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L'Enchanteur 1768—1848

Martial. chateaubriana

Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire · 20 min de lecture · p. 381–394 · chapitre 95 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Calmann Lévy, 1889, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On doit me croire : si, dans le courant de ces deux volumes, je n'ai point une seule fois cité l'ouvrage que M. Villemain a publié sur M. de Chateaubriand, c'est que j'ai évité de le lire. Cela m'a coûté. Mais si mon ouvrage n'avait pas été fait presque tout entier auparavant et dès 1849, je ne l'eusse, certes, point entrepris : on ne va point de gaieté de cœur faire concurrence à M. Villemain. Il sait bien quels sont là-dessus mes sentiments, et que, malgré d'assez fréquentes libertés de langage, je suis de ceux qui rendent un hommage sincère à sa durable supériorité. Ce que je puis dire pour m'excuser de publier mon ouvrage après le sien, c'est que je ne crois pas que ce soit tout à fait le même sujet que nous ayons traité : il a dû considérer surtout M. de Chateaubriand comme personnage public, il a dû insister sur le rôle politique et le développer; tout ce qui étend et ouvre les horizons, tout ce qui donne occasion à l'éloquence dans la critique, est le triomphe de M. Villemain. Moi, je me suis tenu à un Chateaubriand antérieur, tout littéraire, plus familier, s'abandonnant dans un cercle intime : mon livre ainsi fait et bâti sur ses fondements propres, s'appuyant sur des pièces de première main, et portât-il la marque de mes tâtonnements, de mes retouches, de mes continuelles entailles, peut avoir, par cela même, son coin d'originalité.

Les deux volumes que M. de Marcellus a publiés sur M. de Chateaubriand, en 1853 et en 1859, ont de l'intérêt et renferment bien des particularités essentielles et curieuses sur le grand écrivain. Il y a maint détail d'intérieur qui éclaire le caractère de l'homme, quantité de mots pris sur le vif, et des fragments de conversation très-bien notés. Au lieu de ce titre ambitieux : Chateaubriand et son Temps, qu'il a donné à l'un des volumes, l'auteur aurait dû, en le diminuant des deux tiers, le réduire à n'être, par le titre comme par le fond, que des Souvenirs et Conversations de Chateaubriand. Ce serait alors une lecture agréable. On y lirait, par exemple, bon nombre de pages comme celle-ci (et on ne les achèterait pas au prix de toutes les inutilités qui les interrompent et qui remplissent les intervalles); - il s'agit des citations fréquentes et de toute sorte, que M. de Chateaubriand s'accordait volontiers quand il causait, comme quand il écrivait :

« Il ne faut pas croire, disait-il, que l'art des citations soit à la portée de tous les petits esprits qui, ne trouvant rien chez eux, vont puiser chez les autres. C'est l'inspiration qui donne les citations heureuses. La mémoire est une Muse, ou plutôt c'est la mère des Muses, que Ronsard fait parler ainsi :

Grèce est notre pays, Mémoire est notre mère.

« Les plus grands écrivains du siècle de Louis XIV se sont nourris de citations... Cicéron, qui n'avait qu'un seul idiome au service de son erudition, prodigue les citations également... Pour ma part, je n'y ai fait faute. Le Génie du Christianisme est un tissu de citations avouées au grand jour. Dans les Martyrs, c'est un fleuve de citations déguisées et fondues. Dans l'Itinéraire, elles devaient régner par la nature même du sujet. Je les admets volontiers partout... Socrate a dit quelque part, chez Platon, qu'il était lui-même comme une coupe s'emplissant des eaux des sources étrangères au profit de son auditoire.

M. de Chateaubriand n'était pas d'abord si gâté, si quinteux et d'humeur si bizarre qu'on l'a vu depuis. Une personne de grâce et de distinction, qui habitait près d'Aulnay en 1812, me raconte que quelquefois, le matin, on allait, en compagnie, surprendre M. de Chateaubriand à son ermitage de la Vallée-aux-Loups. Il quittait aussitôt son travail, fourrait sa plume sous son papier, ou sous un certain coussin de canapé, comme un écolier qu'on délivre (il n'avait pas encore de secrétaire), et faisait gaiement, le reste du jour, des promenades où il se montrait tout à fait bon garçon. Ce qui le gâta surtout, à dater de 1814, ce fut l'ambition politique, et aussi les belles dames qui se mirent à rivaliser, à son égard, d'adorations et d'adulations.

Chateaubriand, en terminant ses Martyrs, faisait ses adieux aux Muses : il ne devait entrer dans la politique que sous l'invocation des Furies (la brochure de Buonaparte et des Bourbons), et sa pontique, en général, ne lut rien ou fut une Nemesis.

Une âme qui s'est un jour ouverte à de telles fureurs, à des haines aussi atroces, n'est plus faite pour les pures Lettres ni pour l'amitié. Elle s'est empoisonnée elle-même. Le Chateaubriand d'avant 1814 ne s'est plus retrouvé depuis.

Je reviens sur ce qui a été dit en passant à la page 100 de ce volume. On lit dans la nouvelle Préface que M. de Chateaubriand mit en tête des Martyrs dans l'édition de ses Ouvres completes en 1826 : « Au reste, cet ouvrage me valut un redoublement de persécutions sous Buonaparte : les allusions étoient si frappantes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la Cour de Dioclétien, qu'elles ne pouvoient échapper à la Police impériale; d'autant plus que le traducteur anglois, qui n'avoit pas de ménagements à garder et à qui il étoit fort égal de me compromettre, avoit fait, dans sa Préface, re

marquer les allusions. Mon malheureux cousin, Armand de Chateaubriand, fut fusillé à l'apparition des Martyrs : en vain je sollicitai sa grâce; la colère que j'avois excitée s'en prenoit même à mon nom. » — Il y a lieu de s'étonner que M. de Chateaubriand ait pu écrire de telles choses, qui sont contraires à la vérité des laits et arrangées après coup dans la mémoire au gré de la haine. Quoi! la colère qu'aurait excitée dans l'âme de Napoléon la publication des Martyrs aurait influé sur la condamnation du cousin de M. de Chateaubriand? Quoi! le nom seul que portait ce malheureux parent lui aurait été fatal?... La vérité est que M. de Chateaubriand ayant fait parler a l'Empereur par Mme de Rémusat en faveur de ce cousin, l'Empereur répondit très-nettement : « M. de Chateaubriand veut la grâce de son cousin ? pourquoi ne la demande-t-il pas lui-même ? » Mais M. de Chateaubriand, qui apparemment, ne voulait pas en savoir gré ensuite ni contracter une obligation personnelle, n'alla pas plus loin, ne fit point de demande en grâce toute franche et directe, et la condamnation eut son effet. Il tenait plus à son grief et à sa vengeance future qu'à son cousin.

M. de Chateaubriand encore jeune, et dans les années du Génie du Christianisme, avait pris fort en amitié M. Molé très-jeune, et il allait souvent le chercher rue de la Ville-l'Évêque : « Venez, Mathieu, lui disait-il, que je vous corrompe ! » - «Et où allons-nous ? » - « Dans le Champ-aux-Lapins, » répondait Chateaubriand. (Ou peut-être la Butte-aux-Lapins.) On appelait ainsi un grand espace en friche du côté de la rue Miroménil. Ils y causaient de toutes sortes de choses, chrétiennes ou autres. Dans ces entretiens familiers, son imagination se donnait toute carrière et vagabondait incroyablement.

M. de Sismondi, libéral et protestant, avec les lumières et aussi quelques-unes des préventions de son bord, étant venu à Paris en 1813, eut l'occasion de rencontrer M. de Chateaubriand chez Mme de Duras et de l'entendre causer. Voici ce qu'il en dit dans son Journal :

«14 mars 1813.-Chateaubriand considère l'Islamisme comme une branche de la Religion chrétienne, dans laquelle cette secte est née, et en effet il oraison. Il observait la décadence universelle des Religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptômes de dissolution à ceux du Polythéisme au temps de Julien. Le rapprochement est frappant en effet; mais je n'aurais pas osé le faire devant lui, pour ne pas le scandaliser. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe, avec celle des Religions qu'elles professent. J'ai été assez étonné de lui trouver l'esprit si libre, et il m'a paru plus spirituel que je ne le croyais... »

« 25 mars 1813. - Chateaubriand a parlé de Religion chez Mme de Duras, il la ramène sans cesse, et ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère ; il en croit une nécessaire au soutien de l'État; il aime les souvenirs, et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire; il s'en fait une loi, et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence, et beaucoup moins de mauvaise foi que je ne l'aurais supposé. Sa raison n'est nullement d'accord avec son sentiment, et il écoute les deux; mais il suit bien plus la première lorsqu'il parle, et le second lorsqu'il écrit. »

Victor Hugo, revenant un matin du Jardin du Luxembourg (1828 ou 1829), me dit : « Si je voyais Béranger, je lui donnerais le sujet d'une jolie chanson. Je viens de rencontrer M. de Chateaubriand au Luxembourg; il ne m'a pas vu ; il était tout pensif, absorbé à considérer des enfants qui, assis à terre, jouaient et faisaient des figures sur le sable. Si j'étais Béranger, je ferais une chanson là-dessus : « J'ai été ministre, j'ai été ambassadeur, etc.; j'ai le Saint-Esprit, j'ai la Toison-d'Or, le grand cordon de Saint-André, etc...; et une seule chose, à la fin, m'amuse : c'est de voir les enfants jouer sur le sable... - J'ai fait René, j'ai fait le Génie du Christianisme, j'ai tenu tête à Napoléon, j'ai ouvert l'ère poétique du siècle..., et je ne sais plus qu'une chose qui m'amuse : voir jouer les enfants sur le sable. - J'ai vu l'Amérique, j'ai vu Rome et la Grèce, j'ai vu Jérusalem, etc. » Et après chaque énumération de fortunes diverses, de grandeurs ou d'honneurs, tout revenait toujours à ceci : voir les enfants jouer et faire des ronds sur le sable. Le cadre tracé par Victor Hugo était parfait et bien mieux que je ne le dis ici; mais on saisit le motif, on tient le refrain. Jamais ce qui sépare la chanson, même la plus élevée, de l'ode proprement dite, ne m'a été mieux défini.

Chateaubriand et Lamartine (ceci a été écrit du vivant du premier) ne s'aiment pas, mais ils ont toujours été bien officiellement et solennellement, par bon goût. Quand Lamartine publia son Voyage en Orient, il y parla très-bien de Chateaubriand. Celui-ci lui écrivit une petite lettre en deux lignes tout orientale : « Vous avez fait, Monsieur, comme ces anciens rois de Perse : quand ils rencontraient un vieux palmier, ils s'arrêtaient un moment et y attachaient un collier d'or. » Lamartine répondit aussi par quelque image magnifique, je ne sais plus bien laquelle ; par exemple : « Il est de certains noms qui, quand ils tombent dans le vase d'airain, y résonnent comme un talent d'or. i (Mieux que cela.) - C'est ainsi que, comme des princes d'Asie, ils échangeaient leurs présents.

Il est vrai que dès ce temps-là, le dos tourné, Lamartine ne se gênait pas et disait en parlant de Chateaubriand : & « Je le voyais à la Messe l'autre jour; figure de faux grand homme; un côté qui grimace. » Mais ces choses se disaient en causant et ne s'imprimaient pas. Le décorum s'observait devant le public.

Cela a bien changé dans la suite. Le besoin d'écrire des pages, la nécessité de fournir de la copie à l'imprimeur, ont, depuis la mort de M. de Chateaubriand, amené M. de Lamartine à s'exprimer avec une franchise sans bornes et sans mesure sur le compte de son glorieux Ancien et de son rival si long-temps respecté. Dans le Quarante-neuvième Entretien de son Cours familier de Littérature, s'étant mis à décrire le salon de Mme Récamier un jour où l'on devait y lire le Moïse de M. de Chateaubriand, M. de Lamartine, après avoir établi son cadre et montré avec plus ou moins de fantaisie l'ameublement du salon, continue en ces termes :

Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli , M. de Chateaubriand ; cette place dissimulait, derrière les paravents et les fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales, de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n'entrevoyait que le buste viril et la tête olympienne.

« Cette tête attirait et pétrifiait les yeux ; des cheveux soyeux et inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude, des yeux noirs (?) comme deux charbons mal éteints par l'age, un nez fin et presque féminin par la délicatesse du profil ; une bouche tantôt pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire de Cour plus que de cœur; des joues ridées comme les joues du Dante par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire : tel était l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau. Il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un triple cercle de femmes, presque toutes femmes de Cour, femmes de Lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur...»

Mais puisqu'on est en train de tout dire les uns sur les autres, et que la courte taille, les épaules inégales elles-mêmes ne sont pas épargnées par celui que la comparaison flatte, et qui a le mérite d'être grand et mince, je veux montrer que1 M. de Chateaubriand n'était pas en reste, et qu'il aurait pu, lui aussi, rendre la pareille à son avantageux successeur, en le touchant au défaut de la cuirasse. Je me défierais de mes souvenirs d'aujourd'hui se rapportant à des choses si légères et déjà si éloignées ; mais dans une espèce de registre où je retrouve d'anciennes notes, je lis celle-ci que j'écrivais avec précision dans le temps même; je ne me doutais pas, en l'écrivant, que j'aurais à l'imprimer un jour à titre de revanche :

1. Elles n'étaient pas inégales, ces épaules ; M. de Chateaubriand avait une trop forte tête, la plus belle du monde, sur un trop petit corps ; cette tête était un peu engoncée dans les épaules qui étaient trop hautes ; mais il avait une constitution saine, robuste, plus robuste que celle de M. de Lamartine lui-même. ↩

« L'autre jour, j'étais chez Mme Récamier; il n'y avait qu'elle et Chateaubriand. On annonça Lamartine ; Jocelyn venait de paraître dans la huitaine, on ne parlait que de cela. Mme Récamier, avec son empressement habituel, le mit là-dessus dès le premier mot : « Je vous lis, Monsieur, nous vous lisons, nous vous devons bien des plaisirs ; M. de Chateaubriand surtout est bien charmé...» Chateaubriand, ainsi provoqué en témoignage, ne disait mot ; il avait pris son foulard, selon son habitude, et le tenait entre ses dents, comme quand il est décidé à ne pas parler (il mord alors son foulard, et le tire de temps en temps avec la main, en le retenant avec les dents, ce que ses anciens amis appellent sonner la cloche). Il sonnait donc de la cloche sans rien dire, et Mme Récamier se prodiguait d'autant plus pour couvrir son silence : « On vous a fait, Monsieur, disait-elle Lamartine, des critiques bien pe 1 fondées, sur le mariage des prêtres, et sur le style... qui est si pur, si charmant! » Lamartine, dès l'abord, était entre sans façon dans cet éloge de lui-même ; au premier compliment de Mme Récamier, il l'avait interrompue, en lui demandant à quelle lecture elle en était. « Mais à la première! » - « C'est, reprit-il, qu'on ne goûte bien le livre qu'à la seconde. » - « Mais, dès cette première fois même, répondit-elle, je n'ai pas de peine à comprendre combien il y a de beautés qui doivent gagner sans doute à être relues. » - Quand elle eut prononcé le mot de style et dit quelque chose des critiques injustes qu'on avait faites à l'auteur sur ce point, Lamartine s'écria : « Le style ! c'est précisément ce que j'ai soigné le plus, c'est fait à la loupe! » Après un certain temps de conversation sur ce ton, elle louant et lui l'y aidant avec cette fatuité naïve, il sortit : elle l'accompagna jusque dans le second salon pour lui redoubler encore ses compliments; mais la portière de la chambre était à peine retombée que Chateaubriand, qui jusque-là n'avait pas desserré les dents (quoique deux ou trois fois Mme Récamier se fût appuyée de son témoignage dans les éloges), éclata tout d'un coup et s'écria, comme s'il eût été seul : « Le grand dadais! » - J'y étais et je l'ai entendu. »

(Quelque chose, je crois, de cette anecdote a été imprimé autrefois dans une Revue suisse, mais cette version-ci est la bonne.)

Un jour Chateaubriand, recevant la visite de son vieil ami M. Molé, lui dit : « La Mennais est en prison, et je me demande si je dois aller le voir. Qu'en dites-vous, Mathieu? - Et il ajouta : « Tenez, voilà un livre sur ma table où il nie la divinité de Jésus-Christ. » - « Mais, lui répondit M. Molé, il me semble que vous ne devez pas oublier que vous êtes l'auteur du Génie du Christianisme. » - « Je crois que vous avez raison, repartit Chateaubriand; eh bien ! je n'irai pas. » - Deux jours après, on lisait dans les journaux que l'illustre patriarche était allé visiter l'illustre prisonnier. Il n'avait pu y tenir.

Et peut-être avait-il plus raison (si ce n'était pas toutefois une envie de popularité qui le poussait) d'obéir à un mouvement humain et naturel que de se renfermer dans un rôle percé à jour et auquel il avait déjà tant de fois manqué.

La Mennais eut avec Chateaubriand des relations assez diverses. A l'origine, dans le mème parti, ils s'aimaient peu. Le succès du premier volume de l'Indifférence avait pu donner quelque ombrage a Chateaubriand, mais il dut être vite rassure en voyant les tomes suivants, où le système tenait la plus grande place. D'ailleurs ce qui dominait alors en La Mennais, c'était le logicien, le déclamateur éloquent, il n'y avait rien du poëte qui n'est éclos que bien plus tard en lui, et toujours incomplètement. Il n'avait ni au front ni dans sa parole le rayon, et le rayon seul tentait Chateaubriand. Lorsque celui-ci ouvrit sa polémique de 1824 dans les Débats, et entra bannière déployée dans le libéralisme, La Mennais, reste l homme de la Congrégation, du parti-prètre, de l'Ultramontanisme pur, de la loi du Sacrilége, n'avait que mépris et pitié pour le grand écrivain fourvoyé. Ses lettres de ce temps-là, qu'on a publiées, et celles qu'on retient encore, sont remplies de paroles amères, outrageuses, telles qu'il en avait aisément pour tous ceux qui pensaient autrement que lui :

« Si je voulais faire un jeu de mots, je dirais que M. de Chateaubriand se débat1. A force d'esprit, il est parvenu à jouer le rôle de l'homme qui en aurait le moins ; et, par malheur, il le joue en maître. Des opinions fausses l'ont conduit dans une position fausse; et, pour en sortir, il fausse encore ses opinions. Cela me paraît un cercle terriblement vicieux. Depuis quatre ans, je n'ai pas eu à me louer de Chateaubriand, mais j'avoue que je ne saurais me défendre d'une grande pitié en voyant M. Fiévée tendre d'en haut la main à l'auteur du Génie du Christianisme. Oh! qu'un peu d'orgueil serait souvent utile à la vanité ! » (Lettre du 10 septembre 1825, à M. de Coriolis.)

1. Allusion à ses articles du Journal des Débats, ↩

« Si vous lisez les Débats, vous verrez, qu'ils ne sont qu'un second tirage du Constitutionnel. M. de Chateaubriand disait dernièrement à Michaud: « Je sens bien que je me perds. » A quoi celui-ci répliqua ingénument : « Qui est-ce qui vous y force? » (Lettre du 11 janvier 1826, à Mme de Senfft. )

« M. de Chateaubriand nous donne articles sur articles; cela n'a point de fin. Il ne peut se détacher de la diplomatie. On ne conçoit pas, et lui moins que personne, que l'Europe se passe de ses talents. Il lui annonce qu'elle s'en trouvera mal, et qu'elle périra par la conspiration des Absolutistes. » (Lettre du 22 janvier 1826, à M. de Senfft.)

« Nous verrons quel rôle va jouer, à la session prochaine, l'auteur que M. votre fils juge si bien. Je ne crois pas que celui-là voulût des ministères au meilleur marché. Il paraît avoir fait le sien avec la Révolution. Dieu veuille qu'il lui tourne à honneur et à profit! Il se contenterait peut-être du dernier, et ce serait sagesse en ce moment, car il a bien à courir pour rattraper l'autre. » (Lettre du 3 décembre 1827, à M. de Coriolis.)

( A propos des conditions qu'aurait faites M. de Chateaubriand pour son entrée dans le ministère : ) « Il est vrai qu'on ne mettait pas à un prix médiocre l'appui qu'il sollicitait, et c'eût été véritablement payer un peu cher « le bâton du voyageur. » Les détails que vous me donnez sur ce marché proposé et rompu si singulièrement, ont quelque chose de merveilleux, même de nos jours : ce sont comme les Mille et une Nuits de la bêtise et de l'orgueil. » (Lettre du 31 janvier 1828, à M. de Coriolis.)

(A propos de la reprise de polémique contre le ministère l'Polignac : ) « Le parti libéral, qui se divisait, a fait trêve à ses querelles intérieures pour se réunir contre le ministère, et Chateaubriand vient de se jeter dans cette opposition violente, qui trouve dans l'opinion un puissant appui. On dit que les Débats lui assurent une pension de 70,000 francs; ce qui n'empêche pas les Journaux du parti auquel il s'allie de chanter des hymnes en l'honneur du vieillard pauvre et désintéressé. Cette louange m'a paru plaisamment choisie. » (Lettre du 5 septembre 1829, à M. de Vitrolles.)

M. de . Mennais poussait si loin l'antipathie contre M. de Chateaubriand, qu'il me dit un jour (vers 1830 ou 1831) : « Cet homme-là n'aime personne; il vient de vous parler avec sourire, avec amitié, ce semble, et en le quittant on tomberait d'apoplexie au bas de son escalier, qu'il dirait : Qu'on emporte cet homme! » Ils se revirent pourtant, et chez Mme Récamier d'abord. M. Ballanche, qui avaitun grand goût pour La Mennais, aida à cette rencontre. Je m'y trouvais présent : il était curieux de les entendre s'appeler M. l'abbé, M. le vicomte, en se raccrochant à des temps déjà bien éloignés, et où ils étaient l'un et l'autre fort différents. Le duc de Laval, qui entra comme M. de La Mennais venait de sortir, ne pouvait se remettre de sa surprise quand on le lui dit; il faisait question sur question sur le compte du redoutable abbé, et ne put tirer de M. Ballanche d'autre réponse, sinon que c'était un homme charmant. Ce faible de Ballanche pour La Mennais tenait à plus d'une cause. C'était un utopiste fort avancé que Ballanche, et il ne voyait pas sans une satisfaction personnelle celui qui avait paru long-temps représenter le système immobile du passé y faire défection et se mettre en marche dans une direction qui le rapprochait de lui. Ce qui ne l'empêchait pas de dire parfois d'un air pensif : « J'ai des craintes pour M. de La Mennais; c'est un esprit absolu, et il est entré à bien des égards dans le doute. » Mais le moyen de résister à l'attrait, lorsque La Mennais, qui faisait bon marché de son passé, lui disait en parlant des années du Conservateur : « Il faut convenir qu'alors nous étions de grands fous ; mais vous, vous étiez déjà un peu sage. » - Les relations reprises entre Chateaubriand et La Mennais durèrent, et, Béranger y aidant comme lien, elles en vinrent mème à une sorte d'amitié assez étroite. La Mennais, dans sa conversion démocratique finale, dépassait de beaucoup Chateaubriand, comme il l'avait dépassé autrefois dans son zèle d'absolutiste ultramontain; mais le sublime indifférent le laissait dire, et leurs misanthropies combinées s'accordaient assez contre le présent. Il n'y avait qu'un article sur lequel Chateaubriand n'entendait pas raison et l'arrêtait court, c'est quand La Mennais entamait l'attaque contre la Religion catholique. Chateaubriand n'était pas assez sûr de sa foi pour en laisser discuter l'objet. - « Je veux croire, » disait-il pour toute réponse.

Un jour chez Mme Récamier on parlait devant lui des choses singulières qui se rattachent au magnétisme animal, de la catalepsie, du somnambulisme; on citait des faits merveilleux dont on avait été témoin. Quand l'auteur de ces récits fut sorti, M. de Chateaubriand, qui était resté assez silencieux dit : « Pour moi, je suis bien malheureux; j'ai voulu voir toujours et n'ai pu jamais rien voir de tout cela, rien ne s'est jamais révélé à moi; j'ai la fibre trop grossière.... J'ai dîné un soir avec le mystique Saint-Martin, et quand a sonné minuit, je m'en suis allé sans avoir rien vu.... Peut-être au reste cela tient-il à ce que toute ma foi est occupée ailleurs, vers un but déterminé. Je crois en Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence; je crois au Christianisme, - comme grande vérité toujours, - comme religion divine, tant que je puis. J'y crois vingt-quatre heures; puis le Diable vient qui me replonge dans un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller. Il en résulte du moins que toutes mes puissances de foi étant tendues de ce côté, je n'en ai pas à perdre sur ces objets de crédulité secondaire. »