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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XCVI. Paris, 22 juillet 1821

XCVI. Paris, 22 juillet 1821

Correspondance de J. Joubert · 5 min de lecture · p. 270–273 · chapitre 91 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Vintimille.

Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure, avec toute la sincérité que je vous dois, et dont, pour rien au monde, je ne voudrais me départir en aucun temps, surtout à pareille heure et en un fel jour, je vous jure, dis-je, par vous, par moi, par sainte Madeleine et par les tubéreuses, les plus chers de mes * souvenirs, je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié, par toute ma véracité, par toutes mes fidélités, que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos, que dans celle dont vous avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment, et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses) ; je m'assis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai. Je sortis presque restauré, et je me dis, au fond de ma voiture, en arrivant sur le boulevard : S'il m'était possible de quitter, tous les jours, mon lit à pareille heure, de courir par un pareil temps, et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus long-temps.

Maintenant, soyez franc, ouvert, transparent, et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir l'air gêné, embarrassé, mal à l'aise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître et qui savent le mieux juger ! Je vois avec douleur qu'il vient un temps où l'on ne ressemble plus à ce qu'on est, et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même, en dépit de mes dehors.

J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie quand je suis de sang-froid, et me fatigue quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus, en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content, ranimé, et ranimé si bien, que j'eus la force de faire, en vous quittant, deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.

J'allais vous écrire, au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que Je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Non-seulement je vous pardonne Garât, mais je vous dirai quelque bien de son livre. La lecture en est un peu fatigante, à mon gré, mais point du tout ennuyeuse. Cet homme peint faux, mais il est peintre. Il y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses, parce que, s'il ne peint pas les objets dont il parle tels qu'ils sont, il les peint, du moins, tels qu'il les voit, et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin, s'il est fou et archi-fou, il est homme d'esprit et bon homme, mais bon homme à un excès digne d'observation, et qui m'a beaucoup occupé.

Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies, et vous m'avez mis dans la nécessité de faire la mienne.

J'aurais été plus gai, plus leste et plus court, si, comme je l'espérais, je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 1801, qui a joué dans ma vie un si beau rôle, et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien, et à jamais.

X C VII

Paris, 80 août 1821.

A madame de Vintimille.

Je ne puis aujourd'hui vous parler d'aucune autre douleur que de la vôtre; j'y prends une part bien sincere, je vous assure, et par des motifs indépendants de votre propre affliction.

J'avais vu chez vous, une fois, ce modèle touchant de la plus haute patience, cette image de la bonté, qui se peignit si doucement dans ma mémoire, et qui n'en sortira jamais. Je penserai toujours à madame de Laborde, quand je voudrai me faire une vive idée de l'inaltérable égalité d'humeur et d'âme que peuvent donner la raison et la vertu.

Mon frère, que les affaires de son beau-père ont appelé et retenu forcément depuis six semaines à Villeneuve, doit arriver à la fin de cette semaine. Ses travaux judiciaires n'ont point été interrompus par cet éloignement indispensable; il avait emporté tous ses dossiers, et n'a fait que changer de cabinet. Je lui ai fait rappeler madame de Montmorency, et sûrement il n'aura rien omis de ce qui lui aura été possible pour vous donner satisfaction.

Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de coffre-fort où il n'est permis à personne de les voir. On ne s'en occupera qu'après les autres intérêts.

Je n'ai eu aucune occasion de lire le discours de Villemain, que je crois bon. Celui de Roger m'a plu, surtout la première partie. Je ne m'attendais ni à mieux, ni même à aussi bien.

Notre départ approche, et les préparatifs en seraient achevés, sans les occupations que nous donne la présence du pauvre Frisell, toujours inconsolable, et qui ne nous quitte pas. Sa fille est charmante, et entre demain au couvent de la Visitation, très-digne de l'éducation qu'on y reçoit, et impatiemment attendue par ces excellentes religieuses.

Donnez-moi encore une fois de vos nouvelles, je vous en conjure. Vos deux dernières lettres m'ont fait un plaisir particulier. Il y avait là un accent du cœur très-marqué, et qui a fortement ému le mien. Mais que disiez-vous que je vous ai fait des reproches? Je ne l'ai ni osé ni voulu.

Quoi que vous fassiez, je penserai toujours que vous avez raison, même quand j'aurai l'air de gronder; j'en ai perdu l'habitude depuis longtemps, et quelquefois je le regrette.

A vous, depuis près de vingt ans, et pour jamais.