Quatrième leçon (suite 3)
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rection nouvelle dans l'ordre politique et, subsidiair ment, dans l'ordre poétique et littéraire. Ne faisons p comme cet historien de nos jours, homme de talen que j'entends d'ici, dogmatique et ingénu, me dire av aplomb, à la seule supposition de tels accidents : « Ma cela n'aurait pu être. » Sachons seulement qu'il y a e qu'il y aura toujours, dans cette vaste loterie humain de ces chances contraires et de ces malheurs. Parla des beaux génies perdus dans le nombre des homme: - perdus et étouffés par diverses causes (car la mo n'est pas la seule chose qui tue), Montesquieu disa avec piquant : « Comme des marchands, ils sont mor sans déplier. » Gray a célébré et presque envié ces géni inconnus des autres et d'eux-mêmes, dans son immc telle Élégie. Et quand Chateaubriand pauvre et luttant Londres contre le malheur traduisait ou imitait cet Élégie (les Tombeaux champêtres); il faisait sans doute t amer retour sur lui si obscur et sur sa propre destin‹ encore si douteuse.
Là dorment dans l'oubli des poëtes sans gloire,
Des orateurs sans voix, des héros sans victoire...
Ainsi brille la perle au fond des vastes mers;
Ainsi meurent aux champs des roses passagères
Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères,
D'inutiles parfums embaument les déserts1.
1 En vers M. de Chateaubriand est rarement poëte; mais ici il l'est véritablement. Le sentiment ému a triomphé de l'entrave. On peut comparer son imitation de l'Élégie de Gray avec celle qu'en a essayée Marie-Joseph Chénier; la comparaison est toute à son avantage. ↩
Arrivé à Londres, après bien des traverses, malade et e croyant atteint mortellement, M. de Chateaubriand, gé de vingt-six ans, se mit à écrire en 1794 son Essai ur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans eur rapport avec la Révolution française, dont le premier olume, énorme et qui en fait deux des nôtres, parut à Londres en 1797. La suite n'a jamais été donnée, les dées et les visées de l'auteur ayant changé avant qu'il bût mené l'ouvrage à fin. C'est dans ce livre incohérent, mais vaste et curieux, qu'on peut étudier très-bien, je 'ai dit, le Chateaubriand primitif, non encore façonné et bien loin d'avoir atteint la perfection de sa forme, mais nous livrant davantage son vrai fond2.
2 Avant même d'aborder l'Essai, si nous voulions suivre exactement l'ordre chronologique, il faudrait nous occuper des Natchez, de cet immense ramas qui se composait d'abord de 2383 pages in-folio; mais, une fois entrés dans cette espèce de forêt primitive du talent de M. de Chateaubriand, nous n'en sortirions pas : pour en avoir quelque idée, nous attendrons Atala qui n'en est qu'une portion détachée et un fragment soumis à l'art. ↩
Pour être juste toutefois, il convient d'abord de faire dans ce livre deux parts : il en est une qui est celle encore de l'écolier et du disciple, que l'homme non moins que l'écrivain dépouillera naturellement en avançant, et qu'il ne faudrait pas lui imputer comme essentielle et propre. Ce n'est, à parler franc, qu'une première gourme qu'il avait à jeter. Mais cette part faite, il en est une autre qui est bien celle de l'homme même, son fond de pensée et de nature primitive, jusques et y compris son tou de talent et de manière, - ce que j'ai déjà appelé l‹ tuf, - son fond d'opinions qui se dissimulera souven ensuite (et parfois à ses propres yeux) dans des inspi rations acquises et des excitations passagères, mais qu persistera malgré tout et se retrouvera à chaque inter valle, surtout vers le soir de la vie. Le commencemen et la fin se rejoignent plus qu'on ne pense. Ce jeun homme de l'Essai, chez M. de Chateaubriand, ce ser un jour le vieil homme.
Lorsqu'en 1826, pour faire taire certains mauvais bruit qui exagéraient la portée philosophique et la tendanc d'incrédulité de ce premier ouvrage, l'auteur crut devoi le comprendre dans l'édition de ses Œuvres complètes il l'accompagna, comme c'était son droit, de Notes e de réfutations qui font aujourd'hui de cette lecture le plu singulier mélange. L'écrivain de 1826 se critique, s gourmande, se dément, se raille au passé sur tous le tons. Il se croit corrigé, mais il ne l'est pas. Ses Notes je l'avoue, sont impatientantes : il ne se tance que pou se louer ; il nous fait souvenir à tout instant de ce mo de La Rochefoucauld qu'il cite : « On aime mieux dir du mal de soi que de n'en point parler. » Si, dix ans plu tard, en 1836, M. de Chateaubriand, vieilli et hors de l scène, dégagé davantage de son rôle officiel de 182€ n'ayant plus là en face de lui M. de Villèle et la Congré gation, et ce portefeuille de Ministre du Roi perdu d'hie et toujours en perspective, - s'il s'était mis à donne une troisième édition de l'Essai, je me figure, sans tro de crainte de me tromper, qu'il aurait fait d'autres Note critiques sur et contre ses Notes de 1826, et qu'il aura donné raison plus souvent à ce jeune et libre auteur qu' était alors, au temps de Londres et dans les années d l'exil.
J'ai dit précédemment qu'un livre tel que l'Esprit des Lois ne pouvait se méditer, s'écrire en pleine révolution, et qu'il n'aurait pu se produire de 1789 à 1799. L'ouvrage lu jeune émigré n'était qu'une tentative hardie et imposible pour fixer le brûlant sujet social en fusion, qui se lérobait à sa prise, et pour saisir les lois de la foudre ous les coups redoublés de la foudre même. Il faut sans loute un orage pour l'expérience de Franklin, mais il aut aussi qu'il ne soit pas trop violent, et que la terre elle-même, à tout coup, ne s'entr'ouvre pas. M. de Maisre, isole par ses antecedents et par sa position, put crire sur la Révolution française des Considérations élerées et perçantes, mais qui n'excèdent pas les bornes l'un jugement historique supérieur et d'un sublime pamphlet, comme celui de Burke, jaillissant de la circonstance. Ces Considérations paraissaient au même moment que l'Essai, en 1797. Un an auparavant, Mme de Staël écrivait à Lausanne son livre de l'Influence des Pasions sur le Bonheur des individus et des nations, qui n'est i bien des égards, sous sa forme sentimentale, que la préoccupation des mêmes problèmes et l'agitation des nêmes pensées. Ici, comme Mme de Staël, malgré tout, est femme, l'émotion extrême se trahit, l'impossibilité du sang froid est évidente :
« Honte à moi, s'écrie-t-elle en débutant, si, durant le cours le deux épouvantables années, si pendant le règne de la Tereur en France, j'avais été capable d'un tel travail; si j'avais u concevoir un plan, prévoir un résultat à l'effroyable méange de toutes les atrocités humaines! La génération qui ous suivra examinera peut-être la cause et l'influence de ces ieux années; mais nous, les contemporains, les compatriotes les victimes immolées dans ces jours de sang, avons-nous pu onserver alors le don de généraliser les idées, de méditer des bstractions, de nous séparer un moment de nos impressions pour les analyser ? Non, aujourd'hui même encore, le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable1. Juger ces événements, de quelques noms qu'on les désigne, c'est les faire rentrer dans l'ordre des idées existantes, des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions. A cette affreuse image tous les mouvements de l'âme se renouvellent on frissonne, on s'enflamme, on veut combattre, on souhait‹ de mourir ; mais la pensée ne peut se saisir encore d'aucun de ces souvenirs; les sensations qu'ils font naître absorben toute autre faculté. C'est donc en écartant cette époque mons trueuse, c'est à l'aide des autres événements principaux de l Révolution de France et de l'histoire de tous les peuples, qu j'essayerai de réunir des observations impartiales sur les goi vernements, etc., etc. »
1 L'émotion débordante de Mme de Staël, en présence des horre de son temps, me rappelle par contraste une pensée de Montaigne vivait dans un siècle qu'on a appelé le siècle le plus tragique de tou l'histoire; il n'en était pas autrement ému : « A veoir nos guerres viles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour Jugement nous prend au collet? sans s'adviser que plusieurs pi choses se sont veues, et que les dix mille parts du monde ne laisS pas de galler le bon temps ce pendant : moy, selon leur licence et i punité, admire de les veoir si doulces et molles. A qui il gresle sur teste, tout l'hémisphère semble estre en tempeste et orage... N sommes insensiblement touts en cette erreur. » (Essais, liv. 1, ch xxv.) Sans doute l'époque de la Terreur n'a guère pu être surpas en aucun temps ; disons seulement qu'il y a eu quelques autres él ques aussi affreuses que les contemporains jugeaient également h de toute comparaison et de toute mesure. ↩
On voit comme tout cela est saignant et palpitant L'Essai affecte une forme plus stoïque et plus mâle.
L'idée de l'Essai, s'il fallait chercher une idée princ pale à un livre aussi peu cohérent, serait celle-ci :
L'expérience sanglante que la France et le monde viei nent de faire dans la Révolution n'est pas nouvelle : el s'est opérée autrefois, la même presque à la lettre, dai les révolutions des anciens peuples, dans celles des Gre et des Romains. Si l'on sait bien lire l'histoire ancien ans ses moments principaux qui sont : 1° l'rétablissaient des républiques en Grèce; 2° la sujétion de ces publiques sous Philippe de Macédoine et Alexandre; ° la chute des rois à Rome; 4º la subversion du gouverement populaire au profit des Césars; 5° enfin le renverement de l'Empire par les Barbares; - si l'on étudie ien ces cinq grands moments, on possédera tous les léments d'une comparaison qui atteindra à la rigueur l'une science. « L'homme, faible dans ses moyens et lans son génie, ne fait que se répéter sans cesse ; il circule dans un cercle dont il tâche en vain de sortir; les aits mêmes qui ne dépendent pas de lui, et qui semblent tenir au jeu de la fortune, se reproduisent incessamment dans ce qu'ils ont d'essentiel1. » Et l'auteur en conclut contre le goût des innovations, persuadé, comme Salomon, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
1 Chateaubriand a retrouvé cette idée de l'Essai dans ses Mémoires d'Outre-tombe (tome VI, page 261) : « L'histoire n'est qu'une répétition des mêmes faits appliqués à des hommes et à des temps divers.» - L'abbé Galiani avait eu la même idée : « L'histoire moderne n'est que de l'histoire ancienne sous d'autres noms. » ↩
Il croit même qu'on pourrait tirer de cette étude du passé un pronostic certain sur l'avenir de la Révolution française et sur la question de savoir si elle se consolidera. Il incline tout à fait à croire que non; mais on entrevoit cette solution négative plutôt qu'il ne la donne explicitement.
« Le passé prédit l'avenir, » a dit énergiquement h ably; l'auteur de l'Essai exprime la même pensée en poëte : « Celui qui lit l'histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert, à travers ces bois fabuleux de l'Antiquité qui prédisaient l'avenir. »
Les pensées de ce genre sont continuelles dans l'Essai et sortent à chaque pas. L'idée générale peut paraître très-contestable. L'illustre auteur, critiquant son ouvrage en 1826, a protesté contre ce cercle dans lequel il voulait alors enfermer l'humanité : devenu libéral et partisan de la perfectibilité tout autant que Mme de Staël, qu'ı: "avait d'abord combattue sur ce point-là, il assigne à la marche de l'humanité une série de cercles concentriques qui vont en s'élargissant, et dont la circonférence s'accroîtra sans cesse dans un espace infini, c'est-à-dire qu'il a substitué à l'image du cercle simple celle de la spirale, montant en cercles de plus en plus élargis. Plus vieux et jeté hors de l'arène, je ne sais trop ce qu'au fond il pensait et du cercle et de la spirale. Ce qui est certain, c'est que, tout en ne voulant pas se brouiller avec la république future, il ne parlait jamais de l'avenir que comme d'un épouvantable chaos, et que sa prédiction habituelle revenait à dire : Après moi le déluge! Je ne prétends pas chercher un lien entre ces contradictions trop visibles, aux différents âges1. Je me garderai encore moins d'exprimer un avis sur ces immenses et, selon moi, insondables questions; je remarquerai seulement que l'auteur de 1826 paye tribut à l'esprit et, si j'ose dire, au lieu commun de son temps : le jeune auteur de 1797 y résistait mieux. Certes, même en faisant la part des différences essentielles propres aux sociétés modernes, on pourrait encore soutenir, après avoir étudié les révolutions anciennes avec les Thucydide et les Aristote, que toutes les formes sont déjà sorties du cours naturel des choses et de la roue de la fortune, et que l'expérience toujours perdue et toujours vaine recommence2. Les sciences, il est vrai, comme le remarque uteur de l'Essai, sont des inconnues qui se dégagent ns cesse; mais aussi, comme il ne le remarque pas oins (après Pascal), le vice et la vertu, selon l'hisire, paraissent une somme donnée qui n'augmente ni ne ninue1. Or (et c'est toujours lui que je cite) il est bien oins question de la ressemblance de position, en poique, et de la similitude d'événements, que de la siation morale du peuple : les mœurs, voilà le point où il at se tenir, la clef qui ouvre le livre secret du Sort. ut cela n'est pas si déraisonnable, même aujourd'hui. J'ai besoin d'ajouter qu'une telle analyse de l'Essai, duite à ces termes généraux, bien que fondée sur des xtes, donnerait de l'ensemble une idée très-incomète, très-infidèle, et le ferait juger beaucoup trop raisonnable, et pas assez extraordinaire. L'Essai est ur livre étrange et désordonné. Sous prétexte d'écrire pou lui et pour lui seul, l'auteur y a tout mis, y a vers‹ pêle-mêle toutes ses pensées, toutes ses rêveries, toute ses lectures. J'y devine d'avance l'auteur des Études his toriques, et ce procédé commode qu'il s'est trop permis et qui fait qu'à part les courtes œuvres de René, d'A ala et de l'Abencerage, et le poëme des Martyrs, il n' donné que des pages et n'a plus composé d'ouvrage vé ritablement joint et consistant. On y reconnaît un talen inquiet, hardi, avide de toutes les questions, les abordant les traitant un peu trop cavalièrement, à bâtons rompus avec des éclairs perçants, ici et là, beaucoup de décousu et l'absence totale d'unité; - un esprit vigoureux pour tant, capable en toute matière de fortes poussées, d vastes et rudes lectures, de ces esprits qui sont capable de dévorer des pierres comme Saturne'. On ne saurait ima giner d'ailleurs à quel point il a poussé l'abus des rap prochements, de l'antithèse historique ou du parallèle: L'abus porté à ce point est plus qu'un accident, et tra hit un tour d'esprit, un pli bien marqué : il lui en res tera toujours quelque chose. Rien n'est bizarre, dans l Q première partie surtout de l'Essai, comme de voir a‹ couplés à tout bout de champ Pisistrate et Robespierre Lycurgue et Saint-Just, Harmodius et Marat, Mégaclè et Tallien, Épiménide et M. de Flins (Flins, que le moqueurs d'alors appelaient le Ragotin de la littérature! Il cite du Solon, beaucoup de Solon, à côté d'une fabl de M. de Nivernais. Cela ressemble par moments à un
1 Ce serait, je crois, un soin superflu. Il y avait de sa part, sur ces questions, plutôt des boutades qu'une haute et constante vue : ce qui fait qu'il n'a pas été proprement un grand esprit. ↩
2 Un homme d'État éclairé a pu écrire le 23 décembre 1819 : « Ja sse mes soirées avec Thucydide, Démosthène et Plutarque, et plus vance, plus j'admire ce peuple auquel nous devons toutes nos luères. Tout ce que nous savons en science de la vie et du gouvernent, les Grecs l'ont su avant nous, avec cette différence que chez us c'est l'apanage du petit nombre, tandis que chez eux c'était rendu dans la masse; souvent un seul mot grec définit mieux la chose e des traités entiers des modernes. » (Lettre d'Albert Rengger, an-en ministre de la République helvétique, au général La Harpe.) ↩
1 « Les inventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle : bonté et la malice du monde en général reste la même » C'est ce d'on lit dans les anciennes éditions des Pensées de Pascal ; on a rémment prétendu que cette pensée était de celles que les éditeurs aient modifiées : quel qu'en soit l'auteur, elle est fort belle. - Les térateurs en général, ceux qui ne sont que cela, battent la campagne r cette question de la perfectibilité; ils se prennent à des mirages ou l'on peut tirer indifféremment des inductions contraires. Le seul ogres net de l'esprit humain est dans la marche et dans les résults des sciences mathématiques, physiques et naturelles, et aussi de science historique, en tant qu'elle procède de l'observation comparée qu'elle ne cesse de s'armer, en tous sens, d'une cri ique positive. est grâce à ces sciences seules que se modifie et se modifiera à la ngue, lentement, - bien lentement, - mais d'une manière certaine a fond, l'état moral et intellectuel de l'humanité. Pascal l'a très-en entrevu, par rapport à l'ordre de sciences qu'il possédait : un eu moins frappé de terreur sacrée, il l'aurait senti encore davantage. ↩
Expression de tertains chapitres de l'Essai, pour l'ost et qui ¡ace de leur te a des ses sur de son suit poste que de tout l'argent qu'ils pourraient renfermer, et qu'on aurait oublié « remplir. » Il y a, en effet, plus d'enseigne que de fond.
plaisanterie. M. de Chateaubriand n'a pas le sentiment du ridicule, ce sentiment si français avant lui, mais qui l'est beaucoup moins depuis cinquante ans; - ce sentiment qu'avait si peu Rousseau, et que possédait jusqu'au bout des ongles ce libertin de Voltaire.
Non, le Breton Chateaubriand, si chevaleresque auprès du génevois Rousseau, n'avait pas beaucoup plus que lui ce sentiment-là, qui fut l'arme de leur grand rival. Quand son premier ouvrage, Atala, parut en France, les élèves, les fils de Voltaire, Chénier en tête, partirent d'un éclat de rire; mais le reste de la France ne comprit pas ce rire, et la société, deja sérieuse par le malheur, fut pour celui qui ne riait pas.
Il y a dans l'Essai un Portrait parallèle des Français et des Athéniens, qui est une des pages remarquables, et que l'auteur a replacé depuis ailleurs en l'arrangeant : car c'est là un de ses procédés très-habituels, et plus faciles à celui qui écrit seulement des pages, et par pages, qu'à l'écrivain qui compose avec ensemble et méditation des ouvrages véritables. On a reproché à Delille de ne pas faire des poëmes, mais seulement des morceaux : Chateaubriand, en grand, a fait trop souvent ainsi, et mérite ce même reproche ; il fut de bonne heure dans le système des beaux morceaux; il a de ces chapitres à tiroirs, de ces pages à effet, qui ont pu passer d'un ouvrage dans un autre et servir indifféremment d'ornement à chacun, comme ces vases, ces surtouts ou dressoirs d'argent magnifiques, qui servent tantôt à la décoration du salon, tantôt à la pompe des festins, quelquefois même à l'autel1. - Nous lisons donc ce piquant Parallèle des Athéniens et des Français, dont il a transporté depuis une partie, avec correctif, dans le Génie du Christianisme :
1 Ce n'était point d'ailleurs par avarice de talent qu'il faisait cela, ni par stérilité, comme Malherbe. Celui-ci, quand on lui montrait de ces doubles emplois d'une même pensée, répondait brusquement : « Ne puis-je pas mettre sur mon buffet un tableau qui aura été sur ma cheminée?» - Oui; mais, si c'est un tableau d'amour, n'allez pas le mettre indifféremment dans votre oratoire. ↩
« Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne que les nations brillantes de l'Attique et de la France? L'étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches tou jours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux Capitales du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu'assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres; parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs.
« Mais où court tout ce peuple furieux? d'où viennent ces cris de rage dans les uns, et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l'autel des Euménides? Quel cœur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré?... Ce n'est rien : ce sont ces Épicuriens que vous avez vus danser à la fête, et qui, ce soir, assisteront tranquillement aux farces de Thespis, ou aux ballets de l'Opéra.
« A la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l'existence, pleins de douceur et d'humanité, du commerce le plus enchanteur dans la vie, la nature a créé ces peuples pour sommeiller dans les délices de la société et de la paix. Tout à coup la trompette guerrière se fait entendre ; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux, échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes, voyez ces jeunes gens, sans tentes, sans lits, sans nourriture, s'avancer en riant contre ces innombrables armées de vieux soldats, et les chasser devant eux comme des troupeaux de brebis obéissantes.
« Les Cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de
ompe. Qu'importent leurs vices ? Qu'ils dissipent leurs jours 1 milieu des orages ceux-là qui aspirent à de plus hautes estinées ; pour nous, chantons, rions aujourd'hui. Passagers connus, embarqués sur le fleuve du Temps, glissons sans ruit dans la vie. La meilleure Constitution n'est pas la plus bre, mais celle qui nous laisse de plus doux loisirs... O Ciel! u ourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la uillotine? ces trônes déserts et ensanglantés ? ces troupes de annis, fuyant sur tous les chemins de la patrie ? - Comment ! e savez-vous pas que ce sont des tyrans qui voulaient retenir n peuple fier et indépendant dans la servitude?
« Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invinibles dans l'adversité; nés pour tous les arts ; civilisés jusqu'à excès durant le calme de l'État, grossiers et sauvages dans eurs troubles politiques; flottants comme un vaisseau sans est au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d'après dans l'abîme ; enthousiastes et du vien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords; ne se rappelant ni leurs crimes ni leurs vertus ; amants pusillanimes de la vie lurant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles ; rains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui l'est pas eux ; individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous ; charmants dans leur propre pays, insupportables chez l'étranger; tour à tour plus doux, plus innocents que la brebis qu'on égorge, et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles de sa victime : tels furent les Athéniens d'autrefois, et tels sont les Français d'aujourd'hui 1. i
Un sourit, on applaudit irrésistiblement à ces contrastes si vivement exprimés, et d'où les applications s'échappent de toutes parts comme en étincelles électriques. Voilà ce qui s'appelle se connaître soi-même e se juger. Pourtant lui, Chateaubriand , il déroge déjà un peu à ce portrait du Français; il est déjà de cette gêné ration (et oa l'en peut saluer le chef1) qui sera sérieus« et grave à dix-neuf ans, qui n'aura pas la plaisanteri‹ légère (il n'aura plus tard dans ses colères que l'ironi sanglante); il mène et introduit dans la vie cette nou velle jeunesse, triste par tempérament et par choix mélancolique et un peu collet-monté au saillir de l'enfance2? qui parlera des mystères de la vie avant d'avoir vécu, e qui tranche tout à fait par la solennité du ton en tou sujets avec l'ancienne jeunesse qui affectait plutôt le frivole. Il est le Prince, a dit quelqu'un, de cette jeunesse qui n'a pas su être jeune, et qui, les années venues ne saura pas vieillir. Il a, d'ailleurs, bien assez d'autres qualités du Français tel qu'il le décrit, le brillant, le généreux, le glorieux3? ; il a l'à-propos. Mais dans l'enve toppe, il gardera de la raideur. Après tout, c'est un Bre ton qui se distingue, par quelques traits originels recon naissables, du Français proprement dit, un compatriote de Du Guesclin, petit de taille, disproportionné, avec des épaules hautes, une forte tête engoncée qui deviendra la plus belle en vieillissant, mais évidemment faite our un autre corps, des manières un peu guindées', ème quand elles se piquent d'être faciles et légères. pprochez cependant, regardez, surprenez cette grande hysionomie au moment où elle ne pose pas, et où au-un trait commandé ne vient pincer et tirer la lèvre : uel sourire! M. Molé dit qu'il n'a jamais vu de sourire lus aimable, ou du moins plus distingué, plus fin, que elui de Napoléon et celui de Chateaubriand. Mais ni un ni l'autre ne souriaient tous les jours.
Essai, fome I, page 106 et suiv. (édit. de 1826). J'ai tenu à donner cet excellent morceau de rhétorique dans toute son étendue : dans le Gente du Christianisme (3° partie, livre III, chap. v) l'auteur ne la reproduit que tronqué, et n'en a pris que le dernier paragraphe, le bouquet, qui fait dès lors d'autant plus d'effet qu'il est moins prévu.
1 Avec Mme de Staël, qui partage la principauté à quelques égards ↩
2 « Au saillir de mon enfance et en l'aage de povoir monter à che val... » (Philippe de Commynes, au début de ses Mémoires.) ↩
3 Il a droit de dire dans la nouvelle Préface de l'Essai (édit. de 1826) : « Si j'ai combattu en faveur des sentiments généreux partout où j'ai cru les apercevoir; si j'ai parlé avec enthousiasme de tout ce qui me parait beau et touchant sur la terre, la religion, la vertu, Phon neur, la liberté, l'infortune, il faudra convenir que ma passion supposée pour la célébrité sort du moins d'un principe excusable : on pourra me plaindre, il sera difficile de me condamner. D'ailleurs, ne suis-je pas Français ? quand j'aimerais un peu la gloire, ne pourrass je pas dire à mes compatriotes : Qui de vous me jellera la première pierre?» ↩
Je continuerai de faire quelques remarques à l'occaion de l'Essai, de ces remarques qui portent sur tout nomme.
'Il y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que l'autre l'était peu, mais celui-là connu seulement d'un très-petit nombre dans l'intimité.