et d'amalgame, comme il l'appelait, était ce qu'il avait le plus en horreur à ce moment; il n'avait pas assez de paroles méprisantes pour le flétrir. Il prétendait gouverner la France par les seuls royalistes : il croyait ce gouvernement possible moyennant l'exaltation du sentiment dynastique et une liberté de presse entière où il eût déployé toutes ses flammes. Mais ces libertés qu'il invoquait si pleinement en principe auraient eu dans la pratique bien des contre-poids et des commentaires aggravants qu'il ne faut pas supprimer. Il prêchait la liberté, soit! mais il haïssait l'égalité. La loi du Recrutement elle-mème, due au maréchal Saint-Cyr, il l'appelait corruptrice de l'esprit de l'armée. Il sonnait le tocsin contre tout ce qui s'est fait ou tenté alors de bon et de raisonnable.

C'est bien le même qui écrivait, dans son pamphlet (car c'en est un encore) sur la Vie et la Mort du Duc de Berri, ces pages à l'adresse des générations nouvelles :

« Tirons au moins de notre malheur une leçon utile, et qu'elle soit comme la morale de cet écrit.

« Il s'élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la République, et est incapable, par ses mœurs, des vertus républicaines. Elle s'avance; elle nous presse ; elle nous pousse : bientôt elle va prendre notre place. Buonaparte l'aurait pu dompter en l'écrasant, en l'envoyant mourir sur les champs de bataille, en présentant à son ardeur le fantôme de la Gloire, afin de l'empêcher de poursuivre celui de la Liberté; mais nous, nous n'avons que deux choses à opposer aux folies de cette jeunesse : la Légitimité escortée de tous ses souvenirs, environnée de la majesté des siècles ; la Monarchie représentative assise sur les hases de la grande Propriété, défendue par une vigoureuse Aristocratie, fortifiée de toutes les Puissances morales et religieuses. Quiconque ne voit pas cette vérité ne voit rien et court à l'abîme : hors de cette vérité, tout est théorie, chimère, illusion. »

La vigoureuse aristocratie, et toutes les puissances morales et religieuses, qu'il appelait de ses vœux, eurent pour commentaire naturel les projets de loi du ministère Villèle-Peyronnet, - loi d'aînesse, - loi du sacrilege, que M. de Chateaubriand essaya ensuite de repousser; mais tel était, en 1820, et avant qu'il eût passé par le ministère pour tomber du ministère dans l'Opposition, - tel était l'état d'esprit de cet Achille du Royalisme; telles étaient ses promesses, ses menaces et, il faut le dire, ses insultes aux générations survenantes, en attendant qu'il devînt tout à fait flatteur pour elles et caressant.

Car c'est là le point sur lequel j'insiste et où j'en veux venir : le Chateaubriand de 1828 n'était plus le même que celui-là, et c'est en quoi il se faisait illusion quand il se figurait que toute cette ligne politique chez lui était une et suffisamment consistante.

Arrivé au ministère en 1823, il se flatte en effet d'avoir fait la plus grande chose possible pour la Dynastie par la guerre d'Espagne : « Le fond de notre affaire, écrivait-il à M. de Marcellus (14 mai 1823), c'est, contre tout opposant, de rajeunir la vieille gloire de la maison de Bourbon, et de faire de ses princes des héritiers complets du roi vaillant, le Béarnais ! »

Or, on ne me fera jamais croire que le sous-lieutenant Carrel s'étant trouvé à la Bidassoa avec le drapeau tricolore pour y débaucher les soldats du drapeau blanc, Chateaubriand soit reste le même homme, l'homme de sa guerre d'Espagne et de la réhabilitation du drapeau blanc, lorsqu'il allait ensuite trinquer gaiement avec Carrel, même quand c'était par haine commune de Louis-Philippe.

L'homme qui faisait des avances à Béranger, à l'irréconciliable ennemi des Bourbons, et à l'intime ami de Manuel, et qui lui faisait ces avances au lendemain des dernières chansons dénigrantes contre la Dynastie, à la veille de la chute de celle-ci, n'était plus le même que celui qui, de 1814 a 1823, voulait que l'on rompît tout pacte avec l'impiété, - que celui qui, ministre, s'applaudissait, se glorifiait, comme d'un triomphe personnel, de l'expulsion de Manuel arraché de son banc à la Chambre, et de cette violation des libertés parlementaires :

« Je ne sais, écrivait-il à M. de Marcellus (le 6 mars 1823), si mon Discours1, réussira partout en Angleterre, mais son effet a été immense à Paris ; le Gouvernement en est devenu cent fois plus fort. Il a précipité Manuel et son parti dans cette scène dont tout le monde rit ici. »

1 Le Discours sur la loi relative à l'emprunt de 100 millions, qu'il avait prononcé à la Chambre des Députés le 25 février, et dans lequel il avait traité la question du droit d'intervention en général, et par rapport à l'Espagne en particulier. ↩

Tout le monde n'en riait pas. On était étonné et choqué en Angleterre de cet acte inconstitutionnel et exorbitant. M. de Marcellus, alors Chargé d'affaires à Londres, en écrivait très-sincèrement à M. de Chateaubriand :

« Votre dernière dépêche officielle me donnait des explications rassurantes sur les troubles qui ont précédé et suivi l'exclusion de M. Manuel : j'ai essayé de les faire comprendre à plusieurs ministres avec lesquels je dînais avant-hier chez lord Westmoreland. Ils blâment comme nous le langage de cet orateur, mais moins que nous ils s'en indignent : et si quelques-uns ont pensé qu'une pénalité devait s'appliquer à ces excès de la parole, tous ont jugé que l'exclusion était une peine trop sévère, et que le silence imposé suffisait. Ils ont unanimement condamné l'intervention définitive des gendarmes... Tout ce que, pour vous obéir, j'ai pu faire insérer dans les Journaux britanniques sur ce point sera inutile et ne redressera pas l'opinion. Ceci touche à la représentation nationale, aux libertés parlementaires, et ces deux intérêts sont réglés et respectés ici depuis trop longtemps pour que je puisse réussir à rectifier même les préjugés qui s'y rattachent. Vous ne sauriez croire combien hautement la conduite de la Chambre des Députés dans cette circonstance a été désapprouvée par la société, par le peuple, et même dans le Conseil des ministres. «

Cet écho de l'opinion anglaise ne ramenait pas du tout M. de Chateaubriand, qui continuait d'écrire à M. de Marcellus sur le même ton de mépris léger, et en méconnaissant également l'impression d'indignation très-vive produite en France sur la jeune opinion (10 mars 1823) :

« Vous aurez vu toute la farce de nos libéraux ! Ils en sont bien honteux; ils n'ont pas pu, à propos de Manuel, ameuter quatre Savoyards. Is boudent encore, mais on croit qu'ils reviendront voter le Budget. Nous sommes en plein succès. »

Je suis dans le vif de la question et au cœur de la contradiction flagrante. Il faut done admettre ce qui a réellement été : Chateaubriand sorti, rejeté insolemment du ministère Villèle, devient un autre homme; il retourne sa Némésis en sens inverse, il reprend ses vieilles opinions, indifférentes au fond sur tant de points; c'est un indépendant qui s'en moque pourvu qu'il se venge : il n'est plus l'ultra-royaliste, le conservateur violent, aristocratique et religieux, qui ne demandait que sept hommes par département pour brider la France ; et s'il espère redevenir ministre, et cette fois ministre qui imposera ses conditions, c'est en s'appuyant sur d'autres que sur son ancien parti. Il a désormais de nouveaux amis, et d'une tout autre origine que les premiers.

Chateaubriand, en tant que politique, est donc et reste excessif, cassant, non élastique : il n'a jamais été d'un parti sans rompre avec l'autre. J'exprime cela en disant que les deux moitiés de Chateaubriand politique ne se rejoignent pas. Il n'avait pas en lui cette continuité, cet équilibre et cette modération nécessaire, jointe à la force, pour opérer l'union, la fusion entre les modérés des deux partis, si elle eût été possible et s'il y avait eu assez de modérés pour cela.

Je me figure que son rêve politique dans son beau (s'il l'a jamais eu bien entier et consistant, même à l'état de rêve) eût été, après avoir conquis la France au royalisme pur, une fois maître, de faire découler de haut, par pure libéralité et générosité, bien des choses, libérales en effet, mais sans aucun mélange ni soupçon d'origine révolutionniaire; et je place ce moment en 1824, après le succès de sa guerre d'Espagne; mais le pot au lait, aussitôt plein, fut aussitôt renversé.

Et ici une autre question, qui s'ajoute d'elle-même, et qui ne se rapporte plus aux conditions principales du rôle, mais à des conditions accessoires et pourtant bien essentielles aussi : Avait-il dans le caractère les qualités indispensables pour s'emparer de l'esprit du maître, de l'esprit et de la confiance du roi, et pour s'y maintenir en Cour, que ce roi eût été Charles X ou Louis XVIII, ou je dirai même tout autre en leur place?