Au même. • Rome, ce 16 novembre 1803
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Mon dernier billet, mon cher ami, vous annonçait la mort de Mme de Beaumont, qui a quitté cette triste vie le 4 du mois courant, à Rome. Je vous disois que je vous ferois passer par le prochain courrier le Récit de sa mort. J'ai pensé depuis qu'il vaudroit mieux pour vous d'écrire à Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, ou à Me de Vintimille, à Paris. Ils vous enverront copie de cette fatale Relation', et vous aurez moins de port à payer que si je vous la faisois passer de Rome.
«Mon cher ami, je suis vraiment au désespoir. Je ne sais ce que (sic) devenir ni quel parti prendre. Je suis bien déterminé à quitter Rome, mais le cardinal s'y oppose à présent ; et plus on m'a d'abord persécuté injustement, plus on veut maintenant, par des caresses, me retenir ici. Quoi qu'il en soit, je n'irai pas toujours plus loin que mon année, qui finit au mois de mai. Oui, mon cher Chênedollé, mes déserts vont être maintenant auprès des vôtres. J'appelle la retraite et l'obscurité de toute la force de mes désirs. Il est plus que temps de renoncer à tant de mensonges, à tant de projets que tout renverse et que rien ne peut amener à une fin heureuse. Écrivez-moi ici; j'ai soif de vos lettres et de votre amitié. - Adieu, adieu. »
Mme de Vintimille s'acquittait de la commission dont il vient d'être parlé, et elle écrivait à Chênedollé la lettre que voici :
« A Paris, le 1eF nivôse (1803).
« Vous me rendez bien peu de justice, monsieur, en me soupçonnant d'avoir pu vous oublier. L'éternel souvenir de la malheureuse amie que je pleure ne me permettra jamais de voir avec indifférence ceux qui partageaient mes sentiments pour elle, et croyez bien que ce mutuel regret me donne un lien avec vous que rien ne rompra jamais. Voilà la Relation que M. de Chatcau-
J'ai sous les yeux la minute de cette Relation qui a été déjà publiée, je crois, et qui est longue, officielle de ton, et non sans apprêt. briand m'a enyoyée ; j'ai trouvé plus court de vous la faire passer que d'en faire prendre une copie. Quand vous l'aurez gardée tout le temps que vous jugerez à propos, vous voudrez bien me la renvoyer; je m'en rapporte à votre bon esprit pour juger qu'elle doit rester dans l'intimité, et qu'il y a des choses dont les indifférents n'ont que faire. Je ne vous fais donc aucune recommandation à ce sujet. Quelle perte nous avons tous faite par la mort de cette malheureuse amie!... Je ne puis dire le chagrin que j'en ressens; c'est une plaie qui ne se fermera jamais ; l'idée de ne la plus revoir me poursuit sans cesse, et il m'est doux de parler de cette peine à une personne qui, j'en suis bien sûre, sait m'entendre. - Je suis affligée de ce que vous me dites de vos malheurs personnels, et, quoique je n'aie pas beaucoup de droits à votre confiance, laissez-moi vous dire que, s'ils sont de nature à être un peu adoucis par l'intérêt bien véritable, je vous demande de ne pas me refuser le plaisir de vous offrir quelque consolation. — Vous savez que M. de Chateaubriand est nommé dans le Pays de Vaud1. J'avais pensé que peut-être vous iriez le retrouver, et je l'avais espéré pour tous deux. - Veuillez, je vous prie, m'accuser tout de suite la réception de mon paquet, et quand vous reviendrez à Paris, venez me voir au plus tôt pour que je vous pardonne le soupçon de vous avoir oublié. - Adieu, monsieur; recevez, je vous prie, l'assurance bien vraie de tous les sentiments que vous m'avez inspirés.
1 C'était dans le Valais. ↩
(Rue Cerutti, n° 19.)
« P. S. - M. Pasquier, à qui j'ai dit que j'avais reçu de vos nouvelles, me charge de le rappeler à votre souvenir, et vous prie de ne pas l'oublier »
La lettre de Chênedollé en réponse à celles de Rome qu'on vient de lire sur la mort de Mme de Beaumont se trouve dans les Mémoires de M. de Chateaubriand1. — C'est ici le lieu de placer les lettres de Mme de Beaumont elle-même à Chênedollé, gracieuses paroles de cette âme détachée et fidèle qu'animait l'affection seule au bord de la tombe. Elles viennent bien s'ajouter à tout ce que nous avait appris d'elle la Correspondance de M. Joubert2.
1 Voici une note écrite au moment où j'entendis pour la première fois, chez Mme de Récamier, ce passage des Mémoires : « A propos de la mort de Mme de Beaumont, M. de Chateaubriand donne dans ses Mémoires les lettres de condoléance qui lui arrivent de divers côtés, - Mme de Staël, M. Necker, Chênedollé, M. de Fontanes. Chacun parle à sa manière, et cette bigarrure fait un peu l'effet d'une conversation dans une voiture de deuil à la suite du corbillard. La lettre de Fontanes n'a pas plu ; il y est question d'argent, de pot-au-feu, d'intérêts matériels. Cela a paru d'un goût détestable, et rompant la délicatesse de cette douleur. M. de Chateaubriand lui-même, à un endroit de la lettre où Fontanes regrette que Mme de Beaumont n'ait pas fait de testament, croit devoir ajouter en note que l'intérêt de son ami va trop loin et se met en avant plus qu'il ne lui eût convenu. J'ai sous les yeux, dans les papiers de Fontanes, la lettre de M. de Chateaubriand (à laquelle répond Fontanes), datée de Rome, 8 novembre 1803, et annonçant la mort de Mme de Beaumont; j'y lis (après un détail de lettre de change qu'il charge Fontanes de payer en son nom) : « Au reste, je « suis dans un grand embarras. J'espérois retirer deux mille écus de « mes voitures, mais comme, par une loi du temps des Goths, l'étisie « est déclarée à Rome maladie contagieuse, et que Mme de Beaumont « est montée deux ou trois fois dans mes équipages, personne ne veut « les acheter. Mon amie m'a laissé sa bibliothèque entière par un ancien testament. Elle est morte avec le regret de ne m'avoir pas « donné toute sa fortune, mais elle a été surprise par la mort, et vous « croyez bien que je n'étois pas homme à songer à ma fortune et à « troubler les derniers moments d'une amie expirante. » - Tout cela est parfaitement délicat : mais Fontanes, qui le semble moins, ne faisait pourtant que répondre à cette partie de la lettre. Je n'ai pas cru inutile, pour l'entière vérité toujours bonne à savoir, et quelquefois à dire, de noter ce point. ↩
2 Pensées, Essais et Maximes de M. Joubert, tome 1l, pages 236 et suivantes. ↩