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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis [Chateaubriand] → Fontanes, 21 décembre 1803

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

[Chateaubriand] → Fontanes, 21 décembre 1803

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 3 min de lecture · p. 199 · chapitre 83 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

21 décembre 1803.

Votre lettre, mon cher ami, me confond. Je ne m'attendais pas à ce dénouement. Oui, le pays de Vaud, le voisinage de la France, et surtout l'indépendance sont de belles choses. Mais dois-je me renfoncer dans une carrière où j'ai essuyé tant de chagrins? N'est-il pas plus sage de songer à la retraite? Quoique je sois très capable de faire les affaires des autres (bien qu'on en puisse dire), ne dois-je pas profiter de cette incapacité qu'on attribue si facilement aux gens de lettres pour me retirer? Ma santé, mes goûts, tout m'éloigne des places. J'admire le Consul, et sa personne m'a toujours été chère, comme le sauveur de la France; mais son gouvernement m'a suscité une persécution si injuste, si honteuse, que j'en ai le cœur gros d'amertume. Si donc, au moment où vous recevrez cette lettre, je ne suis pas nommé officiellement, ne pressez rien, laissez les choses traîner en longueur. On m'oubliera bientôt et je donnerai ma démission au bout de mon année; si au contraire je suis nommé, je respecterai l'ordre du Consul et le vœu de mes amis : j'irai au pays de Vaud. Mais, pour Dieu! qu'on me délivre vite de Rome; je me meurs ici.

Votre avis sur une personne qui m'est unie est bon. Je l'ai apprécié et il y a longtemps que j'y pense. Mme de B[eaumont], en mourant, me l'a donné elle-même. Mais je ne puis m'y résoudre actuellement et je vous prie même de ne m'en plus parler. Il serait bien singulier, mon ami, qu'un homme qui comme moi a éprouvé tant de fortunes diverses en si peu d'années, qui a passé du métier des armes à celui d'écrivain, de la cour d'un roi à celle d'un grand homme, qui a été voyageur, exilé, riche, pauvre, etc., etc., ne sût pas prendre dans la vie le sentier le plus convenable. Je ris de pitié lorsque je vois des sots s'écrier qu'un tel homme ne sait faire que des livres. Faire un livre que le public lise, ce n'est rien! Il faut plus d'ordre, plus d'esprit d'affaires pour mettre ensemble quatre bonnes idées que pour signer tous les passe-ports de l'univers et donner un dîner diplomatique.

Ne craignez rien sur le grand personnage arrivé à Rome et dont me parle Joubert Laffond. Si c'est celui que j'entends, il m'a réellement fait une bonne réception, si affectée que je me jurai de n'y pas remettre les pieds en sortant. Je sentis le danger, ce qui vous fera juger de mes progrès dans la science du monde. Ah! avec quel plaisir je vous embrasserai, mon cher ami, à Paris, si j'y suis rappelé bientôt, si j'y vais avant d'aller en Suisse, en cas que cette place me soit donnée ! Adieu, adieu. Votre lettre est arrivée au moment même du départ du courrier et je ne sais si vous pourrez déchiffrer cet informe barbouillage. Je remets au reste mes destinées à votre sagesse et à celle de notre excellente protectrice.

N. B. - Observez que je ne puis quitter Rome que sur [une] lettre de Talleyrand qui m'annoncera officiellement ma nomination ; que quand le Consul dirait cent fois qu'il m'a nommé, cela ne me rendrait pas libre ici. Voyez donc si c'est dans les bureaux que la nomination est suspendue, car votre lettre est si positive que je dois croire la chose faite, et pourtant le ministre ne m'a pas écrit.

Voilà une lettre pour Guénau1.

(1) Bibl. de Genève. - Original autogr. ↩

(Suscription) M. de Fontanes.