Notice sur la vie, le caractère et les travaux. DE (suite 2)
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L'amitié cependant ne se nourrit pas seulement de l'échange des idées. Il faut que les intérêts de la vie y rouvert leur compte aussi bien que ceux de l'esprit. Sans doute il n'est pas rare de rencontrer dans la région des lettres des hommes habiles à peindre toutes les passions, toutes les tendresses, et pourtant assez robustes, à l'endroit du cœur, pour n'en éprouver sérieusement aucune : sortes d'histrions qui ne quittent guère l'habit de parade pour le déshabillé de l'intimité, et qui, du théâtre où la foule les contemple, daignent rarement descendre aux faiblesses pratiques des affections privées et des secrets dévouements. Peut-être, au surplus, littérairement parlant, ne faut-il pas s'en plaindre. Il est des mouvements de l'âme qui ne peuvent être bien vus et bien décrits qu'à distance, des émotions qui ne seraient fertiles qu'en lieux communs, si l'analyse n'avait plus de part à leur expression que le sentiment; et il me semble qu'en ce cas l'écrivain a la main plus sûre en copiant ce qu'il voit qu'en montrant ce qu'il éprouve, comme le peintre réussit mieux à faire le portrait des autres que le sien. Mais l'âme de M. Joubert n'était pas à ce point dégagée. L'intérêt de ses amis était pour lui l'objet d'une préoccupation constante. Ce n'était pas assez, à son gré, que M. de Fontanes fit bien les vers et jugeât bien des livres; il s'inquiétait du bonheur de l'homme autant que de la gloire de l'écrivain. Ainsi que le rappelle cette strophe amicale que je citais en commençant, la sérénité de son âme tempérait ce qu'avait d'un peu brusque et mobile l'humeur du poète. Il savait des mots qui rendaient ses douleurs plus courtes, ses joies plus durables, et bientôt l'occasion allait lui être donnée d'exercer sur son avenir une influence décisive.
Pendant l'été de 1788, un de ses parents, officier de cavalerie retiré du service, l'avait invité à venir passer quelque temps à Villeneuve-le-Roi, petite ville de la Bourgogne assise sur les bords de l'Yonne, et traversée par la route de Paris à Lyon. Ce voyage, accepté avec empressement, décida du sort des deux amis. C'était à Villeneuve, en effet, que M. Joubert devait se marier quelques années plus tard; ce fut là qu'avant de songer à lui-même, son amitié ingénieuse sut ménager à M. de Fontanes les avantages d'une alliance honorable.
Deux dames de Lyon, madame de C*** et sa fille, voyageant à petites journées avec M. le baron de J***, vieux parent qui les accompagnait à Paris, avaient été forcées de s'arrêter quelques jours à Villeneuve. Le hasard fournit à M. Joubert l'occasion de les y voir. On abrégé volontiers les préliminaires dans ces rencontres sur un terrain neutre, et la confiance, si quelque sympathie la provoque, s'établit d'autant plus vite qu'on a moins de temps à perdre. Avec M. Joubert, la confiance, c'était presque l'intimité. Charmé de la bonté de la mère et des grâces de la fille, instruit d'ailleurs de leur état dans le monde, il juge qu'il y a là pour M. de Fontanes un excellent parti, et prend la résolution de pousser hardiment dans cette voie. L'absence de toutes relations entre son ami et la famille au sein de laquelle il prétend l'introduire, la disproportion des fortunes, l'esprit très-positif du baron de J***, dont le sort de la jeune personne dépend, rien ne l'arrête. Après avoir, à la faveur d'une correspondance adroitement préparée, ouvert à M. de Fontanes l'entrée de la maison, il fait habilement valoir la distinction de sa naissance, l'éclat de son talent, les précieuses qualités de son caractère. Si, dans le cours des négociations, la courtoisie du prétendant vient à languir, il l'excite et la réveille; si l'on se plaint de sa froideur, il l'excuse jusqu'à la faire aimer; et quand il ne reste plus à combattre que les calculs du vieux parent, qui, de Lyon où il avait ramené ses compagnes de voyage, faisait tête à toutes les tentatives, les lettres du négociateur deviennent si pressantes que la résistance chancelle et perd chaque jour du terrain. « Platon, » disait plus tard M. de Fontanes, lorsque cette correspondance lui fut connue, « Platon, écrivant pour marier son disciple, n'aurait pu tenir un langage plus persuasif et plus beau. » Tant d'efforts ne pouvaient demeurer stériles. M. de Fontanes leur dut bientôt l'heureuse indépendance qui, en assurant le repos et la dignité de sa vie, devait permettre à son talent de se développer sans s'aigrir, et préserver sa grandeur à venir des éblouissements que la fortune apporte trop souvent avec elle.
Ce petit roman par lettres, car tout s'était passé sans que M. Joubert revînt à Paris, n'avait pas absorbé son attention jusqu'à l'empêcher de former à Villeneuve quelques relations étroites. Il quitta la Bourgogne, emportant des regrets qui devaient l'y ramener plus tard. Peu s'en fallut cependant qu'à cette époque son existence ne prit un autre cours. On était en 1790. L'Assemblée constituante venait de modifier l'organisation judiciaire et d'y introduire les justices de paix, magistrature élective qui avait été accueillie en France avec un grand enthousiasme. Le choix de ces juges du foyer, abandonné aux justiciables eux-mêmes, semblait dans chaque canton d'une haute importance. Plus d'une ambition de localité briguait le suffrage d'électeurs dont la ferveur encore vierge cherchait avant tout les plus capables et les plus dignes. A Montignac, leur choix se porta sur un homme qui n'y songeait guère. Malgré son éloignement et son silence, M. Joubert fut élu. Ce témoignage spontané de la confiance de ses compatriotes vint le trouver à Paris. Il y avait reçu, peu de temps auparavant, la nouvelle de la mort de son père. Ses frères, poussés par le besoin de choisir un état, avaient successivement après lui quitté la maison paternelle, et, demeurée seule avec ses filles, sa mère avait besoin d'un appui. Il avait donc à remplir à la fois les devoirs du fils et ceux du citoyen. C'était plus qu'il n'en fallait pour mettre fin à toute hésitation, et, laissant ses occupations littéraires pour des travaux plus graves, après douze années d'absence; il retourna en Périgord.
Il rapportait dans son pays natal un esprit agrandi par la réflexion et le commerce du monde. Aussi combien, pour se mettre au niveau des fonctions nouvelles qui lui étaient échues, n'avait-il pas à descendre des hauteurs où s'était plu jusque-là sa pensée! Les affaires ont leur importance sans doute; elles tiennent une grande place dans la vie, et pèsent d'un poids considérable dans la balance des biens et des maux réservés aux sociétés et aux familles. Peut-être même les esprits qui savent s'y appliquer et les comprendre sont-ils plus précieux et plus rares qu'on ne l'imagine. Mais, quand elles ne touchent pas à de vastes intérêts, comme ceux des gouvernements ou des peuples, et que la politique ne les revêt pas de son manteau de pourpre et d'or, elles offrent peu d'attraits aux hommes qui ont plus vécu dans le domaine des idées que dans celui des faits. Habitués aux grandes évolutions de la pensée, aux splendides contemplations de la vérité et du beau, les philosophes et les poëtes, ces enfants du ciel, se trouvent à l'étroit dans la région où s'ébattent les passions subalternes de la terre : d'invincibles élans les portent et plus haut et plus loin. M. Joubert y résistai de son mieux. Il étudiait avec un soin poussé jusqu'au scrupule les causes déférées à son tribunal, les règlements ou les lois remis à sa défense. L'amour du devoir lui tenait lieu de vocation, et il était rare que les calculs de la cupidité, les ruses de la mauvaise foi ou l'obstination des plaideurs missent en défaut la perspicacité du juge ou l'habileté du conciliateur. Le souvenir de sa sollicitude et de ses succès vit encore à Montignac dans la mémoire des vieillards ; mais cette mission de paix, quelque habile qu'il fût à la remplir, n'en était pas moins une mission de contrainte et d'efforts. Aussi, quand, vers l'expiration des deux années que devait durer sa magistrature, ses concitoyens vinrent une seconde fois lui offrir leurs suffrages, il crut avoir acquis le droit de s'y soustraire et déclina formellement l'honneur d'un nouveau mandat.
Pendant ces deux années, d'ailleurs, l'horizon politique s'était couvert de nuages chaque jour plus sombres; le tonnerre grondait de toutes parts, et les rugissements de la tourmente autour de l'édifice social annonçaient à M. Joubert que les fonctions publiques, même les plus modestes et les plus calmes, ne tarderaient guère à devenir actives jusqu'à la violence. C'était pour lui le signal impérieux de la retraite. Il ne voulait plus qu'un abri d'où l'on pût contempler l'orage, quand, par une conjoncture imprévue, Villeneuve lui offrit l'asile qu'appelaient ses vœux.
La vivait une de ces nobles filles qui, par une abnégation d'autant plus méritoire qu'elle est moins admirée du monde, consacrent à quelques devoirs de famille, mesurés en silence, et les belles années de leur jeunesse et le doux espoir de la maternité. Celle-ci s'était dévouée à l'éducation d'une nièce, privée de mère dès le berceau, et au soin d'une maison considérable où plusieurs de ses frères vivaient avec elle près de leur vieille mère infirme. Peut-être, au surplus, le sacrifice d'un avenir de femme lui avait-il peu coûté. La distinction de son esprit la mettait fort au-dessus des prétendants de petite ville qui pouvaient aspirer à sa main, et un célibat utile, au milieu d'êtres qu'elle chérissait, avait pu lui sembler préférable aux chaînes de quelque établissement médiocre. Quoi qu'il en soit, sa famille était une de celles où M. Joubert avait reçu le plus cordial accueil. Non-seulement ses frères, qui étaient gens d'esprit, avaient su apprécier tout ce que valait un tel hôte ; mais il s'était formé entre elle et lui une de ces liaisons pleines de charme qu'épure déjà la maturité de l'âge, et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse.
Personne ne connaissait mieux que M. Joubert les secrets de ce commerce à la fois tendre et pur. I y portait la courtoisie élégante qui était un des priviléges de la société de son temps; mais ses empressements s'alliaient à des habitudes de respect où se discernaient aisément les chastes influences de l'éducation maternelle. Son culte pour les femmes était désintéressé de tout calcul de vanité personnelle ou de secrets triomphes. Il les aimait pour elles-mêmes, et ne les croyait mas moins nécessaires aux plaisirs de l'esprit qu'aux licites du cœur. Habile, dans les relations du monde, à féconder, même au fond des esprits inactifs ou timides, les germes inertes de la pensée, et à les faire fleurir par une attention bienveillante, il aimait que, près de lui, chacun eût toute sa valeur et la sentît; je ne sais même si son aimable industrie n'ajoutait pas sous ce rapport un peu d'illusion à la réalité. Mais c'était pour les femmes surtout qu'il se montrait prodigue de cette sorte de complaisance inspiratrice. Il se plaisait à interroger leur intelligence, à encourager leurs idées, à ménager même aux plus réservées un rôle dans la conversation, ce concert de la parole où quelque chose manquait, à son gré, quand des sons doux ne s'y mariaient point aux sons graves, des voix naïves aux voix savantes. Aussi, plus confiantes près de lui, les femmes se sentaient-elles plus fortes et devenaient-elles plus aimables. Parmi celles qui l'ont connu et qui lui survivent, il n'en est point qui ne se rappellent avec reconnaissance, j'ai presque dit avec attendrissement, les délices de son intimité. Qu'on juge des regrets qu'il avait dû laisser en Bourgogne après un séjour dont aucune distraction n'était venue depuis effacer les souvenirs!
L'absence, qui dissout tant de liaisons éphémères, n'avait donc servi qu'à affermir celles qu'il y avait formées. Une correspondance active s'était établie entre Villeneuve et lui. Bientôt même des lettres s'étaient succédé d'autant plus rapidement qu'on avait eu besoin de ses consolations. Deux fois déjà, depuis son départ, des pertes douloureuses avaient porté le deuil au sein de la famille dont je viens de parler, quand le frère aîné, qui en était le chef, fut enlevé par une mort soudaine. Il était entré pour une grande part dans les calculs d'avenir de sa sœur, et celle-ci, en le perdant, se voyait privée de l'objet le plus cher de son dévouement et du soutien sur lequel s'appuyait sa vie. Vainement, pour adoucir la douleur dont elle était accablée, M. Joubert appelait à son aide toutes les puissances de la raison, tous les trésors de la philosophie : il avait affaire à un de ces caractères énergiques qui, s'alliant à une sensibilité profonde, alimentent les peines de l'âme aux sources mêmes de la volonté. Mais durant cette lutte inutile de consolations et de douleurs, de plaintes et de conseils, ils s'étaient, à leur insu, tous les deux engagés dans des voies nouvelles. La tendresse se glisse aisément sous les larmes, et ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, sans y songer, ils étaient devenus nécessaires l'un à l'autre. M. Joubert le comprit le premier; il jugea que, tôt ou tard, leur sort devait s'unir, et coupant court, comme il convenait entre gens d'un âge mûr, aux lenteurs d'une recherche vulgaire, il offrit sa main, avec un si ferme propos de s'opiniâtrer qu'on n'eut garde de la refuser. Ce fut le 8 juin 1793, terrible époque, où l'incertitude du lendemain donnait hâte à chacun de mener à terme les résolutions du jour, que leur mariage fut célébré à Paris. Ils s'y étaient rendus de part et d'autre pour éviter l'éclat incommode qui, dans les petites villes, s'attache d'ordinaire aux événements de cette nature; mais leur séjour y fut de courte durée. Par une exception rare en ces temps désastreux, Villeneuve avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Il y avait tant de douceur dans les mœurs de ses habitants, tant de calme et de fraîcheur dans son riant paysage, qu'on eût dit une oasis de verdure et de paix, ouverte à la sérénité du philosophe. M. Joubert courut s'y enfermer avec sa compagne.
A peine se vit-il maître d'une situation qui assurait son repos, que, malgré les grands bruits qui grondaient autour de sa retraite, il se remit à la poursuite - de la vérité et du beau, passion et rêve de sa vie. Pour les découvrir, ne fût-ce, comme il le dit quelque part, « qu'en parcelles menues ou en légères étincelles, » il ne craignait pas d'entreprendre les plus longues et souvent les plus arides lectures. Elles étaient pour lui un moyen d'arriver plutôt que de jouir, un chemin plutôt qu'un but. C'est ainsi qu'on le retrouve, à diverses époques, s'épuisant en d'immenses travaux pour recueillir un peu d'or dans les nombreux filons ouverts à l'investigation humaine. Il aborde tour à tour les orateurs, les poëtes, les philosophes, impatient, comme il l'écrit un jour, « d'être quitte des opinions d'autrui, de connaître ce qu'on a su et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. » A la bonne heure; mais il me semble qu'il cherchait encore autre chose. Il lui fallait plus d'espace qu'il n'en trouvait dans les livres; son œil sondait de plus lointaines perspectives, et, s'il avait tant de hâte d'atteindre les limites où se sont arrêtées la poésie, la philosophie, la science humaine, c'est qu'il voulait, j'imagine, avoir le loisir et le droit de regarder au delà.
Je l'avouerai, toutefois, il n'était pas entièrement désabusé des droits de l'imagination et du pouvoir de l'hypothèse dans l'ordre des connaissances qui se sont peu à peu détachées du domaine de la philosophie antique pour former l'apanage de nos sciences diverses. A la suite de Platon, d'Aristote ou d'Érasme, son esprit curieux ne se refusait pas les excursions lointaines au travers des merveilles du monde et des mystères de la création. Il aimait à parcourir ces grands espaces, abordant les éléments, le feu, la terre et le ciel et les eaux, sans trop s'embarrasser des outils de la science, sans charger son bagage de cornues ou d'équerres, de télescopes ou de compas. C'était alors surtout que, confiant aux libres élans de la conjecture, il s'animait d'une sorte d'humeur contre les procédés rigoureux de l'analyse moderne, et cherchait querelle aux savants de lui gâter son univers par toutes sortes d'entraves mises aux allures des esprits voyageurs. On eût dit que, semblable à ces Gentils qui, tout en se soumettant à l'empire de la croix, quand le vrai Dieu apparut au monde dans son austérité douce et nue, pleuraient en secret les poésies de l'Olympe vaincu, il voulait, de sa main tendue en arrière, arrêter l'antiquité dans sa fuite, et s'attacher à sa robe pour ne la pas quitter.
Ces regrets cependant, cette haute contemplation ne l'arrachaient pas aux jouissances simples et paisibles du foyer. Il savait allier la vie intérieure à la vie philosophique, le sentiment à la méditation. Son séjour à Villeneuve n'avait rien changé aux habitudes de la famille dans laquelle il venait d'entrer. Elle comptait seulement un frère de plus, frère qu'elle entourait d'une affection chaque jour plus vive, car il n'apportait dans la communauté que désintéressement, égalité d'humeur et bienveillante joie. Nul homme, en effet, n'avait un commerce plus facile; nul n'était plus doux et plus commode à ses amis. A cette époque surtout où son existence solitaire venait de finir et où l'avenir se montrait à lui sous de riantes couleurs, sa faculté d'aimer et d'être heureux, faculté rare qu'il avait reçue du ciel à un merveilleux degré, débordait, si je puis dire, sur tout ce qui l'approchait, en tendres effusions et en caressantes paroles; ce fut dans ce temps que prit naissance une des affections les plus vives qui aient charmé sa vie.
Dans un château situé entre Villeneuve et Sens, s'étaient réunies deux familles opulentes, celles de M. de Sérilly, trésorier général de l'extraordinaire des guerres, et de M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères. Elles avaient fui Paris pour se soustraire aux dangers qui menaçaient alors tous les genres de supériorités. Il semblait qu'à la faveur d'une réclusion volontaire et inoffensive elles dussent être aisément oubliées; mais la délation, abjecte et vigilante esclave de la violence, eut bientôt découvert leur retraite. Elles furent dénoncées au Comité de sûreté générale dont les pourvoyeurs ne tardèrent pas à se présenter à Passy. Ils arrêtèrent tous les hôtes du château, n'épargnant que quelques enfants en bas âge, et une jeune femme qui, malgré ses prières, ne put obtenir de partager le sort de ses proches. C'était madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin. Elle était depuis longtemps souffrante; l'abattement, la pâleur empreinte sur son visage semblaient présager une fin prochaine, et les envoyés du Comité la repoussèrent comme une proie trop chétive pour être offerte à leurs maîtres. Bien que M. Joubert ne la connût point et n'en fût pas connu, profondément touché de son isolement et de ses douleurs, il courut lui offrir quelques consolations. Ce fut devant la porte d'une chaumière, où de pauvres paysans l'avaient recueillie après le désastre du château, qu'eut lieu leur première entrevue, origine d'une intimité que la mort seule a pu rompre.
Madame de Beaumont, après avoir subi fort jeune une de ces unions qui gâtent toute une vie, avait cherché quelques dédommagements dans les lettres; non pas qu'elle eût songé à s'y faire un nom; elle regardait, au contraire, ces deux vers de Lebrun :
Voulez-vous ressembler aux Muses?
Inspirez, mais n'écrivez pas,
comme un beau conseil et une belle leçon donnés à tout son sexe; mais douée d'un goût exquis et d'une admirable intelligence, elle saisissait sans effort ce qu'il y avait de plus délicat dans les pensées, dans les mots, et y applaudissait avec une franchise pure des retours intéressés qui sont la condition tacite de tant d'éloges. Les esprits d'élite qui savent ainsi discerner les saveurs littéraires sont le complément nécessaire de ceux qui savent les produire. Non-seulement ils les encouragent, mais ils les fécondent. Leur voix protectrice est comme une voix divine : elle enfante des prodiges. Aussi madame de Beaumont exerçait-elle, sans y prétendre, l'influence créatrice dont parlait le poëte. Chénier avait écrit, dans son cabinet même, les pages dignes de Tacite qu'il nous a léguées; c'était près d'elle que plus tard M. de Chateaubriand devait rencontrer ses plus brillantes inspirations ; madame de Staël interrogeait son goût avant celui du public; enfin, s'il est permis de rapprocher de ces noms illustres un nom modeste encore, M. Joubert trouvait d'inépuisables aliments dans son commerce avec elle, et regrettait bientôt pour son jeune ami, M. Molé, les trésors de cette approbation féconde.
Il y avait bien chez madame de Beaumont une sorte de dédain négligent, sans apprêt, mais aussi sans contrainte, pour tout ce qui était vulgaire dans les choses ou parmi les hommes. Soit que le malheur eût désenchanté sa vie, soit qu'elle reçût de ses souffrances l'avertissement silencieux qu'il faudrait de bonne heure quitter la terre, elle se défiait des affections humaines et se laissait aller, avec trop d'indifférence peut-être, au détachement du monde; mais sous cette enveloppe un peu froide, les ardeurs de son âme étaient promptes à s'éveiller pour tout ce qui était noble, juste et bon; peu émue des petites choses, elle se passionnait pour les grandes. « Elle aimait le mérite, » au dire de M. Joubert, « comme d'autres aiment la beauté, » et dès qu'elle le rencontrait sur ses pas, elle s'y attachait avec une constance sur laquelle ni le temps, ni les événements ne pouvaient prévaloir.
C'était à cette promptitude à admirer, à cette fidélité dans ses affections, qu'un homme d'esprit, M. de Rulhière, faisait allusion, un jour que, renouvelant pour elle la galanterie jadis imaginée par lui pour madame d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu, il lui annonçait l'envoi de son portrait et joignait à sa lettre un cachet où il avait fait graver un chêne avec sette devise : « Un rien m'agite, et rien ne m'ébranle. »
En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux quelques lettres de madame de Beaumont à M. Joubert ou se montrent à la fois et son dévouement pour ses amis, et sa lutte mélancolique et gracieuse contre les rigueurs du sort.
« M. Desprez m'a dit hier, » lui écrivait-elle, « que vous étiez bien mécontent de votre santé. Personne assurément n'est plus en mesure que moi de vous plaindre; mais n'est-ce pas un chagrin poignant de penser qu'on ne peut ôter à ses amis la plus légère douleur, même en consentant à en être accablé, dût-on fléchir sous le poids! Au moins suis-je sûre que vous avez du courage, et cette pensée me console. Quant à moi, je vous ferais pitié. J'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec dégoût; je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis trouver une idée consolante. Je sais bien que cet état ne peut durer longtemps; mais la jeunesse se passe; les ressources s'enfuient, et il ne a reste que des regrets.
Un peu plus tard elle lui mandait : « J'ai retrouvé ici d'anciennes lettres de vous qui me recommandent l'amour du repos et de la solitude. Vous aviez raison, je le sentais; mais j'étais alors indigne de la solitude et incapable du repos dont je sens tout le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement. Il me semble que je végète assez bien, quoique moins agréablement que les plantes qui m'environnent. Beauchêne vous dira que je suis engraissée; j'en suis moins sûre que • « lui, car ma santé ne me donne pas toute satisfaction. J'ai pris de vous la mauvaise habitude de ne digérer qu'en marchant; mais, en marchant, la rêverie est funeste; il me faut donc, dans mes promenades, m'accoster de M. Perron, me faire ennuyer par le pauvre homme et le lui rendre. Je lui adresse chaque soir les mêmes questions, et je reçois les mêmes réponses que je n'écoute pas toujours jusqu'à la fin. De son côté, régulièrement, aux mêmes passages, il me raconte les mêmes histoires. A quelques pas près, je me les annonce sans jamais me tromper d'une minute. Ce petit commerce, si propre à reposer l'âme, l'esprit et l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me divertit quelquefois. C'est d'ailleurs par régime que je m'y livre; mais je ne sais si le bon M. Perron, qui n'a nullement besoin de régime, s'en accommode également. Pour calmer mes remords, je tâche de me persuader qu'il n'est pas bien sûr de son ennui et n'en est encore qu'au doute. »
Je ne parlerais pas des charmes extérieurs de madame de Beaumont, car ce n'était pas là ce que M. Joubert cherchait auprès d'elle, si, même dans nos relations les plus pures avec les femmes, ces avantages éphémères semblaient n'être, à notre insu, une des causes des longs attachements. La grâce de sa physionomie était due, moins à la beauté de ses traits, qu'à l'expression d'intelligence et de sentiment qui les animait. Son regard était profond, vif et tendre; son sourire spirituel et doux, toute sa personne empreinte de délicatesse et d'élégance. M. Joubert la comparait « à ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps. » Autant que j'en puis juger par un portrait d'elle, dû au pinceau de madame Lebrun, et dont elle fit plus tard présent à notre famille, la comparaison n'était pas moins juste qu'ingénieuse.
On n'aime pas faiblement ces êtres fragiles qui semblent n'être retenus dans la vie que par quelques liens prêts à se rompre. M. Joubert ne tarda pas à l'éprouver. Sa correspondance renferme trop de témoignages de l'affection profonde qui l'unit à madame de Beaumont pour que je me dispense d'en parler ici; mais je ne saurais manquer d'insister sur une observation qui se rattache, si l'on peut dire, à l'histoire de son esprit : c'est que, pendant tout le temps que dura sa liaison avec elle, c'est-à-dire de 1794 à 1803, époque de la mort de cette femme si digne de regrets, les cahiers où il inscrivait ses pensées étaient plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre, la fraîcheur, la finesse des aperçus. Il semble qu'une source intarissable et nouvelle se fût ouverte devant lui, une de ces sources sacrées que l'antiquité avait placées au pied de l'Hélicon. Madame de Beaumont était pour lui plus qu'une amie : c'était sa muse. « Confidente de mes pensées et de mes erreurs, » s'écriait-il quand il l'eut perdue, de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dire désormais ? Vous étiez pour moi le public. »
Autour d'elle, il est vrai, s'était formé, dès son retour à Paris, un des petits cercles où s'assemblaient, vers la fin du siècle dernier, les débris échappés à la tourmente révolutionnaire. Cette réunion peu nombreuse se distinguait par une simplicité charmante. On se réunissait chaque soir dans le salon de madame de Beaumont, sans autre dessein que celui de se voir, de causer, de se féliciter de vivre encore. Chacun y apportait le désir d'écouter plus que de se faire entendre, d'approuver plus que d'être applaudi. On n'avait là, en faveur ou à l'encontre de personne, de ces partis pris qui font dégénérer les intimités en coteries. Il s'y dépensait beaucoup d'esprit sans doute, car aucun des interlocuteurs n'avait aux mains la menue monnaie qui fait les frais de tant de conversations vulgaires; mais on le dépensait sans prétentions, sans exigence, comme les princes répandent de l'or. « Paisible société, » disait plus tard M. Joubert, « où n'avait accès aucune des prétentions qui peuvent désunir les hommes; où la bonhomie s'unissait à la célébrité; où, sans y penser, on se faisait une occupation assidue de louer tout ce qui est louable, où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible société dont les débris ne se réuniront jamais que pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le nœud et qui les avait rassemblés. »