XCV. Paris, 20 décembre 1820
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
'A madame de Vintimille.
Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remercîments, de reproches, d'explications, de tendresses, et surtout de regrets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire, sans réserve, tout ce que je pense. Réduit à ce demi-silence par la paresse de ma main, devenue incurable à force d'être invétérée, par la faiblessse de ma poitrine, qui ne me permet presque plus que d'être écou-- teur, dans les entretiens où je prends le plus de plaisir, et enfin par la nature des temps où nous vivons, et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect, si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective, ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend, comme vous, aux hommes qui y jouent un rôle un intérêt que l'autre ne partage pas. Enfin, je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme, toujours la même, où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. Mais je l'ai éprouvé et je l'ai dit plus d'une fois : Il faut du temps pour être sincère, c'est-à-dire, pour savoir exprimer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs, s'il en arrive, tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui, je l'espère, vous causera quelque plaisir.
J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possession par quelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais, en ce cas, je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre étrenne. Je devance le 1er janvier 1824 pour vous présenter celle-ci, de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.
C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foin, où l'on trouve des fleurs exquises : enfin un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment éperdument La Fontaine et son siècle, et n'en veulent rien ignorer.
Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance, et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demi-heure d'audience, si les oppressions où je vis me permettent de respirer.