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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXXIII. Paris, 10 juillet 1803

XXXIII. Paris, 10 juillet 1803

Correspondance de J. Joubert · 3 min de lecture · p. 78–79 · chapitre 35 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A M. Molé.

Envoyez-moi, je vous en supplie, vos manuscrits à Villeneuve. Là je serai tout à vous; je vous lirai avec toute mon attention, et pourrai vous juger avec une sévérité dont aucune distraction ne viendra ralentir les coups. Vous désirez qu'on vous maltraite; je le ferai, avec la rigueur qu'un examen très-réfléchi inspire ordinairement à un esprit isolé de tous les objets, et qui n'a devant lui, pour termes de comparaison, que les modèles. Vous serez content de l'excès de mes sévérités. Ne demandez pas cependant que, pour vous plaire, je me montre pire que la vérité ne l'exige. Une censure injuste peut faire plus de mal qu'une louange déplacée, car il importe encore plus peut-être de ne point éviter le bien que d'éviter le mal. Et, à ce propos, je vous préviens que, si je loue avec plaisir, je blâme avec une force qui me fait quelquefois dépasser les bornes mêmes de la sévérité. Ayant à vaincre, en effet, deux résistances que les vérités dures trouvent toujours en leur chemin, dans le cœur de celui qui les dit, et dans le cœur de celui qui les écoute, je procède à coups de collier, et mes expressions vont souvent au delà de ma pensée. Quand je blâme de vive voix, quelques mots d'explication corrigent vite cet excès; mais quand j'écris, l'inconvénient est durable. Au surplus, mon opinion sur la nature et les qualités de votre esprit est désormais fixée et invariable. Votre plume ne peut, à cet égard, rien m'apprendre. Faites bien, faites mal; ayez raison ou ayez tort, cela n'importe en rien à mon jugement; je n'en saurai pas moins ce que vous valez. Vous n'avez pas encore usé peut-être, et cela même est probable, de toutes les ressources qui sont en vous; peut-être même vous en avez usé trop peu habilement. Je m'y attends, et, s'il le faut, je m'attends à pis encore. Mais quand cela serait, je n'en croirai pas moins que l'instrument dont vous n'auriez pas admirablement joué est admirable en soi, et que le ciel vous a donné une tête qui est d'or et de ce qu'il y a de plus précieux dans ses fabriques éternelles.

Ne différez donc pas plus longtemps des communications dont vous m'avez laissé le maître. Mon vif désir est de les recevoir sans délai. Je devrais me fâcher de ce que vous vous reprenez, dans votre lettre, après m'avoir annoncé votre envoi; c'est résister au ciel. Aimez la confiance.

J'ai tardé beaucoup trop à vous répondre, et je vous en demande pardon. Ce mot est plus court que les excuses innombrables que je pourrais vous alléguer et qui vous seraient ennuyeuses. Au surplus, quand je serais coupable, je remets ma lettre en des mains qui portent avec elles les bontés dont on a besoin. N'oubliez pas que si l'automne est belle et la vendange bonne, je vous sommerai de venir nous voir, et que vous m'avez promis d'être complaisant.

Portez-vous bien. C'est à la fois un désir, un souhait, un vœu et un précepte littéraire; un principe pour faire bien et beaucoup, dans la vie et dans le cabinet; une règle de morale et de rhétorique; enfin un sentiment intime d'attachement que je vous exprime sous cette forme vulgaire.

Prenez bien soin de madame de Vintimille, Nous l'aimons jusqu'à vous la recommander.