XXXVI. Villeneuve-sur-Yonne, 23 août
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Beaumont, au Mont-Dore.
Quand vous ne recevez pas de nos lettres, c'est tout au plus pour vous un petit plaisir de moins dans le monde; mais quand nous ne recevons pas des vôtres, nous souffrons un insupportable tourment. Ne fût-ce qu'en sa qualité de croyance du mal et d'opposé de l'espérance, la crainte est toujours en moi un sentiment contre nature. Jugez donc en quel état violent me réduisaient les peurs de toute espèce qui m'agitaient depuis huit jours, et dont vous étiez le sujet. J'avais tardé à m'effrayer; mais, lorsque le temps que j'avais naturellement prescrit à mon attente eut expiré, quand ces courriers, qui passent trois fois la semaine, se furent succédé sans rien apporter de vos eaux, lorsqu'enfin le terrible Non qu'on répondait toujours à la question : Y a-t-il des lettres de madame de Beaumont? m'eut échauffé les oreilles par son obstination et son uniformité, une espèce de tremblement s'empara de mon âme, et je désolai toute la maison de mes désolations. Enfin, enfin, une lettre que j'ai reçue hier de madame de Vintimille m'a appris que vous lui aviez écrit du Mont-Dore ; que vous vous y ennuyiez mortellement, ce qui est toujours signe de vie, et que les eaux vous assoupissaient, ce qui vous repose d'autant. Je ne reverrai jamais son écriture sans un vif plaisir, non-seulement à cause d'elle, mais encore à cause de vous, et pour l'extrême soulagement qu'elle m'a apporté dans cette circonstance. Maintenant, que vos lettres arrivent quand il plaira à la poste, me voilà aguerri. Il n'y aura perte que de plaisir, et après les agitations dont je suis sorti, tout me paraît repos et bonheur.
La lettre de madame de Vintimille m'avait été remise au moment où nous allions monter en voiture. Je ne l'avais pas ouverte avant de partir, parce qu'il m'avait fallu du temps pour jurer, tempêter et gémir de ce que je n'en recevais pas d'autres que celle-là. Nous allions à Bussy tristement, lorsqu'en lisant cette lettre, à la lueur d'une des quatre lucarnes de notre fourgon, j'ai trouvé et articulé la mention qu'elle faisait de vous. La carrossée eut, comme moi, une surprise qui ragaillardit tout le monde, jusqu'aux enfants et au cheval. Songez donc quelquefois avec quelle incurable fidélité on vous aime dans ce petit coin de la terre, et que cela vous engage à guérir et à nous taire part de ce que vous tenterez pour cette bonne œuvre.
Pour peu que vous tardiez, ce sera mon frère qui nous donnera de vos nouvelles. Il est à Vichy, à trente lieues de vous. Son mal l'avait repris plus fortement qu'auparavant, en pleine joie, en plein appétit, en plein sommeil et au milieu des distractions les plus propres à le guérir. Tous ces biens se sont soudainement évanouis sans cause, et une accablante tristesse, un abattement insoutenable, auquel ni lui ni nous ne pouvions remédier ni suffire, le tourmentant chaque jour de plus en plus, nous l'avons forcé à recourir au grand remède. Il est parti et arrivé avec son beau-père, adroitement stimulé par nous, et que l'amour qu'il a pour son gendre, la peur que nous lui avons faite de ses coliques anciennes, et la dignité d'un voyage aux eaux ont déterminé tout d'un coup à cette mémorable expédition.
Dès que son temps de boire sera fini, mon frère laissera le beau-père à Moulins ou à Clermont, et ira comparer la chaleur de ses bains avec celle des vôtres. Il a rencontré à Vichy un M. de Chazal, possesseur d'un fort joli château, entre Briare et Montargis, et ancien conseiller au parlement. Ce M. de Chazal est un vieillard de soixante-seize ans, gai, spirituel, et médecin bénévole de tout le genre humain. Il a vécu moribond depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante, étudiant la médecine tous les jours de sa vie, et cherchant à se rendre anatomiste consommé. Il prétend que, pour vivre long-temps et se donner le temps de guérir, il ge s'agit que d'une chose, de se tenir en appétit, et que, pour se tenir en appétit, il n'y a qu'un moyen infaillible, qui est de ne pas manger. Une cuillerée à café de miel dans un verre d'eau, tous les matins, avec une rôtie de pain bien grillée, lui paraît un régime excellent. Un peu de vin de Bordeaux pris à jeun, avec du sirop de violette, est mis par lui au premier rang et à côté de la cuillerée de miel. Il est surtout important, selon lui, quand on a les maladies qu'il appelle vaporeuses, de dire à son imagination, dès les premières bouffées : lu es une menteuse, et de croire toujours qu'on souffre moins qu'elle ne le prétend.
Il n'est pas, quoique bien portant aujourd'hui, tellement délivré de ses anciennes habitudes, qu'il ne soit réduit, de temps en temps, à recourir à la rôtie à l'eau; mais l'effet en est toujours infaillible.
J'ai voulu vous faire part de ces détails encourageants. En voici un autre qui est sous nos yeux. La supérieure, que vous connaissez, vit, depuis quatre mois, d'un verre d'eau rougie et sucrée, et supporte les quatre-vingts ans qui l'entraînent avec cette seule nourriture, renforcée, dans les jours d'extraordinaire, d'un peu de café au lait pris le matin. Elle a encore assez de vie pour dire des choses flatteuses aux gens qui la visitent, et pour répéter, en se réjouissant de voir de son lit la rue et les passants : 4 J'aime bien ma petite maison ! s
Vous n'avez que trente et peu d'années. Si vous pouvez vous résoudre à vivre quelquefois couchée et à compter les solives souvent, vous vivrez autant que la supérieure, et vous serez aussi vive, aussi gaie que le M. de Chazal de mon frère.
Nos compliments à madame Saint-Germain, qui est pour nous une personne considérable, depuis qu'elle est la seule de notre connaissance qui prenne soin de vous.