VII liaison avec m. Joubert
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Je continuerai d'exposer les relations de Chênedollé avec les principaux membres de la petite société de la rue Neuve-du-Luxembourg, et je le ferai de la manière la plus simple et la plus sûre, en donnant la suite des lettres de chacun. Il avait connu M. Joubert dès le commencement de 1800. « Joubert raconte que quand il vit mes premiers vers dans le Mercure, il dit : Quel est ce M. Chênedollé? Ses vers me plaisent, ses vers sont d'argent; ils font sur moi l'effet du disque argenté de la lune. - « Est-ce comme éclat métallique seu-
ls ont aussi le so
‹ Jement! » demandal-je. - o Non, il argentin. Bref, ils me donnent la sensation d'un clair de lune1. » Une véritable amitié s'établit bientôt entre eux. Que de fois Chênedollé dut faire en lui-même la comparaison de Joubert à Rivarol! Deux esprits supérieurs, si élevés et si fins en conversant, deux sources brillantes; mais Joubert, esprit doux, sans âcreté, véritablement inspirateur, animé d'un souffle clément, d'un foyer de bienveillance qui rayonnait alentour, tandis que chez l'autre, à travers tout, se sentait le fonds de persifflage, comme une bise froide se fait sentir jusqu'en plein soleil. Pendant l'été de 1803, M. Joubert écrivait à Chênedollé, dans un moment où celui-ci était retenu à Paris malade :
1 Les vers de Chênedollé qui donnaient cette sensation à M. Joubert peuvent être ceux du Mercure du 1er nivôse an IX, ou ceux du 1er prairial même année, car dans les deux morceaux il est question de la lune. ↩
« Ce dimanche 19 juin 1803.
« Bonjour, pauvre convalescent.
« Fontanes auroit une grande envie de vous consulter sur les vers de Saint-Cloud, que Paesiello va mettre en musique, et qu'on doit chanter incessamment à
« Tenez-vous pour bien averti que ces vers ne sont point du tout ceux que nous avons lus dans le Journal de Paris, et que nous avons été tentés de croire siens :
Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goût!
« Il ne faut pas même lui avouer cette méprise qu'il
Je citerai les derniers, tirés d'un Tableau du Lac de Genève; le soleil vient de se coucher :
Léman ! d'un autre éclat tes flots vont s'enrichir
La lune, dans le ciel qui commence à blanchir,
Se lève et fait glisser sur ta superficie
De son frère éloigné la splendeur adoucie,
Et bientôt, de la nuit argentant les rideaux,
De ses pâles clartés peint tes tranquilles eaux :
Ainsi l'illusion, des doux songes suivie,
Jette un rayon mourant sur le soir de la vie.
Voyez sur le gazon dormir sans mouvement
Ces feux qui, sur les eaux, flottent si mollement;
Phébé s'y réfléchit, et le Zéphyr volage Caresse tour à tour et brise son image.
Oh! combien j'aime à voir, dans un beau soir d'été,
Sur l'onde reproduit ce croissant argenté,
Ce lac aux bords riants, ces cimes élancées
Qui , dans ce grand miroir, se peignent renversées ,
Et l'étoile au front d'or, et son éclat tremblant,
Et l'ombrage incertain du saule vacillant !
( Le Génie de l'Homme, Chant II, ne nous pardonneroit jamais. Il appelle cela des vers canaille.
« Les siens sont des vers fort honnêtes, puisqu'ils commencent par l'éloge de Racine et de Louis XIV.
« Il m'a témoigné un grand désir de savoir de vous si, en homme du métier, vous en trouveriez la coupe assez lyrique pour le musicien. Deux circonstances me paroissent peu favorables à cette épreuve. Il ne peut pas aller chez vous ce matin, parce qu'il est obligé d'attendre chez lui de pied ferme si on viendra le chercher pour aller à Saint-Cloud : auquel cas, il seroit possible qu'il fût parti à onze heures, et possible aussi qu'on le fit attendre jusqu'à quatre. Votre santé ne vous permettra peut-être pas de vous rendre chez lui, surtout avec l'incertitude de le trouver parti, et l'inconvénient de prendre une peine inutile; et, à cet égard, c'est surtout de votre santé qu'il faut que vous preniez conseil. Gardez-vous de la contrarier. J'ai voulu cependant vous instruire de tout ceci, afin que la marque d'estime et de confiance qu'il vous a donnée de lui à moi ne fût pas entièrement perdue.
« Mme de Caud a chargé Mme Joubert de vous faire savoir qu'au lieu de l'adresse que nous vous avons donnée de sa part, il falloit faire usage de celle qui suit : Varrier, libraire, rue Derrière, à Fougères.
« Elle vous invite aussi, ainsi que Mme de Beaumont, à déguiser un peu vos écritures.
« Quand vous voudrez venir nous voir, vous savez que vous nous ferez toujours plaisir. J. »
A m. de chènedolle, a Vire
« Ce lundi, 5 juillet 1803.
« Pardonnons à Michaud. Il m'a avoué que sa tête étoit obsédée et possédée par Mme de Krüdner. Il avoit samedi un rendez-vous avec elle ; il s'en souvint tellement bien qu'il vous oublia, m'oublia et oublia le monde entier. Son excuse est dans le premier vers de l'ancienne chanson : « Pour la baronne! » Il faut, en faveur de la poésie, agréer une excuse qui se peut chanter1.
1 M. Michaud, à la fin de l'année, fut un des premiers à annoncer le roman de Valérie dans le Mercure (n° du 10 décembre 1803). C'est sans doute aussi par lui que le Mercure eut communication des Pensées si distinguées de Mme de Krüdner, insérées précédemment le 10 vendémiaire an XI (1802). - Ces messieurs, entre eux, paraissent avoir jugé un peu sévèrement M. Michaud, que nous avons connu vieux et très-spirituel, très-intéressant : « Michaud, disait-on, a toujours l'air de n'être pas de son avis. Son esprit tombe en défaillance. Jamais personne n'a été moins complice de ce qu'il dit ou pense que Michaud. » M. Michaud a eu besoin d'être vieux et malingre pour paraître avoir tout son esprit. Son filet ne suffisait pas dans sa jeunesse. Quant à Mme de Krüdner, je trouve aussi qu'on la traitait un peu légèrement : « Mme de Krüdner a de la grâce et quelque chose d'asiatique (écrit Chênedollé) ; Beaumont, elle critiquait Werther. Elle disait qu'il n'y avait point de pensée, et qu'il n'y avait que le mérite de la passion exprimée. » « Comment, lui dis-je, point de pensée? Il n'y a point de pensées détachées, mais c'est une pensée continue. » Mme de Krüdner, à cette date, était loin encore d'avoir rompu avec les légèretés mondaines. Elle disait, par exemple : « Je n'aime point les Genevoises : elles n'ont ni les charmes de l'innocence ni les grâces du péché. » Elle attachait encore bien du prix à ce dernier point. ↩
« Il me quitte en ce moment. Nous avons réglé, selon ses désirs, que vous resteriez chargé de ces Notes2. Vous avez six mois pour les achever; mais il faudroit qu'on pût, dans trois mois, en imprimer près de la moitié. On les placera à la fin de chaque volume. Il vous écrira incessamment pour vous expliquer le caractère et les dimensions qu'il leur désire. Je crois qu'il auroit mieux valu vous en laisser le maître; mais le travail que l'abbé Delille a déjà fait sur les trois premiers Chants exige une certaine conformité dont on ne peut guère se dispenser. Vous pourrez juger de tout cela par les explications de Michaud et par la besogne de l'abbé qu'on vous enverra. Quant à ses vers, ils vous sont inutiles, dit Michaud, parce que, l'abbé Delille ayant fait des Notes sur Virgile et non sur lui-même, son continuateur doit suivre le même procédé. Cette raison est de Michaud lui-même. Il tient beaucoup à ces Notes, et y tient d'autant plus, qu'il les considère comme un ouvrage qui pourroit s'imprimer à part, et il a peut-être l'intention d'en faire ce surcroît d'emploi. En ce cas, il faudroit en hausser le prix.
2 Les Notes sur l'Enéide. ↩
« Michaud est convaincu, ou du moins s'est laissé convaincre, que vous pouviez faire cet ouvrage partout; mais il croit nécessaire avec raison : 1° que dans un mois, ou à peu près, vous vinssiez (sic) prendre de Fontanes les remarques qu'il a l'intention de mettre à votre disposition; 2° que dans deux ou trois mois vous vinssiez surveiller vous-même l'impression de votre travail. Je pense que vous devez accepter la première condition, parce que certainement vous n'arracherez rien à Fontanes que de vive voix; et la deuxième, parce qu'il vous importe que l'imprimeur ne gâte pas votre style et vos pensées. Je sens que, pour exécuter ce plan, il est nécessaire qu'on mette en votre pouvoir ce que j'appelle la faculté d'aller et de venir en temps utile, et qu'il faut pour cela un petit supplément de conditions dont je parlerai à Fontanes, et peut-être même à Michaud, selon les occurrences et les conseils que pourra me donner la réflexion. Je me hâte de vous faire part de ces premiers préliminaires, afin surtout que vous disposiez sur-le-champ votre esprit aux opérations qu'on demande de lui, et auxquelles nous nous obstinons tous à le croire singulièrement propre.
« Je vous déclare que Michaud lui-même, qui a pensé à toute la terre avant de s'arrêter à vous, ne voit personne dans le monde qui lui paroisse aussi capable et aussi prêt pour ce qu'il désire de vous. Il faut absolument montrer de la condescendance. Vous nous ferez plaisir à tous, et vous finirez par vous en faire beaucoup à vous-même. Si votre réponse peut me parvenir d'ici à dimanche, adressez-la ici. Nous pourrions bien ne partir que lundi. Donnez-nous avant tout des nouvelles de votre santé. Il n'y a rien de nouveau depuis avant-hier dans notre petite société. Vous êtes parti hier dimanche; je vous écris aujourd'hui lundi; on ne peut pas aller plus vite. Mais il est tard, et j'ai peur que ma lettre ne puisse pas partir sur-le-champ. Il fait tellement chaud, que ma plume en a les jambes écartées d'une manière épouvantable; elle écrit horrido rictu. Tâchez de déchiffrer ces caractères mal formés, car je n'ai pas le temps de la tailler, et d'ailleurs ce seroit très-inutile.
On voit les champs poudreux se sécher et se fendre.
Les plumes se fendent aussi, et le style même en est plus sec. Ainsi donc, je vous dirai très-sèchement : Portez-vous mieux, portez-vous bien. J. "