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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXXV. Villeneuve, 10 août 1803

XXXV. Villeneuve, 10 août 1803

Correspondance de J. Joubert · 6 min de lecture · p. 82–86 · chapitre 37 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Molé, à Paris.

Pourquoi dire, comme les autres, que toutes nos idées nous viennent par les sens? Je veux, à ce sujet, vous faire observer qu'il est bon peut-être de ne publier que ce qui peut s'établir et être défendu avec succès ; mais qu'il faut, à part soi, avoir beaucoup d'opinions que l'argumentation peut renverser, mais qu'un sentiment sincère de soi-même maintiendra toujours dans le genre humain.

N'admettez pas d'idées innées, si vous le voulez; ces idées ne sont pas les miennes, et je conviens que leur dénomination offre quelque répugnance dans ses termes. Le mot idée porte avec soi une signification de vue et de clarté qui exclut l'inné, quand on consulte l'expérience. Mais, au nom du ciel, ne prétendez pas que toutes nos idées viennent des sens. Attribuez à l'âme plus d'action et de domaine personnel; ne faites pas de cette substance unique un simple lieu, un récipient où ce qui passe par les sens, d'une manière plus inexplicable que l'âme même, vient aboutir et se loger. S'il ne s'était agi que de la rendre capable de penser, et non pas digne du bonheur, par les combats et les victoires, Dieu, croyez-le bien, n'aurait pas eu besoin des sens; il ne lui aurait fallu ni chair, ni sang, ni moelles, ni viscères. L'âme subit ici-bas son épreuve; elle vit au milieu des obstacles où Dieu l'a voulu placer; elle se forme dans le moule où il l'a jetée; mais je ne puis admettre que son enveloppe passagère, que son habit et sa maison soient pour elle le chemin unique et presque la cause de ses plaisirs, de ses peines, de toutes ses perceptions. « Au moins sait-elle qu'elle existe, et a-t-elle inné avec elle le sentiment de sa personnalité, i disait Leibnitz; et il avait raison. On ne peut méconnaître, en effet, qu'il y a en nous des dispositions, des goûts, des penchants, des sentiments innés. Or, qu'est-ce, je vous prie, que des dispositions, des goûts et des penchants pour l'âme? D'où viennent-ils, si ce n'est de quelque aperçu faible, ignoré, secret? Cet œil fermé par une paupière éternelle, pendant la vie, ne voit-il rien au dedans de lui? Leibnitz ajoutait que « nous avions un pressentiment et comme un aperçu des pensées qui allaient nous venir, et qui n'existaient pas encore. » Consultez-vous de bonne foi et écoutez-vous avec attention : est-ce que cela n'est pas vrai? Est-ce qu'en écrivant votre essai, et surtout votre chapitre des penchants, vous ne l'avez pas éprouvé? Pour moi, sur ce seul mot, je fermai mon Leibnitz, et je déclarai l'homme grand métaphysicien, c'est-à-dire attentif et éclairé sur ce qui se passe en nous. J'ai depuis réfléchi sur le fait encore plus que sur le mot, et je me suis demandé souvent : Qu'est-ce donc que cette vue de l'âme qui voit une pensée qui va naître, et qu'est-ce qu'une pensée qui se laisse voir ou entrevoir avant même d'être formée?

Je me souviens qu'à l'âge de vingt-cinq ans, je prétendais que l'oiseau tirait la forme et la construction de son nid du sentiment qu'il avait de sa propre contexture, et que c'était sur ce modèle, touché par lui plutôt qu'aperçu, que son travail était moulé. Vous vous moquerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse; eh bien! moi, je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : L'âme se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La réflexion était favorable à la boutade, et la fixait.

D'où croyez-vous, en effet, je vous prie, que nous tirions, souvent sans instruction, sans expérience et sans apprentissage, nos chefs-d'œuvre de mécanique, sinon du propre témoignage de notre secrète fabrication, naturellement déterminés à faire nos ouvrages comme nous-mêmes sommes faits? D'où pensez-vous aussi que nous vienne la règle naturelle du juste et de l'injuste, du beau moral et du difforme, si ce n'est de ce modèle de justice et de beauté auquel, sans le voir, nous nous sentons portés à tout comparer?

Oui, Dieu sensible à l'âme et devenant pour elle une règle qui la touche et qu'elle ne voit pas, mais à laquelle, autant que peut le supporter sa liberté, elle est forcée de se conformer, parce qu'elle en a de toutes parts le sentiment; Dieu devenant par sa présence perpétuelle, quoique cachée, le principe, la cause constante et l'auteur du sentiment du juste et de l'injuste, c'est là une idée qui est fixée en moi, aui vient, qui revient, qui se représente facilement, dans les agitations mêmes de l'existence extérieure, comme une chose vraie, solide et pleine de réalité.

Au surplus, vos idées nécessaires me plaisent fort Il faut que je cherche pourquoi, car une partie de notre esprit est toujours fort utilement employée à observer l'autre. Il me semble que la doctrine des idées acquises livre au hasard des rencontres la vertu et la vérité, et une partie du mécontentement qu'elle fait éprouver à l'esprit pourrait tenir à la crainte secrète qu'elle inspire d'un tel danger. La doctrine des idées innées peut bien être une erreur, mais du moins elle ne donne point à l'esprit une mauvaise disposition. Loin de blesser les grandes vérités, elle les suppose et les rappelle. Il y a de la simplicité de cœur et une sorte de bonhomie philosophique à y croire, et l'on ne peut être d'un tel avis sans avoir Dieu et l'âme incorporelle présents à la pensée. L'opposition au spiritualisme a causé toute leur disgrâce, et les idées acquises n'ont fait fortune que par la raison opposée : le matérialisme y était à l'aise.

Avec vos idées nécessaires, vous sauvez tout. Elles suspendent la question, et, tranchant par une transaction ce qu'elle a de plus important, elles placent les contendants hors du besoin de disputer ; enfin, elles suffisent à votre ouvrage. Dites ce mot, et sur le reste ne décidez rien. Vous vous contenterez et vous contenterez les autres ; c'est un grand point, même pour la vérité.

En général, j'ai remarqué dans votre métaphysique un caractère conciliant et peu exclusif. Je vous le dis à sa grande louange; car, au fond, ces vérités élevées ressemblent un peu aux nuages, où l'on peut trouver, suivant la manière dont on les envisage, des figures de toute espèce. L'essentiel est de ne pas se tromper sur leur existence, et d'y démêler ce qui est réel pour nos besoins, abandonnant le reste à sa propre fantaisie et à celle d'autrui. Seulement, il n'est pas sans grande importance d'imaginer et de trouver, dans ces vapeurs, des apparences qui y fixent notre attention et y appellent celle d'autrui. Cela les fait découvrir et observer, occupation qui, en réglant notre esprit et ses dispositions, règle la vie à beaucoup d'égards.

Voilà une comparaison qui n'est pas trop bonne. celle-ci vaudrait mieux si elle était bien exprimée; tirez-en ce que vous pourrez. Le ciel, voyant qu'il y avait beaucoup de vérités que, par notre nature, nous ne pouvions pas connaître, et que notre intérêt cependant était de ne pas ignorer, a eu pitié de nous, et nous a accordé la faculté de les imaginer. Il nous en a donné des espèces de notions creuses, où chacun peut placer le sens qu'il veut. Par là, les esprits enfants, les esprits femmes et les esprits hommes, les esprits malades et les sains, les faibles et les torts y prennent part en les ajustant à eux-mêmes. Que si quelqu'un pouvait leur apprendre à imaginer avec plus d'agrément, de sagesse et de facilité, et à remplir de sens plus beaux les vides où ils font entrer leurs pensées; s'il parvenait à les convaincre que ce qu'ils imaginent de vrai est vrai, et qu'ils sont aussi sûrs de ce qu'ils pensent que de ce qu'ils voient, il leur deviendrait fort utile, et il en serait honoré comme un bienfaiteur. Vous seriez fort propre à ce dessein.

Laissez mon esprit se reposer de tant de figures de rhétorique. Je termine et je vous dis sans figure : en substituant de meilleures pensées à celles des autres, ne croyez pas que celles-ci soient dépourvues de tout bien ; car, comme le disait Fontenelle, et comme l'a presque dit Pascal, il est certain qu'en pareille matière surtout, tout le monde a raison