LXXXIII. Paris, 18 mars 1816
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A madame de Vintimille.
Avez-vous le temps de penser à moi quelquefois, au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel, ne lis que la moitié d'un seul journal, qui vois peu de gens, et qui me bouche les oreilles quand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tête assez libre. Je m'y promène quand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréables de ces recoins que j'aime à parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.
Je me reproche cependant de vous exposer à croire que j'ai pu vous oublier. Mes négligences sont grandes, sont longues, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême; le jour encore mieux, puisque c'est aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moi-même. Si vous avez, pour votre part, quelque petit reproche à vous faire, je vous permets de vous réconcilier avec vous.
Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison, sont revenues. Il faut bien vous le dire, pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi, et mes négligences, même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.
Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut prouver que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme, etc. Je veux encore embrasser ce système, et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment, et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal, au surplus, n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps où l'on se courbe, où l'on maigrit, où l'on tend au desséchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir; il est évident, à ce compte, que vous ne vieillirez jamais.
M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté à être hardi, et à s'adresser à vous en toute confiance. C'est un homme excellent, que j'ai déjà chargé de m'excuser auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté naturelle, la présence et le message, s'il ne s'est déjà présenté.
Dites-vous bien, je vous en supplie, que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblais être, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être, ou du moins il faudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous, et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.