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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert VII. Villeneuve-sur-Yonne, 5 novembre 1794

VII. Villeneuve-sur-Yonne, 5 novembre 1794

Correspondance de J. Joubert · 5 min de lecture · p. 17–19 · chapitre 14 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. de Fontanes, à Paris

Vous avez sans doute déjà vu mon jeune frère, et il vous aura remis les pelotons que vous demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.

Votre femme et vous, vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a sitôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleurés longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance quand le jour de ce besoin viendra.

Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser quand il est temps de vous répondre Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net pour reprendre un peu de vigueur.

Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, le poumon, le foie et tous les organes de la vie fort sains; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement; je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvent, à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable; mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me mets dans mon écurie, me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre à proportion qu'elles se forment, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays, après ma mort, que je vécus, par-ci par-là, plus Platon que Platon lui-même, Platone platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. En tout cas, si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides, la santé et les appétits, dont je fais un cas infini, quoique assez rigide en morale, jusqu'à mon dernier moment je tiendrai à tous ceux que j'aime par le désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le souffle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi des peurs qui seraient un grand mal. Il ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.

Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains; c'est, à mon grand regret, tout ce que j'ai pu. Mon intention, au surplus, est d'empêcher, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage, et je vous défends à vous-même, par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous, d'en employer plus d'un ou deux, en manière d'essai, à votre usage personnel. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez toujours doué, et dont je vous félicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille, si l'on vous permettait d'en user, à votre faim, dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où, dit-on, ces pains sont exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire, par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. J'associe à vos dames M. l'abbé de Vitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute part à ces gâteaux.

Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle; vous les connaissez amplement, en leur qualité de poëtes. Mais procurez-vous un peu Varron; Marculphi formule (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, de la Vie sobre; J'en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.

J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien. Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et sains de tant d'affreux périls!