LXIII. Villeneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1807
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Guitaut, à Époisses.
Il y a, Madame, dans le monde, un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand vilain nom, dont l'épithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant.
Ce mal bizarre, qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules, sur les dents; et, quand il est las de bondir ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.
Alors on croit ne plus souffrir; mais on porte au dedans de soi un poids affreux, pire que toutes les douleurs.
J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot, et je m'en sentais accablé, lorsque la vôtre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins, et depuis que je l'ai reçue, j'ai fait cinq mouvements complets.
Le premier, Madame, a été d'écrire à M. Molé, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, dans un billet que vous avez comblé de gloire, et qui ne mérite pas d'être compté; le second a été de vous écrire à vous-même; le troisième, de chercher sur ma table une demi-douzaine le lettres éparses, que j'avais commencées pour vous, dans les intervalles de mes angoisses, et que j'avais toujours été forcé d'interrompre, en me disant : Je souffre trop; je recommencerai demain; le quatrième a été de les lire; le cinquième enfin est de vous en envoyer la copie. Comme l'intention, quand elle est ainsi constatée, équivaut à l'exécution, je pourrai me vanter à vous de vous avoir écrit six lettres pour une, moi qu'on a toujours accusé de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte, avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n'ai pas changé un seul mot, quoiqu'il y en ait qui me déplaisent; je n'ai voulu rien ajouter, quoique j'en fusse bien tenté ; enfin tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.
Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie, ou tout au moins d'une charrue, et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs, il ne faut pas vous ruiner.
Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont riessieurs vos fils? Que pouvons-nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous, en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? J'ose espérer que vous nous donnerez vos ordres, convaincue à la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.