XXVII. Paris, 1er août 1801
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A madame de Beaumont, à Savigny.
J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne d'Atala. Je vous prie de la lire ; c'est un mot è mot qui vous fera le plus grand plaisir. Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi: on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres, s'il en a de telles. On doit toute déférence à la raison; on doit de la complaisance à la coutume; mais on en doit aussi à sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie.
Je voulais vous envoyer une lettre de mademoiselle Piat, où il est fort question de vous et de l'abbé. Mais ma femme a prétendu que cela ne pourrait vous faire aucun plaisir à Savigny, et que vous aviez besoin d'être dans notre atmosphère pour trouver du goût à de pareilles bonhomies.
J'ai reçu de nouveaux détails sur les derniers jours de ma pauvre mère. Je vous les montrerai, quand je pourrai vous parler en secret, et dire à votre oreille les choses de la douleur.
Je joins à tout ceci le feuilleton de notre journal d'aujourd'hui. Geoffroy y donne d'abord assez joliment la patte; mais il finit par des ruades qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds.
Il y a en outre, dans ce Journal des Débats que vous ne lisez pas, un article où l'on rend compte d'un ouvrage sur le divorce qui, par la nature et le caractère des idées, ne peut avoir pour auteur que ce M. de Bonald dont Fontanes et notre ami nous ont tant parlé. Si cela est, je ne conçois pas comment ils disent que M. de Bonald ne sait pas écrire, car il y a un morceau en citation qui certainement annonce la plume d'un maître. Quoi qu'il en soit, l'article, qui est grave et bien fait, se termine par une espèce d'apostrophe, où certainement votre compagnon de solitude est intéressé. Voici le passage :
« Grâces solent rendues à ces hommes forts qui reparaissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle, pour attaquer toutes les erreurs, et rétablir toutes les vérités dans leurs droits. La philosophie, qui défend encore les derniers restes de son empire, trouve en eux de terribles adversaires. Nourris à l'école du mal« heur, les uns, avec une imagination ardente et vive, nous ramènent aux vrais principes, par le charme des peintures les plus brillantes; les autres, avec une logique profonde et une instruction étendue, nous subjuguent par la force d'une raison victorieuse, etc., etc. »
Vous sentez que ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci, par-là, les rudesses de la critique.
Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme, cependant, en tempérait hier la force, et il n'y a point eu d'explosion, mais un feu concentré. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter le premier volume de Kant, pour le mettre en état de le juger en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive et, au premier mot que je dis, il me répond : « Phou! phou !! j'ai fait mon extrait. - Il n'y a rien de neuf dans tout cela, ni rien qui vaille la a peine d'y penser. - Phou! phou ! phou ! phou! » Me voilà bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect, et qu'il n'était tombé que sur son interprète. - C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notre conversation, avec la matière même qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération, et m'a dit : « J'imagine que le bonheur d'un métaphysicien est celui de ce chartreux à qui l'on demandait, à l'heure de sa mort, de quels plaisirs il avait joui dans sa vie, et qui répondait, en homme fort content : Cogitavi dies antiquos et annos æternos in mente habui (j'ai occupé mon esprit des jours anciens et des années éternelles). » Précisément, lui dis-je, et avouez que ce plaisir en vaut bien un autre. Il en convint, et nou. dîmes ensemble que tel n'avait pas été cependant le plaisir que Condillac, l'Institut et Locke lui-même avaient retiré de leurs doctrines.
Je ne sais à quoi je pense de tant bavarder. C'est l'influence de ma plume qui, en mon absence, a servi sans doute à quelque avocat venu chez mon frère. Elle est si usée qu'elle glisse sur le papier, malgré qu'on en ait, et qu'il serait pénible de l'arrêter. Je la retaillerai pour vous, l'hiver prochain, car il est probable que d'ici là je n'écrirai plus, surtout après un tel débordement d'encre.
J'en suis, pour la doctrine de Kant, sur ce que je vous ai dit en vous quittant; et j'ajoute qu'il s'est trompé du tout au tout sur la mesure de toutes choses. Je la fais remonter plus haut, et j'ai raison. La mesure de toutes choses est l'immobile pour le mobile, l'infini pour le limité, le même pour le changeant, l'éternel pour le passager. L'esprit n'est content d'aucune autre. Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu'à la morale, et plus encore.... Mais où vais-je m'enfoncer, bons dieux !
Vous savez bien si je vous aime. Bonjour, et dites-nous quand vous viendrez.