Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)
Fontanes → Chateaubriand, 10 vendémiaire an XII [3 octobre 1803]
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10 vendémiaire an XII [3 octobre 1803].
Fontanes à Chateaubriand.
Cette lettre, mon cher ami, sera moins triste que la première. Je crois qu'avec une circonspection soutenue, vous détruirez les fausses idées qui vous ont nui; mais, de grâce, consultez plus désormais votre intérêt que votre sensibilité. Soyez en garde contre votre cœur et vos habitudes. La franchise d'un ancien gentilhomme breton ne vaut rien au Vatican. Les cardinaux ne ressemblent point au Père Aubry. On vous a reproché le bruit et l'envie de paraître. Eh bien! il vous en coûtera si peu de vous taire, puisque la renommée parle pour vous! Les hommes qui écrivent, dit-on, ceux qui ont obtenu de la réputation littéraire, sont tentés de se croire le centre de tout. Montrez que cette ridicule manie ne vous a jamais atteint. Cette observation qui vient d'en haut, a pu être vraie plus d'une fois; mais ni vous ni moi n'avons mérité qu'on nous en fit l'application. Nous savons, avec toute l'Europe, qu'un seul homme peut en être aujourd'hui le centre, le lien et le moteur.
Je n'ai pas besoin de vous représenter que le Pape est plutôt dans ce siècle le Vice-Consul que le Vice-Dieu. Heureusement le Consul veut ce qui est utile et glorieux. Je me rassure donc et je crains peu les efforts destructeurs de l'anarchie et de l'athéisme réunis. Les hommes religieux trouvent le Consul trop philosophe; les philosophes, au contraire, trop religieux, les républicains, trop monarchiste, les monarchistes, trop républicain; ils ont tous tort, mais leur erreur prouve que le Consul est au plus haut degré l'homme de tous les partis et de toutes les circonstances où la fortune l'a placé. Trop de piété soulèverait les philosophes, trop de philosophie les chrétiens, trop de monarchie, les républicains, trop de démocratie, toute la France. Je crois fermement, depuis le 18 brumaire, que ce personnage extraordinaire changera et réformera le monde : il sera une grande époque historique. Attachons-nous fortement à la destinée de celui qui mènera toutes les autres. Au reste, ce n'est pas chez moi une affaire de calcul, mais d'instinct et d'admiration. Je sais combien, sur cet article et sur bien d'autres, nos sentiments se rapprochent.
Le ministre (si l'on peut croire à un ministre) n'est pas contre vous1. Je l'ai vu deux fois cette semaine, et je le quitte dans ce moment. Il jure que tout cela n'aura point de suites fâcheuses, que tout s'appaisera (sic) et qu'il n'y aurait ici qu'une faute irréparable, celle du découragement. Gardez-vous bien de vous rebuter. Prouvez qu'avec un grand talent et une belle imagination, il est très facile de vaincre les gens médiocres dans leur petite science. Dissimulez et montrez cet esprit de suite dont le cardinal de Richelieu trouvait Corneille incapable. Faites mieux que le grand Corneille en sachant réussir, même dans les petites choses. Il y a longtemps, mon cher ami, qu'une guerre sourde est déclarée entre les puissances littéraires et les puissances politiques. Les sciences exactes n'importunent point : un bon géomètre, un bon chimiste, peut d'ailleurs être un sot; mais les arts de la pensée sont plus redoutables par leur influence. Les hommes d'État caressent quelquefois les grands écrivains, mais ils les aiment peu. Je ne connais qu'Auguste qui ait vraiment aimé les grands poètes et les grands historiens de son temps. Mais Auguste était un homme de goût, un excellent juge comme César. Si vous mettez à part cet exemple, les talents littéraires ont toujours donné de l'ombrage, et même sous Louis XIV, qui les protégeait en les tenant à quelque distance. Voyez comme il punit Racine d'un acte de courage et de patriotisme envers sa condescendance pour Mme de Maintenon. N'exila-t-il pas aussi l'auteur de Télémaque? Vous qui devez recueillir l'héritage de Fénelon, instruisez-vous à son école. Songez qu'il faut vous faire pardonner l'éclat de votre renommée. Le maître a lu votre mémoire. Il le trouve bien rédigé, mais il n'en accepte pas toutes les observations. Je vois pourtant que cette lettre a produit un bon effet1. Je vous le répète, si on pouvait croire au ministre, je serais absolument rassuré. Talleyrand est plus aimable que sûr. C'est l'homme qui sait le mieux plaire, et le moins servir. Je ne lui ai pas la moindre obligation, et il aurait pu et dû m'être utile plus d'une fois, mais je lui trouve tant de grâces que je lui pardonne tout. S'il vous sert (comme il le dit) je vais l'aimer de tout mon cœur. Vous sentez que ce n'est pas le moment de solliciter une gratification. Mais l'occasion favorable pourra revenir; elle ne sera pas négligée. Je n'ai point vu le cy-devant secrétaire de légation. Je sais même bien certainement que l'ex-ambassadeur [Cacault] ne vous a pas été favorable. Le camée annoncé à Mme Bon[aparte, Joséphine] n'était pas encore reçu ces jours-ci. Soignez sa bienveillance, tout me persuade que vous lui devez plus d'un remercîment. Elle a de la bonté, de la grâce, et, quoique toute puissante, elle paraît fidèle à ses anciens amis. Sa conduite envers Le... me donne pour son caractère une haute estime. Lucien vient d'acheter le tableau d'Atala exposé à l'avant-dernier Salon. C'est lui-même qui me l'a dit; vous en seriez-vous douté? Veut-il rendre à vos ouvrages la bienveillance qu'il vous a refusée ? Nous le verrons. Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle les assurances de la plus tendre et de la plus inviolable amitié.
(1) M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures. ↩
(1) « Dimanche dernier, on (le maître) m'a paru moins irrité. » (Lettre de Fontanes à Guéneau de Mussy, du 5 octobre 1803.) ↩
L'heure me presse. Je ne puis recopier cette lettre pleine de ratures et de barbouillages. Je me suis aperçu en la finissant que je l'avais commencée par le revers de la page. Pour vous y reconnaître, suivez les numéros.