LXI. Villeneuve-sur-Yonne, 11 novembre 1801
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Vintimille, à Paris.
Vous avez dédaigné mon innocence, et le ciel vous en punira.
J'ai fait le tour du monde. J'ai vu le château de Bussy où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.
Mourez de honte ! au milieu de ces curiosités, mon premier et unique mouvement a été de m'écrier: « Ah! & où est madame de Vintimille? ›
J'espérais trouver ici, à mon retour, une lettre de vous, et j'avais dans ma tête, pour y répondre, une demi-douzaine de relations qui vous auraient fait plaisir; mais je n'ai rien reçu et vous ne saurez rien.
Je veux vous dire seulement que le portrait que nous avons vu ensemble autrefois, chez madame de Muy, est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint, mais il a plus de feu et de vie; on y retrouve davantage, pour ainsi dire, une nature qui a été prise sur le fait.
Figurez-vous, une bonne fois pour toutes, que madame de Grignan avait le visage de l'esprit de sa mère, et que madame de Sévigné avait le visage de l'esprit de madame de Lafayette, une mine longue et posée, mais sage et tendre; en sorte que ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de madame de Grignan, lui venait de ses traits, et ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de madame de Sévigné, lui venait de ses pensées.
Je m'embrouille un peu et j'embrouille mon écriture mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie, ces deux femmes étaient nées pour s'aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.
J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. Mais, pour celui-là, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont l'amitié est à toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.
Je n'ai pu désarmer Sabathier mon rival; il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.
Malgré cette humeur homicide qui me domine, je sens encore pour vous, au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité, le présent est abominable. Je vous livre à vos remords, et je me renferme dans ma vertu, comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.
Je porterai bientôt avec moi, à Paris, ce fragile rempart, et du fond de mon trou, je demanderai aux passants de vos nouvelles.
Adieu, Madame. Il m'en coûte de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut; l'honneur l'ordonne. J'obéis, et je vous redis le plus tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.
P. S. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on l'a pris chez votre marchand. J'en suis fâché, car je voudrais que mes ressentiments pussent se lire d'une lieue, et que vous n'en perdissiez r'en. Je suis outré.