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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert Notice sur la vie, le caractère et les travaux. DE (suite 4)

Notice sur la vie, le caractère et les travaux. DE (suite 4)

Correspondance de J. Joubert · 23 min de lecture · p. LXIII–LXXXIII · chapitre 5 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Aussi, dès son retour à Paris, devint-il tout naturellement le centre de la société qui, naguère réunie près de madame de Beaumont, s'était, depuis sa mort, un moment dispersée. Son salon remplaça celui de la rue Neuve-du-Luxembourg. Bientôt même les soirées semblèrent trop courtes à ses amis; et, comme il restait d'ordinaire couché jusque vers trois heures de l'après-midi, son lit s'entoura d'auditeurs de plus en plus avides de l'entendre. Je n'essayerai pas de donner une idée du charme de sa parole; ce talent fugitif est un de ceux qui, tout en causant les émotions les plus vives, laissent les traces les moins saisissables. Il résulte de je ne sais quel accord heureux entre l'esprit et la personne, la voix et le regard, le geste et le mot, dont les secrètes harmonies s'évaporent comme des parfums ou des sons : on en jouit, mais on ne le peint pas. Malheureusement le causeur cédait avec un si facile abandon à l'entraînement qu'il communiquait, qu'inquiète gardienne de sa santé, madame Joubert était souvent forcée de lui commander le silence, ou de défendre les approches de son appartement contre l'accès empressé de ses amis. Mais il s'offrait toujours quelque occasion, quelque prétexte d'échapper à cette surveillance. Les abattements revenaient alors, les douleurs de poitrine, les crachements de sang, et c'était à Villeneuve qu'il fallait aller chercher un peu de solitude et de repos. A Villeneuve pourtant d'autres travaux, d'autres soins attendaient M. Joubert. Un doux et perpétuel enthousiasme, cette ardeur sublime et cachée qu'il attribuait à quelques écrivains et dont il était plus qu'eux dominé, continuait de brûler en son âme ; le feu couvert succédait à la flamme; la méditation remplaçait les causeries, et je ne sais si sa santé s'en trouvait beaucoup mieux. Il avait d'ailleurs à entretenir avec ses nombreux amis une correspondance qui devenait l'occasion de nouvelles fatigues, car sa plume, difficile à elle-même, manquait un peu de volubilité. Puis les jeunes ecclésiastiques du voisinage, attirés par l'hospitalité de la famille, venaient emprunter les livres d'une petite bibliothèque formée à leur intention, et aux livres il ne refusait guère de joindre le riche tribut de sa parole et de ses conseils. Puis enfin, quand il prolongeait trop son séjour en Bourgogne, « la petite rue en descendant « à droite » voyait arriver de Paris d'illustres visiteurs qui l'illuminaient tout à coup d'un éclat inaccoutumé. On n'échappe pas à sa destinée; la sienne était de répandre la lumière, de se consumer en éclairant, et, quoi que fit madame Joubert, le flambeau ne s'éteignait pas.

Ainsi s'écoulait cette précieuse vie, partagée entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l'amitié, quand la création de l'Université vint, en 1809, imposer à M. Joubert des devoirs inattendus. On sait comment l'empereur, habile, ainsi que tous les hommes puissants, à s'assimiler ce qui se rencontrait de puissant autour de lui, avait appelé M. de Fontanes à la tête de l'instruction publique. Modéré par principes et par position, car il était classique et gentilhomme, M. de Fontanes n'entendait pas faire à cette situation nouvelle le sacrifice de ses opinions et de ses amitiés. Le vulgaire ne comprend pas toujours la part que prennent les hommes éminents aux vicissitudes de leur pays. Il est prompt à attribuer leurs démarches à je ne sais quels calculs d'ambition ou de cupidité qui flétrissent les meilleures actions et outragent les intentions les plus pures. Pour moi, je ne m'en cache point, j'ai plus de foi dans la dignité humaine, plus de respect pour les hautes intelligences. Il me semble que dans les temps d'agitation politique, alors que les destinées sociales sont livrées aux hasards de la discussion des partis, les esprits élevés se dérobent avec peine au mouvement imprimé à tous les esprits. Ils se passionnent aisément pour la justice et la vérité, telles qu'elles leur apparaissent du moins : ils combattent pour elles ; ils en font leur symbole, leur opinion, et quand, par leurs efforts, le jour de la victoire arrive, c'est cette opinion triomphante qui les emporte avec elle au sommet. Tel était, je le crois, le secret de la fortune de M. de Fontanes. Aussi prétendait-il, en se laissant aller à l'élévation qui lui était offerte, ne point se séparer de ses amis, et, après avoir inscrit sur la liste des futurs collaborateurs du grand maître les noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il se hâtait d'y joindre celui de M. Joubert. « Ce nom, disait-il à l'empereur, est moins connu que les deux premiers, et « c'est cependant le choix auquel j'attache le plus d'importance. M. Joubert, frère du procureur impérial de Votre Majesté auprès du tribunal de première instance de Paris, est mon ami depuis trente ans. C'est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je m'estimerai heureux si Votre Majesté veut m'accepter pour sa caution. » Je cite cette note, par hasard retrouvée, comme un témoignage également honorable pour l'homme qui en était l'objet, pour celui qui gardait, au milieu même du triomphe, un tel souvenir de ses amitiés, pour le maître, enfin, qui savait entendre ce simple et noble langage. Du reste, c'était bien par la volonté spontanée du grand maître que M. Joubert prenait rang parmi les inspecteurs généraux et dans le conseil de l'Université. Pour sa part, il n'y avait guère songé, occupé qu'il était de ses études chéries, de sa douce philosophie, des plaisirs simples et vrais qu'il s'était créés au sein de sa famille.

Mais aussitôt que, sans l'avoir désiré, il se vit pour la seconde fois appelé à des fonctions publiques, il y porta l'abnégation et l'ardeur inhérentes à sa nature. La gloire de son ami le plus cher lui paraissait d'ailleurs engagée dans le succès de l'administration à laquelle on venait de l'associer, et son amitié se croyait solidaire de tout ce qui allait être fait. Les fragments que j'ai pu recueillir de sa correspondance avec M. de Fontanes témoignent assez de sa sollicitude à cet égard. Il entendait que le grand maître fût soigneux du corps enseignant comme un père de famille; qu'il laissât une douce et longue mémoire de son passage, et que l'administrateur ne demeurât pas au-dessous du poëte. Les petites lettres du matin, les longues causeries de la veillée n'avaient plus guère d'autre objet. Le zèle même pour la bonne direction de l'instruction publique allait si loin parfois, que, fatiguée un soir d'enseignement, de professeurs et de lycées, une femme dont l'esprit va de pair avec le nom, et à laquelle M. Joubert portait un vif attachement, madame de Chateaubriand, s'écriait :

L'ennui naquit un jour de l'Université.

Mais la boutade n'empêchait pas les deux interlocuteurs de poursuivre. Le grand maître consultait incessamment son ami sur les hommes, sur les livres, sui les choses. Il le contrariait bien quelquefois par l'adoption de mesures inattendues, car s'il lui était loisible, au salon, de spéculer librement, il avait bientôt, au palais, à compter avec un maître dont la politique ne s'accommodait pas toujours à la philosophie de M. Joubert; mais il écoutait ce dernier du moins avec une déférence amie, et souvent il puisait dans son expérience et sa raison les forces dont il avait besoin pour l'action ou pour la résistance.

Cependant de plus longs séjours à Paris avaient étendu peu à peu le cercle des relations de M. Joubert. Non-seulement il continuait de voir chaque jour mesdames de Chateaubriand, de La Briche, de Vintimille, de Duras, de Lévis et les autres personnes qu'il avait jadis rencontrées chez madame de Beaumont; mais il se liait successivement avec mesdames de Bressieux, de Valory, de Gontaut, de Châtenay, avec le bon M. de Clausel, dont le tempérament religieux et contemplatif ne s'était point encore échauffé aux ardeurs de la discussion parlementaire; avec M. de Féletz, qui se plaignait de l'avoir connu trop tard, et dont il vantait souvent l'ingénieuse polémique, l'atticisme et le sens exquis; avec un de mes parents, le docte et pieux M. de Lacalprade, que je ne puis nommer sans que s'éveille en mon âme un profond sentiment de reconnaissance ; avec M. l'abbé Gallard, M. l'abbé Cotteret, depuis évêque de Beauvais, M. de Saint-Surin, M. de Bonald, M. le comte de Sèze, M. Romain de Sèze, son fils, et quelques autres hommes rangés dans la nuance d'opinions que la plupart de ces noms rappellent. Je ne crois pas toutefois qu'à l'époque de la Restauration il ait bien sérieusement partagé les vivacités du cercle qui l'entourait. Il jugeait fort sévèrement les maximes d'État de M. de Bonald, quoiqu'il aimât beaucoup son caractère et sa personne; il reprochait, avec une grâce charmante, à M. de Clausel de se laisser détourner, par les tourbillons du moment, de sa primitive et pacifique destination; enfin, écrivant à un Anglais de ses amis, M. Frisell, homme plein de science, que lui avait rendu cher un cœur excellent caché sous de dehors sévères, il disait, au sujet d'un des articles magistraux du Conservateur : « Il a fait ici beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de bien ; mais qui le sait? » A ces indices, et malgré quelques colères passagères dont je rencontre les traces çà et là, il me semble qu'il regardait un peu la politique comme au-dessous de lui quant aux passions qu'elle engendre, comme au-dessus des hommes quant aux règles éternelles et aux forces suprêmes qui la dominent. Il aimait à ne s'en point mêler, et s'irritait de voir à tant de gens la prétention contraire. Mais son irritation était toute philosophique. Ces passions stériles, « ces voracités sans proie, » ainsi qu'il les avait énergiquement signalées dans une lettre à madame de Beaumont, étaient à ses yeux un mal digne de pitié, une sorte d'infirmité morale qu'il fallait plaindre sans lui subordonner ses affections. Les siennes n'en éprouvaient point d'atteinte, et si quelques amis, comme son jeune parent M. Mérilhou, comme M. Molé, ou mon père lui-même, le visitaient plus rarement, moins attirés peut-être dans un salon qu'envahissaient, en ces derniers temps, des opinions qui, malgré l'exemple du maître, se montraient peu soucieuses de conciliation, il avait le rare bonheur d'arriver au terme de la vie sans avoir perdu une des amitiés formées pendant la route.

Il me serait doux de m'étendre sur ces liaisons en de plus longs détails; mais la publicité a des bornes qu'il faut savoir respecter : je ne veux pas exposer à l'indifférence de la foule des noms qui nous sont demeurés chers, et je m'arrête, satisfait d'avoir pu montrer M. Joubert encore une fois entouré de ses plus illustres amis. Il m'a semblé que je le devais à plus d'un titre, car si ç'a été la gloire de sa vie d'être aimé d'eux, un jour peut-être ce sera une part de leur gloire d'avoir été aimés de lui. Pouvais-je d'ailleurs raconter une existence où les faits tiennent si peu de place, sans donner le premier rang aux affections qui l'ont occupée? Homme de lettres, je me serais avant tout efforcé de reconstruire par l'analyse l'histoire de cette haute intelligence, j'aurais insisté davantage sur les influences qui l'ont dominée et sur celles qu'elle est destinée à répandre; mais étranger, sinon par les goûts et les travaux de ma jeunesse, du moins par les devoirs qui sont survenus depuis, aux habitudes de la critique littéraire, j'ai dû me borner à retracer les souvenirs dont je vivais environné. Peut-être, pour un grand nombre d'esprits, ne me serai-je point assez éloigné du foyer; peut-être aurai-je retenu l'attention sur des détails trop familiers pour conserver quelque intérêt au dehors. Mon excuse se trouve dans l'œuvre même de M. Joubert. Parmi ceux qui la liront, il eu est sans doute qui ne verront qu'elle; d'autres, plus curieux encore de beaux caractères que de belles pensées, voudront remonter de l'œuvre à l'écrivain. C'est pour ces derniers surtout que j'écris, et j'espère qu'ils ne me sauront pas mauvais gré d'avoir aidé leur recherche en leur ouvrant l'intérieur même de la famille de M. Joubert, seule retraite, après tout, où chaque caractère laisse échapper son dernier mot.

On a vu dans quelles circonstances s'était accompli son mariage. Ne trouvant plus de consolations à offrir à une grande douleur, il avait tendu sa main et on l'avait acceptée. Ainsi s'étaient rapprochés deux caractères que séparaient beaucoup de contrastes. Madame Joubert se distinguait par la fermeté de sa raison et la sagacité de son esprit; mais la tendresse de son âme se déguisait sous une sorte de brusquerie rendue piquante par la promptitude et la netteté de tous ses jugements. On retrouvait en elle quelque chose de sa mère, « cette excellente femme qui, sous une écorce « de rudesse très-remarquable, avait le cœur le plus e compatissant, les mains les plus libérales avec l'air « le plus négatif. » Pendant que M. Joubert, à travers les perspectives d'une imagination charmée, envisageait toutes choses au point de vue poétique, sa compagne, par une de ces bonnes fortunes qu'il faudrait souhaiter à tous les gens de lettres, s'attachait à ne considérer la vie que du côté pratique et journalier. De là s'élevaient entre eux des discussions fréquentes, et qui pourtant n'étaient pas sans grâce, tant ils y apportaient l'un et l'autre de sincérité et de tendresse mutuelle. Il y avait des jours d'ailleurs où, maîtresse d'elle-même comme toutes les femmes fortes, madame Joubert se plaisait à disputer avec son mari de complaisance et d'aimable abandon; c'étaient ceux où la souffrance venait visiter quelqu'un des siens. Il fallait voir alors comme, près du patient, son œil se faisait serein, sa voix caressante et son propos encourageant. Il semblait qu'elle devînt plus heureuse en se sentant nécessaire, et qu'une occasion nouvelle offerte à son dévouement lui rendît les illusions d'une autre époque.

M. Joubert tarda peu à être père. Son journal dira mieux que moi la joie que cet événement jetait en son âme. Qu'on me permette d'en copier quelques lignes :

« 9 avril. Mon fils est né dans la nuit du 8 au 9, à deux heures un quart après minuit. Qu'il se souvienne un jour des douleurs de sa mère !

« 10 avril. On a présenté l'enfant aux hommes publics et l'on a fait constater authentiquement son existence. Au retour, il a été porté chez les amis et les voisins curieux de le voir. Tous sans doute lui ont souhaité des jours heureux. Qu'il soit bienveillant à son tour et s'intéresse au bien des autres !

« 11 avril. J'ai pensé à mon propre bonheur, à l'état de calme et de paix de l'âme et du corps de la mère, à la bonne et décente conformation de l'enfant, qui est un bien inappréciable. Quoique né d'une mère faible, il est fort assez : sa constitution est saine : on l'eût levé de terre à Lacédémone.

« Accouchement ne fut jamais plus heureux, ni allaitement moins difficile. Après tant de craintes si heureusement démenties, je me suis dit : Réjouis-toi; j'ai gardé la maison et me suis promené dans le petit jardin pour me recueillir dans ma joie. »

Ce fils, objet de bien des espérances par les grâces de son premier âge et les succès de sa jeunesse, ne les avait pas toutes remplies. Quand le temps de la maturité était venu, il avait fallu combattre en lui, et l'on avait combattu vainement d'inexplicables bizarreries, un éloignement singulier des voies communes, un dégoût insurmontable pour tout effort utile, toute occupation féconde. Ce n'était pas qu'il ne fût doué d'un esprit distingué, d'une instruction solide et d'un cœur excellent; de vifs sentiments religieux le garantissaient d'ailleurs des mauvaises passions et des écarts qu'elles amènent; mais, frappé d'une sorte d'immobilité morale, il se dérobait, par une résistance inerte, et pourtant opiniâtre, aux soins que son père voulait prendre de ses relations et de son avenir. Dans cette lutte très-active d'un côté, toute passive de l'autre, ils s'obstinaient mutuellement, d'autant plus malheureux tous les deux que M. Joubert découvrait dans l'intelligence de son fils la promesse de tous les succès, et que la nature de celui-ci, plus puissante que ses résolutions, le retenait, comme une main de fer, dans son inaction fatale. En étudiant plus tard ce caractère étrange, que je me sentais, au surplus, moins disposé à blâmer qu'à plaindre, je me suis demandé souvent s'il n'y avait pas en nous un secret ressort destiné à nous pousser à l'action, qui pouvait être détendu, irrégulier dans son jeu, rebelle à nos volontés mêmes, et qui, en laissant subsister virtuellement toutes nos belles dispositions, leur refusait le moyen de se réaliser dans la pratique. Telle était du moins cette organisation malheureuse. C'était là la douleur de M. Joubert, l'épine cachée sous sa couche. Tout le reste était bonheur autour de lui.

Peu d'années après son mariage, il était parvenu à fixer près de lui le plus jeune de ses frères1, en l'unissant à la nièce de sa femme. Ils ne formaient ensemble qu'une famille, vivant sous le même toit, réunie à la même table, et confondant, jusqu'à la fin, ses intérêts de fortune dans l'indivision des patrimoines. Il ne m'est pas permis sans doute de parler avec une égale liberté des deux chefs de cette communauté où le sort m'a depuis donné place. L'un d'eux a disparu; l'autre est près de moi, et des nœuds si étroits nous lient qu'ils retiennent la voix même de la reconnaissance. Je ne saurais m'empêcher de remarquer, cependant, que ce dernier ne devait pas uniquement à la protection commandée par la différence des âges les témoignages de vive affection qu'il recevait de son frère. Il existait entre eux de secrètes sympathies qui, à leur insu peut-être, les unissaient par une chaîne invisible : même amour pour leur mère, amour religieux qui, en dominant leur vie, épurait toutes leurs pensées; même chasteté dans les propos et dans les mœurs; même simplicité dans les goûts; même tempérance dans les vœux; prédilection égale pour les plaisirs de la famille; égale fidélité dans les affections; je ne sais enfin quelle disposition heureuse, au contact de tout ce qui est beau dans la nature ou parmi les hommes, à se remplir de joies douces, intimes et longues. Cette fraternité des âmes ne se laissait pas toujours, il est vrai, deviner à la surface; mais qu'importe, si sous la diversité des formes se déguisaient des impressions communes, si, comme il arrive dans nos accords, quelques dissonances heureuses amenaient, dans l'intimité des deux frères, plus de charme et d'harmonie?

1. M. Arnaud Joubert, né à Montignac (Dordogne), en 1767, premier avocat général, puis conseiller à la Cour de cassation; démissionnaire en 1848, mort à Paris le 20 juillet 1854. ↩

D'autres liens les unissaient d'ailleurs. Non-seulement M. Joubert entourait la compagne de son frère d'un attachement tout paternel; mais il reportait bientôt sur leurs enfants, sur ses jeunes nieces, le besoin d'affections tendres que son fils ne savait pas satisfaire. Il se plaisait à guider leurs travaux; il savait ›gayer leurs entretiens, et, se faisant enfant avec elles, se mêlait volontiers à leurs jeux. Le penseur y trouvait son compte, il est vrai; car si, pour les esprits vulgaires, la vie se compose d'une trame unique, où les faits s'enchaînent et se succèdent, sans laisser derrière eux autre chose que le stérile souvenir de leur passage, pour les esprits distingués elle se divise en deux parts : l'une extérieure et agissante, l'autre intime et réfléchie, où les faits viennent se déposer et germent en pensées fécondes. Ainsi la candeur de deux jeunes filles, tenues par la sollicitude d'une mère pleine de sagacité, de vertus et d'abnégation, à l'abri de tous les souffles impurs, n'était pas perdue pour le philosophe; et quand, vers la fin de sa vie, il dévoilait avec tant d'art les mystères de la pudeur, c'était à elles, à leurs âmes naïves, qu'il en dérobait silencieusement la confidence. Peut-être ai-je le droit de leur rendre ici la part qu'elles ont eue dans l'essai merveilleux tenté par M. Joubert, moi qui les ai si bien connues, ces nobles âmes, et qui leur ai dû de comprendre l'œuvre qu'elles avaient inspirée.

Les années s'écoulaient rapides au sein de cette famille heureuse, épargnée jusque-là par le sort. L'heure vint pourtant où il fallut se séparer. Dans les premiers mois de l'année 1824, les indispositions habituelles de M. Joubert se montrèrent plus graves et plus longues; l'équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s'engagea, et bientôt le docteur Beauchêne, son vieil ami, présagea avec douleur une fin que son art ne pouvait plus conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait, car, saisissant encore une fois son crayon, il inscrivit sur son journal ces derniers mots, rapide analyse de sa vie, de ses travaux et de ses espé-Tances .

« 22 mars 1824. Le vrai, le beau, le juste, le saint!»

A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent, et le 4 mai suivant, muni de la nourriture sacrée au milieu de sa famille en larmes, il remonta vers les célestes demeures d'où il semblait n'être que pour un moment descendu.

A deux années de là, l'irréparable vide qu'il avait laissé parmi les siens me fut révélé par un mot dont j'ai gardé le souvenir. Je venais, après un long séjour en Espagne, mêler mes condoléances aux regrets de sa famille : « Hélas! » me dit l'aînée de ses nièces, d'une voix contenue, mais où vibrait toute sa douleur, « la « gloire de notre maison est éteinte !... » Cette gloire pouvait revivre cependant, car la mission jadis conseillée par M. de Fontanes et devinée par M. Molé avait été remplie. M. Joubert, en mourant, avait laissé des manuscrits dont son fils conservait le dépôt. Malheureusement il fallait, pour les mettre en lumière, une détermination au-dessus des forces de ce dernier, un long et difficile travail, par lui toujours promis et malgré nous toujours différé. Plusieurs fois, à son défaut, M. Joubert, mon beau-père, avait voulu l'entreprendre. Il s'y était engagé même dans une notice touchante, distribuée aux amis de son frère, quelque temps après sa mort, et à laquelle j'ai emprunté plusieurs des faits consignés ici. Mais, longtemps arrêté par les promesses qu'il recevait de son neveu d'une prochaine mise en œuvre, il fut détourné plus tard du soin de s'en occuper personnellement, d'abord par de profondes douleurs domestiques, et bientôt par des atteintes graves et répétées dans sa santé. Ce ne fut qu'en 1838 que la veuve de M. Joubert, après avoir perdu son fils, et sentant elle-même sa fin prochaine, résolut de déposer dans le sein de la famille et de l'amitié un durable témoignage du passage de son mari. A sa prière, M. de Chateaubriand ne dédaigna pas la mission de recueillir en un volume les pensées de l'ami qu'il avait pleuré avec elle. Il écrivait à madame la comtesse Christine de Fontanes, occupée dans le même temps d'une édition des œuvres de son père :

« Tandis que vous érigez un monument funèbre, moi, Madame, je rassemble les pensées du plus ancien ami de votre père. Elles ne sont point destinées à voir le jour. La veuve de M. Joubert semble pénétrée du sentiment que j'exprimais en parlant de lui dans mon Essai sur la Littérature anglaise : Un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes. Je ne sais si au fond de sa tombe il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée. Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques. Qu'il soit permis à l'amitié d'en citer de courts fragments. C'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré a laissés sur le rivage en traversant la vie.

« Je rencontre à chaque instant dans les ébauches de M. Joubert des choses adressées à M. de Fontanes, et que celui-ci n'a pas connues. Ces confidences d'un ami à un ami, l'un et l'autre absents pour jamais; ces pensées testamentaires recueillies sur des morceaux de papier destinés à périr, m'offrent une complication de tristesses d'une puissance extraordinaire. L'antiquaire déchiffre avec moins de religion les manuscrits d'Herculanum que je n'étudie les secrets d'une double amitié, conservés sous des cendres.

« Tels sont mes travaux, Madame. J'écoute derrière moi mes souvenirs, comme les bruissements de la vague sur une plage lointaine. En me promenant quelquefois dans les bois, ces vers du Jour des Morts me reviennent en mémoire :

« D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie

« Me semble murmurer dans la feuille flétrie.

« Mais, hélas! j'ai tant de regrets que je ne sais auquel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout arranger dans la maison vide, à fermer les portes et les fenêtres. Ces pieux devoirs une fois remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : Je pensais à vous. » Il y aura bientôt entre eux et moi communauté de poussières après union de cœurs. »

Le livre ne tarda point à paraître, car l'illustre éditeur sentait qu'une vieille amie mourante attendait de sa main généreuse le legs d'adieu destiné à ses amis. Il s'était empressé d'y joindre ce court avertissement :

De m. j. Joubert. lxxai

• Paris, 8 septembre 1838.

« J'ai lu ces mots dans les fragments de M. Joubert : Le ver à soie file ses coques et je file les miennes; mais on ne les dévidera pas. ›

« Si; je les ai dévidées : j'ai séparé les sujets confondus sur des chiffons de papier. Toutefois je n'ai pas trop multiplié les titres, pour laisser au penseur une partie de la variété de ses pensées. On verra par la beauté de ces pages ce que j'ai perdu et ce que le monde a perdu. On peut ne pas être de l'avis de Joubert ; mais voulez-vous connaître la puissance de son génie ? Jamais pensées n'ont excité de plus grands doutes dans l'esprit, n'ont soulevé de plus hautes questions et préoccupé davantage. La veuve de M. Joubert n'a fait imprimer les méditations de son mari que pour elle; elle aurait craint, en les publiant, d'offenser la gloire qui a tant recherché l'obscurité. Madame Joubert m'a chargé de rendre les derniers devoirs à l'âme de mon ami. Il y a déjà quatorze ans que j'ai accompagné le corps de cet ami au dernier asile : les pensées de M. Joubert vont reposer dans la vie comme ses cendres reposent dans la mort.

« On trouve dans mes ouvrages une lettre en date « de Turin, 17 juin 1803, adressée à M. Joubert; l'Essai sur la Littérature anglaise renferme quelques détails relatifs à mon ami, et j'avais écrit dans le Journal des Débats, le 8 mai 1824, ce peu de lignes au moment où le rare et excellent homme venait de quitter la terre :

8 mai 1824.

« M. Joubert aîné, conseiller honoraire de l'Université, et le plus ancien ami de M. de Fontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui l'auraient pu rendre célèbre comme son illustre ami, il a préféré passer une vie inconnue au milieu d'une société choisie; elle a pu seule l'apprécier. C'était un de ces hommes qui attachent par la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur âme, l'égalité de leur humeur, l'originalité de leur caractère, par un esprit vii et éclairé, s'intéressant à tout et comprenant tout. Personne ne s'est plus oublié et ne s'est plus occupé des autres. Celui qui déplore aujourd'hui sa perte ne peut s'empêcher de remarquer la rapidité avec laquelle disparaît le peu d'hommes qui, formés sous les anciennes mœurs françaises, tiennent encore le fil des traditions d'une société que la révolution a brisée. M. Jou- · bert avait de vastes connaissances. Il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux historiques. On ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde; mais il y a d'autres souvenirs que l'amitié conserve, et elle ne fait ici mention des talents littéraires de M. Joubert qu'afin d'avoir le droit d'exprimer publiquement ses regrets1.

1. Il faut encore rapporter ici ce qu'a dit, dans ses Mémoires d'outre-tombe, sur le compte de M. Joubert, l'illustre ami resté dans tous les temps si fidèle à sa mémoire. C'est le complément nécessaire des citations qu'on vient de lire. « 1801. ..... Je me rendais chaque soir enez elie (madame de Beaumont), avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires. « Plein de manies et d'originalité, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s'empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait sou« vent obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient ↩