LVIII. Paris, 1er septembre 1807
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A M. de Chênedollé, à Vire.
Je fis trembler votre portière par mes jurons tempêtueux, un beau jour que j'allais vous voir, et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas moyen de s'habituer à garder son sang-froid, quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.
Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté, Madame de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusqu'au pied des saints autels! M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu, grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir et de vous avoir trop peu vu.
Écrivez à Chateaubriand, à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu, ce qui le tâche passablement.
Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère ' a resté quelque temps suspendu sur sa tête; mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé ; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement, M. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Boufflers. Il paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été fait sur les autres journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Étienne, M. de Lacretelle au Publiciste par un M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France, mais je ne me souviens pas du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de l'avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien, c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire, leurs devanciers n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute correspondance où l'ambition humaine puisse aspirer, et on lui laisse 18,000 fr. de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté au poids de l'or, s'il était aux enchères. On donne à Esménard 12,000 fr. pour le Mercure où il ne tera rien, à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place. Enfin, dans la tempête, l'or a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pouvez les apprendre qu'ici. Hâtez-vous donc d'y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi prochain, mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d'ici là vous êtes à Paris, avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurais bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille Chateaubriand y viendra tard, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 fr. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Vallée au Loup. J'ai vu cette Vallée au Loup. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poëte normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez l'écho. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récompense, j'espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet1 que vous m'avez tant promis, et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous en déplaise, un « Recueil de Poésies, » imprimé chez Sercy, 5 volumes qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.
1. L'article du Mercure où est la brusque sortie contre Néron. • C'est en vain que Néron prospère : Tacite est déjà né dans l'Empire, etc. i C'était le moment de Tilsitt. (Note de M. Sainte-Beuve.) ↩
1. C'est le petit volume intitulé : Esprit de Rivarol. (Note dé M. Sainte-Beuve.)
Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.
Je n'ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères, et je voudrais bien les justifier. Je puis vous assurer du fond du cœur, et avec toute vérité, que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions littéraires satisfaites, si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m'ont fait éprouver vos vers, que j'emporte avec moi, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir, si vous pouvez; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.
P. S. Suppléez à ce que je puis avoir omis, car je ne relirai pas.