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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LXXVIII. Le vendredi, 7 août 1812

LXXVIII. Le vendredi, 7 août 1812

Correspondance de J. Joubert · 2 min de lecture · p. 224–225 · chapitre 76 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. de Chênedollé.

Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris, et si vous désirez nous y voir, il faudrait venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.

Il me semble qu'une apparition dans ce pays où personne et pas même moi ne vous a vu depuis si long-temps serait utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soi-même. Il n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend envie de vous écorcher les oreilles à ce sujet, et de vous dire, en retournant un ancien vers de l'ancienne madame de Staël :

Si l'on ne s'aide point, personne ne nous aide.

Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez vitié de vous.

Venez un peu que je vous gronde. Venez savoir comment va le monde; venez annoncer aux prétendants, afin qu'ils s'écartent, et aux électeurs, afin qu'ils y pensent, que vous voulez être de l'Institut.

Il faut y songer, à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui, à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il y faut entrer.

Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poëte qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on l'a dit hautement, mais qui n'auraient pas eu l'esprit ou le courage de le penser tout seuls.

Il faudrait, comme je l'ai dit à M. Quatremère, brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature, rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos, et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les premiers pas, les pas importants seront faits.

Je n'ai pas lu votre seconde édition; mais je suis resté pour l'éternité si content de la première, que vous ne perdrez rien à cette négligence, qui a eu pour cause, non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d'âme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins, et imposé comme un besoin insurmontable par la nature; j'en gémis, j'en ai honte, et j'en ai même des remords; mais je ne puis le désavouer. Peu d'hommes ont vécu plus inutiles à eux-mêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiraient plus disposés à continuer, si je cédais au poison froid de l'habitude. J'éprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vous échauffer. Portez-vous bien.

P. S. Vous terminerez en personne votre affaire des examens. On n'est bien servi que par soi : mais il faut vouloir se servir.