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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXXVIII. Villeneuve-sur-Yonne, 10 septembre 1803

XXXVIII. Villeneuve-sur-Yonne, 10 septembre 1803

Correspondance de J. Joubert · 4 min de lecture · p. 92–94 · chapitre 40 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Molé, à Paris.

J'ai pensé souvent que s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins, lorsque je m'y promène, je l'aurais déroulé et j'aurais dit, en y jetant les yeux : bon! voilà probablement de notre métaphysique à lieux communs !

J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum! aurais-je dit à la seconde page, il y a du bon là-dedans. Puis, rentré chez moi, le cahier dans ma poche, j'aurais attendu, avec quelque impatience, l'heure où je puis permettre à mes yeux et à mon esprit une application suivie. Aux approches de cette heure, et après avoir regardé vingt fois à ma montre, je serais entré dans ma chambre, j'aurais tout lu, et je me serais dit : Qui diable a fait cela? Je voudrais bien le savoir ! Il y a là de l'excellent.

Je me serais probablement informé, à la poste et dans les auberges, des voyageurs de passage, et ne découvrant rien, j'aurais pris le parti d'écrire à l'auteur inconnu, par la voie des journaux, pour lui apprendre ma trouvaille, en l'exhortant à me communiquer ce qu'il ajouterait à ces commencements, s'il voulait me récompenser de l'avis que je lui donnais, et faire beaucoup de plaisir à un esprit qui était fort content du bon usage qu'il avait fait du sien.

Ceci vous fera parfaitement entendre que ma critique n'est point un blâme, mais une simple observation. II est impossible que j'aie désapprouvé les phrases que vous me citez. Loin de là, je m'en sers positivement pour établir que, de même que des mots ou des sons pure• ment harmonieux sont une bonne chose, une chose à sa place, qui a son sens et sa raison dans la musique ou dans les vers, de même il y a, dans la métaphysique, de certaines idées vagues, comme les sons eux-mêmes, qu'il est bon, qu'il est utile et nécessaire d'employer. Elles servent à préparer ou à délasser l'esprit ; elles le maintiennent à sa hauteur et dans sa sphère; commodes en cela, et à l'auteur et au lecteur, qu'elles lui font entrevoir ou lui rappellent ce qu'il a vu ou ce qu'il doit voir. Dans ce qui est solide, même physiquement, tout n'est pas solide, et cependant ce qui n'est pas solide sert souvent beaucoup, comme dans un navire de haut bord, par exemple, les voiles, les petits cordages, la courbure de l'avant, la largeur plate de l'arrière, etc. J'appliquais avec d'autant plus de plaisir, dans cette occasion, des idées qui ont chez moi trois ans d'âge, que cela me confirmait une autre idée qui m'était venue, il y a cinq ou six ans, et qui me faisait dire : la métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit; la dévotion en est l'ode.

Il vous sera évident, par ces faits de l'histoire de mes pensées, que je me suis mal expliqué, et que vous m'avez mal entendu. En prêtant aux paroles dont je m'étais servi un accent d'ironie qu'elles n'avaient pas (l'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie qu'en plaisantant de pure joie), vous avez pris une apologie pour une désapprobation. Moi-même, en lisant sur cette clef les passages de ma lettre que vous citez, je me suis un moment senti métamorphosé en auteur de l'Année littéraire; il m'a semblé que j'avais quatre jambes et quatre pieds. J'ai eu tort, puisqu'une inflexion de voix suffisait pour empoisonner mes paroles ; mais je soutiens que vous avez vu mon tort en caricature, et me l'avez défiguré. Je déclare aussi, puisque l'occasion s'en présente, que vous êtes heureux à la réplique, et que toutes les fois que vous développez vos dires, vous me paraissez avoir raison.

Je veux, avant de finir, vous dire un grand mot que je me suis dit bien souvent. Sans y penser, sans le savoir, sans le vouloir, vous avez platonisé. Toute la dernière feuille de citations que je vous ai envoyée le montre surtout évidemment, et je le montrerais par bien d'autres passages, si je voulais. Cela m'a prouvé, à ma grande satisfaction, ce que j'ai dit souvent, que naturellement, sans l'aimer et sans le connaître, on ressemblait à Platon, quand on excellait dans les matières élevées. La force du sujet le veut, car Platon est la métaphysique, comme Homère est la poésie. S'il fallait faire leur part à ses admirateurs, tel que je suis, et à ses non-partisans, tels que sont une infinité d'autres, je dirais qu'en le lisant on n'apprend rien, mais on se trouve transporté dans les régions où tout s'apprend. On voit, dans tous ses écrits, la lumière, mais pas un objet bien éclairé. Ne le lisez pas de longtemps : je vous le citerai assez. Quelque jour il vous ravira, car les yeux de l'esprit s'accoutument insensiblement à y découvrir ce qu'on ne peut y apercevoir sans être préparé et comme initié.

J'aurais eu encore beaucoup de petites choses à vous dire; mais le temps sur lequel j'avais compté ce matin me manque. Avec le temps je dirai tout.

Je vais me mettre dans mon bain, où l'on m'appelle.