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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXXIX. Villeneuve-sur-Yonne, 14 septembre 1803

XXXIX. Villeneuve-sur-Yonne, 14 septembre 1803

Correspondance de J. Joubert · 12 min de lecture · p. 95–103 · chapitre 41 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Beaumont, à Lyon.

Je crois que votre vivacité serait très-capable de vous tuer; mais je n'en suis pas moins persuadé qu'elle vient d'un grand fonds de vie. Ménagez-la, je vous en supplie, comme une bonne chose qui peut devenir dangereuse.

Je vous ai successivement conseillé le noir et le blanc, le vert et le sec. Ma pauvre imagination se tournait de tous les côtés pour vous chercher quelque soulagement, et pour se créer à elle-même quelques fondements d'espérance et de consolation. Ce n'est pas à ma médecine qu'il faut prendre garde dans tout cela, mais à mon amitié, ardente à se plier et à se replier en cent opinions différentes, pour vous trouver un meilleur avenir.

Mon intention n'a point été du tout de vous mettre au régime de M. de Chazal. Sa doctrine m'a paru propre à tranquilliser ceux que la nature force impérieusement à vivre comme il le prescrit, et j'ai été quelquefois de ceux-là. Vous pourriez vous y voir réduite comme nous; et encore est-il bon de savoir d'avance que ce que l'on fait, en pareil cas, par nécessité, n'est pas tellement une folie et un danger, que quelques personnes ne le trouvent une sagesse et un remède. Je suis, pour mon compte, et par expérience, de son avis; et son système, si système il y a, me réjouit par son opposition avec celui de M. Vigaroux, qui conseille invariablement aux faibles ce que les forts seuls peuvent pratiquer. Y a-t-il rien de plus désolant dans le monde que les maximes qui vous donnent, pour unique ressource, ce qui vous est un mal certain? Tel est pour moi le vigarousisme. Et remarquez que mon M. de Chazal fait tout dépendre de l'appétit. Conserver l'appétit, c'est sa règle fondamentale. Quand on peut le conserver, et, à plus forte raison, te faire naître, en bien mangeant, il ne s'y oppose pas ; au contraire : et lui-même, dans ses vieux ans, mange beaucoup. J'espère que cette circonstance, que j'avais omise, le réhabilitera dans votre esprit. Ne l'appariez pas, je vous en conjure, avec votre vieux commandeur, qui veut que la vie sorte toujours du mouvement, tandis que c'est le mouvement, au contraire, qui doit sortir de la vie. Comme je me suis tué par ma fidélité opiniâtre au dicton : Courez et mangez, je suis pour mon vieillard contre le vôtre et contre tous les Va garoux.

Ma prieure vit toujours, avec son verre d'eau sucrée et rougie de vin. Il y eut l'autre jour une grande alarme parmi ses héritiers futurs : elle demanda et mangea la moitié d'un œuf; on crut qu'elle allait rajeunir. Sa santé, cependant, serait moins favorable que son agonie à sa succession. Elle passe, depuis trois mois, le temps qui lui reste à donner son argent aux domestiques qui l'ont servie, et ses bijoux à ses voisines. Elle appelle ses créanciers et des notaires, fait des remises d'intérêts échus, se réconcilie avec les parents qu'elle n'aimait pas, les trouve bons et se fait trouver bonne. C'est là vivre, certes; et si le ciel voulait me laisser la libre ef parfaite disposition de ma tête, avec d'amples moyens de satisfaire aux inclinations de mon cœur, tous les jours et à toutes les heures, je consentirais avec joie à passer, comme elle, dans mon lit, et les fenêtres ouvertes, dix, vingt, trente et cinquante ans de ma vie, tout le temps enfin qu'il lui plairait. Vivre, c'est penser et sentir son âme; tout le reste, boire, manger, etc., quoique j'en fasse cas, ne sont que des apprêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement, et je me passerais fort bien de corps, si on me laissait toute mon âme.

Cette vieille prieure n'est pas même privée de plaisirs dans ses cinq sens. Elle dit toujours, quand elle voit les gens qui passent dans la rue : « Oh! que j'aime ma petite maison! » Voilà un beau plaisir ! me direz-vous, et je vous répondrai : Heureux sont ceux qui s'en contentent, qui en jouissent sans rien désirer au delà, et qui sont prêts à le perdre, sans songer à le regretter !

Votre activité s'indigne d'un pareil bonheur; mais voyons si votre raison ne serait pas de cet avis. La vie est un devoir; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir, quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et de la meilleure grâce. qu'il est possible, et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : c'est assez. Je fais intervenir le ciel comme un ingrédient nécessaire dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de santé, à moins qu'ils n'inspirent et n'éprouvent quelque amitié qui les remplisse.... Hélas ! je sens que ma plume mollit et que mon esprit se décourage. Il s'embrouille, il bégaye, il devient interdit en vous parlant ainsi, comme le fait toujours ma langue, quand je vois qu'on ne m'entend pas. J'attendrai, pour m'exprimer mieux, que quelque heureuse circonstance ait ranimé en vous ce fonds de raison admirable qui y est caché. Si jamais il s'y développe, vous voudrez vivre, vous vivrez et vous guérirez, en ne songeant plus à guérir. En attendant, adoptez au moins, par régime et par tolérance, mon dire principal : la vie est un devoir. En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, vous la trouvez avec raison insupportable; mais c'est la considérer mal. Je brise là. J'ai eu bien de la peine à me retirer de cette pensée, où je me suis repenti d'être entré, dès le premier mot. J'étais tenté de l'effacer; mais ma plume et mon papier avaient été si propres jusque-là, que, contre ma coutume, j'ai eu horreur de la rature, et j'ai mieux aimé, dans le cours de mon bavardage, une faute qu'une lacune. C'est, je crois, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Mais je vieillis apparemment. Quoi qu'il en soit, vous voyez ce long papier-ci : eh bien ! imaginez que, pendant vingt-cinq ou vingt-six jours, j'ai constamment, deux ou trois fois par semaine, envoyé à M. Molé des lettres d'une taille aussi longue, écrites de ce caractère menu et contenant trois feuillets, pages, revers, coins et côtés remplis. Je vous dirai peut-être un jour à quel propos cette correspondance, qui n'en est encore qu'à la moitié, et pendant laquelle je l'ai déjà rendu heureux deux ou trois fois, et l'ai fait enrager deux ou trois autres.

J'ai écrit une fois à M. Pasquier, une fois à M. Julien, quatre fois à madame de Vintimille, deux fois à Fontanes. Il me reste à répondre à tous les susdits et à Chênedollé dont j'ai reçu une lettre hier. Tout ce monde me demande de vos nouvelles. Je suis le bureau où l'on s'adresse pour avoir votre bulletin. Véritablement, je suis tenté de me lâcher, quand je vois à quel point vous êtes aimée, et combien vous le croyez peu, pour vous épargner probablement le désagrément de vous sentir un peu ingrate.

Je n'ose pas m'opposer au midi : il s'agit de tousser moins, et cela est sacré. Néanmoins je crois quelquefois que le vent du désert et le froid de l'isolement vous sont plus funestes que tous les autres. J'attends votre dernière décision avec impatience et inquiétude, comme on attend les nouvelles d'un grand procès où il s'agit de la fortune. Si le nord l'emportait, il faudrait passer tout votre hiver ici. Vous auriez une chambre au midi, madame Saint-Germain à côté de vous, un climat pire peut-être que celui de Paris, mais un repos que vous ne trouverez nulle part ailleurs, et qui est, à mon gré, le remède dont vous avez le plus besoin.

Mon frère est revenu, ignorant complétement qu'il a jamais été malade, et ne sachant pas qu'il se porte bien Comme sa maladie n'était pas une maladie, sa guérison n'a pas été non plus une guérison. Nous l'attendons aujourd'hui.

Écrivez-moi des lettres courtes (il y a bien de la force à vous donner un tel conseil), et ménagez-vous. Je ne demande que cela toute votre vie, pour me payer des tourments que vous me donnez.

XL

Villeneuve, 17 septembre 1803.

A M. Molé, à Paris.

Je veux vous faire quelques observations sur les moyens de conserver sa volonté, car ce petit traité est une chose neuve, piquante, ingénieuse, utile, charmante. Réfléchissez, je vous prie, sur les points qui suivent :

1° La volonté agit sur la volonté, et par là elle peut beaucoup ; mais elle n'a d'ailleurs de pouvoir direct sur aucune chose, excepté sur les muscles.

2° Les fous et les méchants ont plus de volonté que les sages et les bons, car ils veulent obstinément et invinciblement, même contre tout droit et contre toute raison.

3° Dire aux hommes : Veuille et tu pourras, n'est-ce pas les encourager à ce qu'ils ont tant fait, dans les fureurs des derniers temps, à vouloir l'impossible?

La volonté est toute-puissante sur nous, et certes elle a par là une importance suprême; mais elle n'est point toute-puissante sur le monde. On a dit à ce sujet des choses aussi propres à rendre les hommes têtus qu'à les rendre fermes, plus propres à rendre les ambitions inflexibles que les vertus incorruptibles. A entendre certaines gens, on serait tenté de tenir sa tête à deux mains, pour la rendre bien invariablement opiniâtre. Cela me fait souvenir d'un ami de Fontanes, qui soutenait, dans notre jeunesse, et très-sérieusement, que la volonté étant maîtresse de tout, on guérirait, quand on est malade, si on voulait fortement guérir, et l'on ne mourrait jamais, si bien résolûment on voulait ne pas mourir. Non; on ne vit point, on n'a point de l'esprit, de la santé, de l'argent, des honneurs ou des terres, précisément parce qu'on en veut, mais parce que ce vouloir nous fait marcher dans la voie où il s'en trouve. La volonté ne crée rien ; elle ne porte qu'à user de ce qui est créé.

Je voudrais qu'on offrît aux hommes, dans la fermeté de la volonté, un moyen de vertu, mais non pas un moyen de succès ; et qu'on leur dît : Avec une volonté forte et bien réglée, tu établiras l'ordre en toi, chez toi, autour de toi; mais non pas : Si tu as assez de volonté, tu seras le maître du monde. Il serait temps qu'ils comprissent que, pour le bonheur et le véritable succès, l'important n'est pas de vouloir fort, mais de vouloir juste.

Cela vous paraîtra vrai et clair dans le sens où tout le monde entend le mot de volonté; mais peut-être n'est-ce plus aussi vrai dans le sens strict que la rigueur a quelquefois attache à ce mot. Il ne lit plus aloE (dg de savoir quel est le meilleur,

pour être utile et pour être entendu, de prendre les mots dans le monde ou de les prendre dans l'école.

Je soutiens qu'il vaut mieux les employer dans le sens populaire que dans le sens philosophique, et mieux encore, dans le sens naturel que dans le sens populaire. J'entends, par le sens naturel, l'acception populaire et universelle, réduite à ce qu'elle a d'essentiel et d'invariable.

Prouver par la définition ne prouve rien, si celle-ci est purement philosophique; car, selon moi, ces définitions n'obligent que ceux qui les font. Prouver par la définition, lorsqu'elle exprime l'idée nécessaire, inévitable et claire qu'on se fait généralement de l'objet, dès qu'il est nommé, prouve tout, au contraire, parce qu'on ne fait alors que montrer aux autres ce qu'ils pensent, malgré eux et à leur insu.

La règle qu'on est le maître de donner aux mots le sens qu'on veut, et qu'il ne s'agit que de fixer celui qu'on leur donne, est fort bonne pour la simple argumentation, et peut être admise dans les salles de cette espèce d'escrime; mais, dans la métaphysique ingénue et noble, et dans le véritable monde littéraire, elle ne vaut rien.

Il faut ne jamais perdre les réalités de vue, et n'employer ses expressions que comme des milieux, des verres propres à mieux représenter ses pensées. Je sais, par ma propre experience, combien cette règle est difficile à observer; mais je juge de son importance par le malheur de toutes les métaphysiques. Aucune n'a prospéré, par la seule raison que, dans presque toutes, on a constamment usé de chiffres au lieu de valeurs, d'idées forgées au lieu d'idées natives, de jargon au lieu d'idiome. La plus belle, et la seule qui mérite qu'on y prenne garde, est celle qui du moins a donné des images au lieu de raisons; car ces images plaisent, elles amusent; elles remuent, elles donnent à l'esprit de belles dispositions.

Au surplus, vous avez évité l'inconvénient dont je me plains dans tous les bons endroits de votre écrit Vous y avez montré une métaphysique humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes à tous. Ne vous égarez pas en substituant des acceptions de mots privées à leur acception publique.

Il y a, dans ce chapitre sur l'importance et les moyens de conserver sa volonté, des choses simples, vraies, neuves, admirables. Je vous en parlerai quelque jour, pas trop indignement peut-être, car j'en suis fort enthousiasmé. En attendant, tournez autour de votre sujet; enflez-le des accessoires convenables, et pourtant n'excédez pas la mesure. C'est une personne ; n'en faites pas une pure étendue. Tout ce qui dépasserait les pieds, les mains, le tronc, la tête, et l'espace indispensable pour loger tout cela avec ses contours, serait de trop. Quand notre esprit produit, il enfante en lui-même, avec sa production, tout ce qu'il faut pour la nourrir et l'augmenter, si nous prenons le temps de la porter à terme, et que nous ayons le soin de la couver. Fouillez-vous, mais ne faites pas d'excursions; ayez soin même d'isoler, le plus que vous pourrez, votre véritable sujet. Beaucoup de pensées ne se tiennent entre elles que parce qu'elles tiennent ensemble à nous. Démêlez, divisez, séparez ce que vous avez dans la tête, pour ne mettre dans votre livre que ce qui est inséparablement lié à sa matière. En un mot, coupez le cordon.

J'ajoute pourtant à tous ces beaux conseils que s'il vous est bon de circonscrire votre plan, le plus que vous pourrez, il vous est encore meilleur de laisser votre esprit agir en liberté. J'aime les petits livres; mais quand on commence surtout, il est peut-être profitable qu'un livre court soit extrait d'un long manuscrit. Si vous étiez porté à la diffusion, je vous recommanderais d'épargner le papier; mais, grâce au ciel, vous avez naturellement l'amour d'une concision nette et élégante. Laissez donc faire à votre esprit et à votre plume ce qu'ils voudront : ce qu'il y aura de trop sera aisément retranché.

Je vous dirai le reste une autre fois.