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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LIV. Villeneuve-sur-Yonne, 19 avril 1805

LIV. Villeneuve-sur-Yonne, 19 avril 1805

Correspondance de J. Joubert · 8 min de lecture · p. 149–154 · chapitre 53 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Molé, à Paris.

J'ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détestable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi, pessima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place que cet écrit doit occuper; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts, de n'être pas d'accord avec lui-même. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté et il me semble que l'auteur ne s'est pas fait une idée nette et complète de son personnage.

Quand il parle de Rollin, comme on le connaît, il en fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint, comme il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui a la voix forte, qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui, le jour de sa mort, gronde avec exclamation ceux qui le pleurent. Il lui donne de petites ruses, de petites malices, des mines et des attitudes, en opposition avec les mœurs de l'homme, l'esprit de sa profession, et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant d'être brouillés, pour se faire inviter à la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique ou inventé; mais, dans l'un et l'autre cas, je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par l'auteur à raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général, il me paraît trop épris de tout ce qui sent le collége. Il faut qu'il soit né écolier, et je crois, en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très-coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier.

D'abord, mon cher ami, connaissez-vous M. Crevier? Que vous le connaissiez ou non, je vous déclare que c'est un de nos meilleurs historiens; qu'on voit les personnages dont il parle, et qu'on s'en souvient; que son Histoire des Empereurs est la meilleure qu'on ait faite; que ce qu'il a écrit de l'histoire romaine est très-supérieur, comme peinture, à ce qu'a fait Rollin lui-même. Lisez, pour en juger, les guerres de Mithridate, écrites par l'un et par l'autre. On prétend que son style est dur. En le lisant, je ne m'en suis jamais aperçu. Au surplus, j'aime tout, en style, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur et le mou, même le noir et le blanc. J'exige seulement que la qualité et la couleur, une fois décidées, ne se démentent pas jusqu'à la fin. Qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité, raison d'existence, tout alors me paraît naturel et digne d'attention. Le style donc de M. Crevier ne m'a jamais choqué en rien. On n'y prend pas garde, à moins d'en avoir le projet, tant on est occupé et frappé de ce qu'il montre. Mais M. Crevier écrivit contre les opinions de M. de Montesquieu ; il a fait une Histoire de l'Université, qui peut-être ne vaut pas les autres : je ne la connais pas; on l'appela le lourd Crevier :

Le lourd Crevier crut remplacer Rollin,

disait Voltaire; et, sur cette autorité, ou par une combinaison de contrastes, il a plu à votre jeune homme de le sacrifier à la prévention, avec une injustice dont je suis vraiment outré. Il a même appliqué à son caractère, avec une révoltante étourderie, ce qu'on avait dit jusqu'ici de ses écrits. Il en fait un homme dur, parce qu'apparemment il ne tressaillait pas avec les mères, et ne triomphait pas avec les écoliers. Il va même jusqu'à soutenir qu'il n'était pas aimable, ce qui est grave dans un ouvrage de morale. Exiger, avec le siècle, que la vertu (Crevier en eut) soit riante, soit caressante, soit moelleuse; faire de l'amabilité une des conditions du mérite d'un professeur et de l'approbation qui lui est due, c'est flatter les dépravations de son temps, c'est avoir pour les préventions une condescendance coupable, c'est corrompre les poids et les mesures.

Ma dernière lettre a fort bien pu être tiède, et même très-maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contretemps. Celle-ci, probablement, ne sera pas chaude non plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres ? Ne suis-je pas sûr que personne au monde ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, plus entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes où m'a mis votre impression, depuis que j'en ai eu la première nouvelle, en sont une bonne marque pour moi.

Il y a, en effet, dans votre ouvrage, des opinions des expressions remarquables, des idées du caractère le plus haut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues, et que je vous verrais volontiers jeter au public.

Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent, sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, non-seulement dans vos opérations, mais dans vos goûts; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz; que vous n'enchaîniez en vous cet attrait pour la variété, cette inconstance naturelle à l'esprit, qui, le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes, et même à des jugements opposés, l'enrichissent en le promenant, et, par ses erreurs mêmes, le dressent à ne plus se tromper. Croyez que si le ciel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle pourrait fort bien être, en littérature, ce que la mobilité d'humeur, dans les enfants, et leur curiosité légère, sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal, à vous.

Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explication, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute que si elles sont fondées, en vous les communiquant, je leur ôte d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver.

Arrêtons-nous. Je dirai le reste une autre fois. J'ajouterai seulement, pour aujourd'hui, que notre départ est fixé au 5 mai, et que nous arriverons à Paris le lendemain. Nous vous sacrifions le petit voyage à la campagne, dont vous avez entendu parler, ne pouvant pas le faire en ce moment de mauvais temps. Il nous retarderait beaucoup trop.

On n'a pas vu le pape à Sens, parce qu'il se s'y est pas montré. Je l'ai cependant aperçu deux fois, au fond de sa voiture, mais si rapidement, que je suis, à son égard, ce que seront certainement, à l'égard de Rollin, ceux qui ne l'auront vu que dans M. Gueneau : j'ai quelque peine à me le représenter.

Portez-vous bien. J'écris en poste, et si je ne me hâtais, je n'écrirais pas.

LV

Paris, 12 Juillet 1806.

A madame de Vintimille.

J'avais invité à dîner, pour mardi, M. de Chateaubriand et M. Molé. Ils sont venus, l'un à cinq heures et demie, l'autre à six.

Il y avait peu de monde, et on a donné une minute aux révérences. Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé, et se sont secoué le bras d'une manière très-sensible.

On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très-gaiement, et de manger comme des ogres.

J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat, et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits.

Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tête à tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures, et d'où il m'a fallu les arracher, à la nuit noire.

Le lendemain, mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore, à sept, chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Molé, à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché.

Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui.

Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier.

Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats, comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie.

Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits, je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi!

Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir ; je les ai appelés serpents réchauffés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela.

Heureusement, pour les mauvais effets que pourrait avoir leur réunion, et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, à l'éloignement où vont vivre l'un de l'autre, ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.

Madame de Chateaubriand n'était pas du festin, parce qu'elle se trouva fort incommodée ce jour-là. Elle va mieux, et, comme vous savez, elle part avec son mari.

Voilà tout, ce me semble. Je sais ce que vous est une nouvelle, et une nouvelle de cette espèce. Aussi n'ai-je pas perdu un moment pour vous mettre au courant de celle-ci. Vous la savez à présent comme moi-même. Je vous ai mis tous les points sur tous les i. C'est à la condition que vous m'enverrez les premiers vers que fera M. de Vintimille; quoique, à vrai dire, je me trouve déjà payé par le plaisir de vous avoir appris ce que vous avez voulu savoir.