XIV. Villeneuve-sur-Yonne, 22 janvier 1797
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A madame de Pange, à Passy.
J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés, Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail à long terme, et revêtu de toutes les clauses et formalités de style qui pourront le rendre inattaquable. J'ai besoin d'avoir en poche un pareil roc, pour l'opposer aux flots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent à nous assaillir. Je crains la puissance du vœu commun; il a sur moi un irrésistible empire quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter l'amitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart, et y paraître comme forcé par quelque engagement antérieur à la manifestation définitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau-frère l'abbé trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gagner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps venir jeter les yeux sur la maison commune, à Villeneuve, et consentir, sans inconvénient, à y passer la mauvaise saison.
Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera, si vous voulez bien l'en charger, l'é.at de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons, puisque vous nous le permettez, ce qui sera indispensable au bien-être de la vache, de l'âne, du cheval et des poules, dont j'espère que madame de Beaumont viendra quelquefois manger les œufs frais : je leur recommanderai de les faire bons.
J'ai à consoler ma femme de la mort de ma belle-mère. Malgré la fermeté de son caractère, elle est toujours restée dans la timidité de l'enfance à l'égard de la durée de ses parents; son esprit n'avait jamais osé savoir qu'ils étaient mortels. « Il faut bien que je me « désole, me disait-elle tout à l'heure; sans moi, qui « pleurerait ma pauvre mère?-Les pauvres, » lui ai-je répondu; et, en effet, cette excellente femme avait, sous une écorce de rudesse très-remarquable, le cœur le plus compatissant, et les mains les plus libérales, avec l'air le plus négatif.
Du reste, je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences qu'elle a faites hors de son ménage, depuis que nous sommes ensemble, c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes, surtout, n'ont pas trouvé d'âme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule, en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'exposant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie. Il est avec le ciel des accommodements; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout à fait apprivoisée, vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société, il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis, le destin a marché sur elle; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.
Vous le voyez, Madame, cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien, et qui sont tout remplis de vous.
P. S. Je vous prie de dire à madame de Beaumont que, dans tout ce que je vous donne, sa part d'aînesse est prélevée. Elle a, sur mes prédilections, un droit que rien au monde ne peut lui ôter, pas même l'ennui que pourrait lui causer Platon.
XV
Villeneuve-sur-Yonne, mai 1797.
A madame de Beaumont, à Theil.
Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. Il y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui plaît et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux, vous n'avez qu'à laisser faire à la nature, et consentir à être vous.
Nous n'avons pas à nous plaindre ici. Alexandrine est guérie, et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire; l'abbé est parti hier pour aller dîner aujourd'hui, à trois lieues d'ici, chez un confrère où il soupçonne quelque pâté; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est, depuis une heure, de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison russique, et que je lui ai dit être un renard, est un renard en effet, ou ne serait pas une fouine; car vous lui avez dit que c'était une fouine, à ce qu'il m'a avoué un peu trop tard pour son repos. Vous voyez qu'il se souvient de vous et de vos dires. Pour moi, je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera; mais je ne puis plus m'en défendre.
Ne vendez pas votre Voltaire à Sens; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi, je vous en remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier !
Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu'à Sens, votre chambre verte est à votre service. Je serai, je crois, assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi consultez votre commodité.
Soignez-vous bien; portez-vous bien; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait, dit-elle, volontiers, à vous aller soigner en famille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage! j'ai trouvé cela très-galant de sa part. Mais vous faites ici des miracles. Bonjour
P. S. Ayez soin de faire resserrer la gourmette du petit cheval, et vous en ferez un mouton. L'art de tomber, dont vous êtes douée, a son mérite assurément; mais il y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique l'art de brider.