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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert XXIII. A madame de Beaumont, à Paris

XXIII. A madame de Beaumont, à Paris

Correspondance de J. Joubert · 5 min de lecture · p. 49–52 · chapitre 25 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Êtes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite, afin que je prenne un parti : celui d'être bien content, si vous parvenez enfin à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée que d'un nom qui vous aura toujours appartenu.

Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis ? Pauline de Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline de Montmorin lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appellerons-nous? Je vous déclare d'avance et hautement que je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appelez-vous mademoiselle; si vous ne voulez pas qu'on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-Hérem. Madame de Saint-Hérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. Madame de Sévigné qui, comme vous savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être, nous userons de la suscription ordinaire, avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle, à juste titre et à bon droit.

Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.

Sans lui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès; qu'il en soit de plus en plus digne; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui !... Mais il est jeune, il est morte!, et je méprise toujours infiniment ses associés !

Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée!

Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, › me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi. Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.

Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit; ma présence aide à sa mémoire.

Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, etsi peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.

Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis très-fermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune « espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des- « sus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité. ›

Elle me vit partir dans ces sentiments; et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas, et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat...

Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car nour rien au monde je ne la relirais. La dernière m'avait soulagé; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne vous en mettez pas en peine, car je serai guéri demain, ou tout au moins après-demain.

Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d'être persuadée qu'en cela vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a l'encore de la faim, l'encore du désir, l'encore aspiratif, l'encore des enfants; Werther en parle; c'est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l'autre : il n'est pas tait pour vous.