LXII. Villeneuve-sur-Yonne, novembre 1807
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Guitaut, à Époisses.
Madame, on m'a remis, à mon réveil, le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux.
La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en suis fâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays; mais je m'en console pour lui, puisqu'il vivra votre voisin.
La seconde lettre, Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé; mais, au premier coup d'œil, j'en ai reconnu l'écriture, et j'en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie, autorisaient un tel transport.
Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Molé était définitivement nommé préfet de votre Côte-d'Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.
M. Molé est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid; mais son esprit est très-ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup ; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell, qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée; vous l'êtes même déjà.
J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne, pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Époisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de votre maison. J'ai même fait quelque mention du portrait de votre arrière-grand-beau-père, dont je l'ai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.
Enfin, Madame, je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément, mais non pas servir à leur gré.
Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci ; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.
Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui.
Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus de plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute sa simplicité la satisfaction qu'elle me donne; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté, si je la montre toute seule; je n'ajouterai donc pas un mot, si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être, comme je le suis, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.