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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis [Chateaubriand] → Fontanes, 28 thermidor an XI [16 août 1803], Rome

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

[Chateaubriand] → Fontanes, 28 thermidor an XI [16 août 1803], Rome

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 4 min de lecture · p. 154–156 · chapitre 66 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Rome, 28 thermidor an XI [16 août 1803].

Je trouve enfin une occasion, mon cher ami, de vous parler à cœur ouvert. M. Gabet, qui vous remettra cette lettre et le paquet pour notre protectrice, est un galant homme, auquel j'ai eu le bonheur d'être utile ici. Il vous parlera à fond de ma position, et vous en trouverez un long détail dans le mémoire et dans la lettre que j'adresse à Mme B[acciochi]. Ainsi je ne vous répéterai pas mes jérémiades. Mais il faut absolument, mon cher ami, que vous songiez à me laisser à Rome le moins de temps possible. Notre ennemi de Paris a établi ici, par le canal du sot dont j'approche, un système de persécution intolérable. J'ai à lutter contre tous les genres de dégoûts, et vingt fois j'ai été prêt à me camper dans la diligence pour retourner à Paris. L'envie que cet homme (l'ambassadeur) me porte et un petit amour-propre révolté sont les ressorts que l'on met en jeu pour me perdre. Le secrétaire d'État Consalvi est entré dans la cabale. Son plus grand désir est de m'écarter à cause de l'autorité que j'emporte malgré eux avec moi, et afin de dominer entièrement notre imbécile. Je crois bien que celui-ci finira par fatiguer Talleyrand de ses dépêches et de ses bêtises; mais son sang le rend bien puissant; et plus je m'attirerai l'estime et l'amitié du monde, plus j'irrite ses petites passions. D'une autre part la religion va au diable. Vous n'avez pas l'idée du scandale des mœurs et de l'incrédulité de ce pays : cardinaux, prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché, le plus insouciant sur la grande affaire. Ils vivent comme s'ils ne voyaient pas s'avancer sur eux la révolution qui va les engloutir et que nous essayons vainement de retarder. On va faire faire au Pape deux infamies1. On va lui faire donner un bref pour reconnaître la validité de tout ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels dans l'administration des sacrements et lancer une excommunication contre les évêques non démissionnaires. Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain; mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. Je me repentirai toute ma vie d'être entré dans cette bagarre; j'ai taché une vie qui était pure. Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures; je compte sur votre amitié pour me tirer de ce bourbier. Je vous dirai plus : à présent que j'y suis, je vois même que la place de secrétaire d'ambassade est une place trop inférieure pour moi : permettez cette franchise à l'amitié. Rien ne m'excuserait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de l'oncle du Consul. Tous mes confrères les secrétaires ici sont des jeunes gens sans nom et sans autorité, des hommes qui commencent, et moi je dois finir. Adrien Lezai a été bien servi; il a obtenu du premier coup une ambassade. Je suis donc résolu à interrompre tout à coup cette carrière commencée sous de tristes auspices, à passer en Grèce et à revenir m'ensevelir ensuite dans quelque grenier de Paris, avec mes souvenirs et mes ennuis. Je vous laisse cependant encore un an, mon cher ami, à voir ce que vous pouvez faire de moi; mais comptez qu'au bout de ce temps je suis inexorable et que je jette là le harnois.

(1) « Indulgence pour l'humeur d'un grand esprit, encore neuf aux affaires : mais il est impossible de ne pas relever ici son injustice et son erreur. Les deux infamies qu'il dénonce étaient deux dispositions sensées et nécessaires. L'Eglise romaine pouvait-elle, sans manquer à sa prudence et à ses traditions, ne pas valider l'effet des sacrements conférés par des prêtres dont elle avait d'ailleurs blâmé l'adhésion à une loi civile qu'elle n'approuvait pas? Pouvait-elle, par exemple, déclarer illicites et non avenus tous les mariages consacrés par les prêtres constitutionnels ? Cela n'aurait-il pas été le plus grand trouble des consciences et le plus fâcheux scandale? Et quant aux évêques non démissionnaires, malgré l'invitation du Pape, et depuis même le Concordat, quelque respectable que fût le motif de leur résistance, n'est-il pas évident que le Pontife, qui, pour un si grand intérêt religieux, avait autorisé une réduction si marquée et une division toute nouvelle des sièges épiscopaux, ne pouvait souffrir et laisser sans blâme la protestation permanente des anciens titulaires? » (Villemain.) ↩

Ne manquez pas de m'écrire; j'ai besoin de recevoir de vos nouvelles. Je sais ici beaucoup de choses, et vous pouvez aussi m'apprendre des secrets que je ne dois pas ignorer. J'ai un assez grand crédit ici dans tout ce qui n'est pas directement le parti ministériel. Je sais tout ; tout m'est rapporté fidèlement, parce que je suis le seul point d'appui des honnêtes gens. Comme réputation, je n'ai rien à désirer. Le Pape m'aime, mais il n'ose se rapprocher de moi. Adieu, veillez è mes intérêts littéraires, au Mercure; ce sera peut-être là un jour ma seule ressource. Mille choses à Mme de Fontanes, à M. de Vitry, à tous nos amis. Réponse, réponse, la poste est sûre.

Il est possible que vous ayez vu le secrétaire Artaud avant d'avoir reçu cette lettre et le mémoire; alors je crains que vous ne compreniez rien à ce que je vous [ai] dit dans la lettre que vous remettra Artaud1.

(1) Bibl. de Genève. - Original autog. ↩

(Suscription) A M. de Fontanes, législateur, etc.