Iiy (suite 3)
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Toutes ses idées au contraire portent la marque d'un admirable bon sens. Cet homme a l'instinct du vrai, alers même qu'il n'en a pas la notion exacte et complète. Sur certaines questions de métaphysique, il fait preuve parfois d'une sagacité, d'une rectitude qui étonnent. Qu'on me permette d'en citer deux exemples. De son temps, la philosophie de Condillac régnait universellement : Joubert proteste contre elle. La fameuse maxime que toutes nos idées viennent des sens, il la repousse comme fausse et dangereuse; et, dix ans avant Royer-Collard et M. Cousin, il signale les principales objections qu'elle soulève. Sur une autre question, qui a passionné le dix-huitième siècle, et qui va bientôt servir de point de départ au système célèbre de M. de Bonald, sur la question de l'origine du langage, il donne en passant, en quelques lignes, la vraie solution, la seule que puisse avouer la raison; et il conclut ainsi : « L'homme est né avec la faculté de parler. Qui la lui donne? Celui qui donne son chant à l'oiseau. »
En politique, Joubert ne se sépare pas moins du dix-huitième siècle qu'en morale et en religion. - Tous les hommes naissent égaux, disait la philosophie du temps; c'est la société qui crée entre eux les inégalités injustes et odieuses. - Non, répond Joubert, c'est justement le contraire qui est vrai. « Les hommes naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible, en procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l'éducation et les secours. •
Il n'admet pas que le gouvernement vienne d'en bas c'est l'intelligence qui doit décider, et non pas le nombre. « Le peuple est capable de vertu, mais incapable de sagesse.., Le public vertueux et judicieux est le seul véritable public, le seul dont les suffrages puissent compter et dont les jugements fassent loi. » Sur bien des points, mais avec plus de mesure et de modération, Joubert pense comme le profond auteur des Considérations sur la France. Comme lui, il croit peu aux constitutions écrites, aux gouvernements improvisés; comme lui, il pense que les constitutions sont filles du temps, que les gouvernements sont le résultat de nécessités profondes, qu'ils ont leurs racines dans le passé, qu'ils ont leur raison d'être dans l'esprit et le caractère des peuples, dans leurs mœurs et leurs besoins. Ces idées-là, nous les avons fort raillées dans un certain temps : aujourd'hui, et après les expériences de soixante années, elles commencent a paraître un peu moins bizarres, un peu moins déraisonnables. Dans un livre récent, livre empreint du plus vrai libéralisme comme du plus noble talent, on lit ces belles paroles : « Il ne faut jamais se lasser de le répéter pour rabattre et retenir à son juste niveau l'orgueil humain : Dieu seul est souverain, et personne ici-bas n'est Dieu, pas plus les peuples que les rois. Et la volonté des peuples ne suffit pas à faire des rois; il faut que celui qui devient roi porte en lui-même et apporte en dot au pays qui l'épouse, quelques-uns des caractères naturels et indépendants de la royauté1. »
1. M. Guizot, Mémoires, t. II, p. 86. ↩
Au surplus, Joubert abonde sur ces matières en pensées élevées, en remarques profondes, en maximes éloquentes. « mitez le temps : il détruit tout avec lenteur; il mine, il use, il déracine; il détache, il n'arrache pas. - La souveraineté appartient à Dieu et à Dieu seul. Il la maintient, il la retire, il la suspend et la promène à son gré. - Être capable de respect est aujourd'hui presque aussi rare qu'en être digne. - Nous vivons dans un siècle où les idées superflues abondent, et qui n'a pas les idées nécessaires. - L'incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés; des esprits décidés et des opinions flottantes; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-même et la défiance d'autrui; la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions sages; tels sont les maux du siècle. »
Je n'ai pas la prétention, on le comprend, de donner ici une idée des maximes morales de Joubert : on n'analyse pas des pensées détachées, des réflexions qui touchent à mille sujets divers. Il faut renvoyer au livre; et je suis bien sûr que ceux qui l'auront une fois ouvert, ne le quitteront plus sans l'avoir fini. On y trouve tant d'originalité alliée à tant de grâce, tant de délicatesse d'esprit et de tendresse d'âme, que malgré soi on subit le charme, et qu'en dépit de quelques bizarreries, on se sent pris d'affectueuse sympathie pour ce philosophe si sensé, ce rêveur si spirituel, ce stoïcien si aimable, ce chrétien si tolérant. Lisez, par exemple, les chapitres sur l'amitié et les passions; sur la famille, la société et la conversation ; sur l'enfance, la jeunesse et la vieillesse. Comme ces pensées sont limpides et colorées ! Quel mélange pénétrant de douceur et d'austérité ! C'est la raison à la fois grave et souriante, c'est la vertu indulgente et sereine. Écoutez-le maintenant parler de Dieu, de l'âme, de la religion : il a sur ces sujets des pages qui, pour la profondeur, la portée et l'éclat, font souvenir de Pascal et de saint Augustin.
En matière d'art et de littérature, Joubert est un critique de l'ordre le plus élevé. Il a vécu avec les anciens; il s'est nourri de leur substance, et il exprime en un langage exquis ces règles éternelles du beau qu'ils ont si bien conçues et appliquées. On l'eût sans doute singulièrement surpris et scandalisé avec nos modernes théories du réalisme. lui qui écrivait en vrai platonicien : « Le beau ! c'est la beauté vue avec les yeux de l'âme. » Et qui ajoutait : - « Le vrai commun, ou purement réel, ne peut être l'objet des arts : l'illuion sur un fond vrai, voilà le secret des beaux-arts. »
Parlant de Pigalle, sculpteur de talent, mais qui, comme plusieurs de nos contemporains, sacrifiait déjà la beauté à la recherche exagérée de l'expression, il dit excellemment : « « Les anciens, sans nuire à la fidélité de l'imitation, ne se privaient amais entièrement de la représentation du beau physique uni ru beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une Image invisible de la beauté absente. On reconnaissait dans les traits de leurs vieillards la place où fut la jeunesse, e leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé. »
Un des chapitres les plus remarquables des Pensées est celui qui est intitulé Jugements littéraires. L'auteur y passe en revue presque tous les grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes, et toutes ses appréciations sont marquées au coin du goût le plus fin et le plus sûr. Je ne veux pas me laisser entraîner; mais qu'on me permette, pour finir, quelques citations ; mieux que tout le reste, elles feront connaître la manière et l'esprit de Joubert :
-& « '&'admire, dit-il, dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.- Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore ; l'éclat en lui naît du sublime.
« Cicéron est dans sa philosophie une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt; lumière toute grecque, et que le romain a adoucie et affaiblie.
« Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression qui ne permettent pas de lire beaucoup... L'écrivain s'empare du lecteur jusqu'à le vioenter.
• La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée : ses mots légers comme des ailes portent des réflexions graves.
« Molière est comique de sang-froid; il fait rire, et ne rit pas : c'est là ce qui constitue son excellence.
« Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. »
Je m'arrête ; et je crains déjà de m'être trop attardé auprès de cette figure originale et charmante qui a pour moi, je l'avoue, un attrait singulier. Si je ne me trompe, ce qui précède suffit à donner de l'auteur des Pensées et maximes l'idée d'un esprit supérieur; supérieur à son temps, et, à beaucoup d'égards, l'égal des hommes les plus éminents de son temps.
Parmi nos moralistes français, il supporte sans pâlir la comparaison avec les plus illustres. Ce n'est point un peintre de caractères et un observateur profond du monde comme La Bruyère : il a plus vécu en lui-même qu'au dehors; il a plus étudié l'homme que les hommes. Ce n'est pas, malgré ses égarements de jeunesse, un désespéré comme Pascal, qui cherche dans la foi un refuge contre les agitations intérieures, et qui, pour mieux s'assurer dans sa croyance, jette la raison meurtrie et enchaînée aux pieds de la croix : il n'a pas contre la raison cette haine, ce ressentiment implacable; sa foi est tolérante, parce qu'elle est tranquille et sereine. Pour vous le représenter au vrai, imaginez plutôt un Vauvenargues chrétien. C'est la même générosité et la même élévation naturelle de pensée; c'est le même amour et le même enthousiasme pour tout ce qu'il y a de beau et de bon; c'est la même délicatesse de sentiments et la même grâce mêlée de je ne sais quoi d'austère. Comme Vauvenargues, Joubert « a beaucoup de goût, parce qu'il a beaucoup d'âme. » Mais son esprit plus cultivé, mûri d'ailleurs par la réflexion et par l'étude, a de plus larges horizons, sa critique est plus ferme et son jugement plus sûr.
Joubert est un de ces écrivains qu'on ne peut lire sans se sentir meilleur. Malgré vous, il vous élève, il vous emporte vers ces sereines régions d'où on ne redescend que calmé et fortifié. Son livre, qui n'a reçu que depuis une dizaine d'anaées une complète publicité, est de ceux qui, sans devenir amais populaires, grandissent chaque jour dans l'estime des esprits distingués. Le temps n'est pas loin où il aura sa place dans la bibliothèque de tous les hommes de goût, sur le rayon déjà si riche de nos moralistes, entre Vauvenargues et Nicole, non loin de Pascal et tout près de La Bruyère.