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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert Notice sur la vie, le caractère et les travaux. DE (suite 3)

Notice sur la vie, le caractère et les travaux. DE (suite 3)

Correspondance de J. Joubert · 22 min de lecture · p. XLIII–LXII · chapitre 4 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je voudrais nommer tous les membres de cette réunion trop tôt dispersée. Les plus fidèles étaient MM. Pasquier, Molé, de Vintimille, Julien, Chênedollé, Guéneau de Mussy, de Fontanes; mesdames de Krüdner, de Vintimille, de Duras, de Lévis. Dans cet élégant cénacle, M. Joubert avait été bientôt distingué, et la bienveillance parfaite dont on l'honorait, les hautes relations qu'il trouvait ainsi l'occasion de former n'étaient pas sans influence sur le progrès et l'élévation de ses idées. C'était, pourquoi le taire? une heureuse circonstance dans sa vie que cette familiarité par hasard établie entre lui et ce que Paris comptait encore de gens distingués par la naissance, la fortune, l'éducation et le bon goût. Les hommes assurément sont enfants de leurs œuvres; mais, quelque doués qu'ils soient, ils doivent presque toujours à de fortuites rencontres une partie de leur dernière valeur. Ces bons hasards leur deviennent surtout profitables quand, placés au niveau de tous par les qualités de l'esprit, ils doivent à la modestie de leur caractère d'échapper aux jalousies, aux aigreurs, qui, dans de telles situations, altèrent ou corrompent en secret de moins heureuses natures.

M. Joubert, au surplus, payait généreusement l'accueil qu'il recevait chez madame de Beaumont. Il y avait conduit M. de Fontanes, et il y introduisit M. de Chateaubriand, M. de Chateaubriand bientôt devenu le dieu du temple.

C'était par M. de Fontanes qu'il l'avait connu. Ce dernier, comme on sait, réfugié en Angleterre au temps de la déportation, s'y était lié étroitement avec l'illustre écrivain. Frappés par la politique l'un et l'autre, ces hommes de lettres éminents s'occupaient moins encore, sur la terre étrangère, de la politique que des lettres, et M. Joubert, quoique absent, avait plus d'une fois trouvé place dans leurs entretiens. Malgré l'heureuse compensation que l'exil venait de lui offrir, M. de Fontanes, en effet, n'avait garde d'oublier les entretiens interrompus de son plus ancien ami. « Si je suis la seconde personne, » lui écrivait M. de Chateaubriand, « à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (l'autre personne était M. Joubert), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. » Mais dès qu'ils avaient pu se rejoindre en France, les deux compagnons d'exil étaient venus, un matin, chercher M. Joubert dans sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré, et M. de Chateaubriand n'avait guère tardé à reconnaître qu'un autre homme se trouvait là qui pouvait répondre aussi aux exigences de l'amitié la plus difficile.

Cette bibliothèque, puisque j'en ai parlé, mérite que je m'y arrête un instant, car une grande partie de la vie de M. Joubert s'y est écoulée. Aussitôt que le retour de l'ordre le lui avait permis, il était venu s'établir à Paris, dans une maison possédée par la famille de sa femme, près du lieu où s'est ouvert depuis le passage Delorme. La, tout au sommet, le plus haut qu'il avait pu, il avait fait disposer une galerie où, suivant son vœu, « beaucoup de ciel se mêlait à peu de terre. » C'était l'asile préparé à ses rêveries, le temple élevé à ses écrivains chéris. On y trouvait peu d'ouvrages modernes; mais les siècles de Louis XIV, d'Auguste et de Périclès y tenaient une grande place, à côté de l'histoire ecclésiastique, de la métaphysique, des voyages et, le dirais-je, des contes de fées, récits merveilleux et naïfs où sa raison aimait à se distraire. Il ne fallait chercher là ni Voltaire, ni J.-J. Rousseau, ni les autres écrivains de l'école philosophique; on y rencontrait, en revanche, toutes sortes d'éditions de Platon, d'Homère, de Virgile, d'Aristote, de Plutarque, une foule de ces vieux livres où les seizième et dix-septième siècles ont recueilli les débris épars de l'antiquité grecque ou romaine, et les curiosités bibliographiques que recommandait le double mérite de la rareté et de l'originalité. Sa passion pour les livres n'était pas celle du bibliomane qui, comme l'avare, amoncelle des trésors dont il ne sait point user. Il lisait tout, et la plupart des volumes de sa bibliothèque portent encore les vestiges du passage de sa pensée : ce sont de petits signes dont j'ai vainement étudié le sens, une croix, un triangle, une fleur, un thyrse, une main, un soleil, vrais hiéroglyphes que lui seul savait comprendre et dont il a emporté la clef. Son heureuse mémoire cependant aurait pu se passer d'un tel secours. Il n'oubliait rien, en effet, des choses qu'il avait lues; l'aspect seul du volume, un regard jeté sur la couverture, sur le titre, suffisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C'était, de ses livres à lui, un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi était-il devenu fort scrupuleux dans le choix des volumes qu'il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s'entourer que d'ouvrages amis et proscrivait, comme un voisinage fâcheux, les auteurs qui blessaient sa pensée. Mais les autres, comme il les aimait! Je me rappelle à ce sujet, et l'on me pardonnera de redire la première visite que j'eus l'honneur de lui faire quelques années avant sa mort.

Mon père, son compatriote et presque son collègue, entretenait avec lui, de Bourges où le retenaient les fonctions du rectorat, une correspondance qui, engagée à l'occasion de détails universitaires, était devenue peu à peu, comme il arrive entre gens de cœur et d'esprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoique fort jeune alors, j'avais été frappé du style et de la forme des lettres de M. Joubert, lettres qu'au surplus, suivant le vœu trop bien exaucé de leur auteur, mon père éprouve aujourd'hui le regret de n'avoir pas conservées. Elles étaient écrites sur de grossier papier, et leurs caractères surannés me semblaient appartenir à un autre siècle. L'orthographe même d'un grand nombre de mots, comme autorité, thrésors, manuscripts, sentait son vieil homme; on eût dit d'un ancien attardé, fourvoyé au travers des âges.

Appelé cependant par la haute estime de M. Royer-Collard aux fonctions d'inspecteur général des études, mon père vint bientôt à Paris. Ses succès universitaires, l'affection de M. de Fontanes et quelques voyages faits dans l'intervalle avaient achevé une liaison préparée par sa correspondance. Son premier soin, en arrivant, fut de nous présenter à M. Joubert.

Quoique souffrant au moment de notre visite, celui-ci voulut nous recevoir, et madame Joubert nous introduisit près de lui. Tout me parut, dans son appartement, d'une remarquable simplicité. Le seul ornement qu'on y distinguât consistait en gravures françaises ou étrangères, dont le choix avait été évidemment dicté par une prédilection décidée pour les scènes de famille, les sentiments religieux, la délicatesse et l'ingénuité des expressions..... Qui m'eût dit qu'à quinze ans de là, uni à la famille de M. Joubert par les liens les plus étroits et les plus chers, j'habiterais à mon tour la modeste demeure où je venais de pénétrer en étranger; que le sort m'appellerait à recueillir, aux lieux où elles étaient écloses, les pensées de cet excellent homme; que sa bibliothèque deviendrait la mienne; que j'écrirais ces lignes obscures es sans valeur sur la table même où tant de perles étaient tombées de sa plume !

M. Joubert était assis dans son lit, à demi vêtu d'un spencer de soie, et entouré de livres. Il nous reçut avec cette bienveillance exquise dont on se sent flatté comme d'une distinction personnelle. Dès l'abord ce pendant une singularité m'avait frappé. Je l'avais vu quitter, à notre approche, un volume dont il était occupé, la main enveloppée dans un gant ciré, à polir la couverture. J'ai su depuis que, lorsque sa santé ne lui permettait ni de monter à sa galerie, ni de se livrer aux travaux de la pensée, il lui arrivait souvent de faire descendre quelques-uns de ses écrivains favoris, pour rendre à leur parure de ces petits soins humbles et naïfs où se laissait aller son amour pour eux. On concevra, du reste, le prix qu'il attachait à ses livres, en songeant que c'était peu à peu, sur des épargnes dont l'emploi était parfois contesté, et presque toujours après de longues recherches, qu'il les avait successivement acquis. La librairie d'alors n'offrait pas les richesses qu'étale aujourd'hui la nôtre. Les auteurs de quelque prix n'avaient point encore reçu les honneurs de ces réimpressions fécondes qui, sous des formes multiples, viennent, presque malgré nous, envahir nos rayons. Il fallait chercher les occasions et les saisir. Or, pour M. Joubert, les occasions devenaient d'autant plus rares qu'il était curieux de livres peu répandus et délicat dans le choix des éditions. Tel volume avait été par lui vivement disputé à la chaleur des enchères; tel autre, obstiné à ne se point montrer, s'était laissé chercher durant des mois entiers. Celui-ci provenait de quelque collection célèbre, celui-là avait appartenu à quelque homme fameux. A l'origine de chacun enfin se rattachaient des souvenirs de bonne fortune ou de labeur qui n'étaient pas sans charme. Il les aimait et du plaisir qu'ils lui causaient et de la peine qu'ils lui avaient coûté. - C'étaient d'ailleurs des serviteurs fidèles dont il n'invoquait jamais en vain l'assistance, de vieux amis qui, après avoir réjoui son âge mûr, étaient prêts à consoler sa vieillesse. Ils méritaient bien l'échange de quelques bons procédés.

Mais reprenons le récit de sa liaison avec M. de Chateaubriand, un moment interrompu par des détails d'intérieur et des souvenirs personnels que je n'ai pu écarter. M. Joubert confondit bientôt, dans une communauté d'affections, les deux écrivains que l'exil avait rapprochés, et que ne devait pas séparer plus tard la différence des opinions et des fortunes. A compter du jour où il connut M. de Chateaubriand, il y eut dans son existence un grand intérêt, une grande amitié de plus. C'était, je le remarque en passant, un singulier jeu du sort que cette rencontre, dans une intimité presque fraternelle, de trois hommes qui, par des goûts et un génie divers, semblaient résumer, à la limite des deux siècles, les doctrines littéraires prêtes à se disputer l'empire. Pendant que, sous la main sans défiance de M. de Fontanes, les cordes un peu détendues de la harpe antique jetaient encore de gracieux sons, M. Joubert rêvait je ne sais quels accords plus nouveaux, notes vibrantes, voix intimes qui déjà murmuraient confuses au sein de son jeune ami et devaient bientôt retentir avec tant de puissance. Ces temps, déjà loin du nôtre, étaient pour M. Joubert pleins de promesses et d'enchante‹ ments. Non-seulement il voyait, à la suite de tant d'orages, la terre et le ciel reprendre leur sérénité; mais il assistait de très-près au travail de rénovation dans lequel une plume inspirée préparait aux lettres un rôle si considérable; sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré, la retraite de Villeneuve où il se plaisait à attirer ses amis, recevaient tour à tour les prémices de ces pages éloquentes, à la fin devenues une des gloires de notre âge. Après les extases de l'inspiration, rien n'est plus ravissant, j'imagine, pour les esprits littéraires, que ces confidences du génie livrant son œuvre vierge aux premières caresses de l'admiration. M. Joubert en jouissait avec d'autant plus de complaisance qu'il y entrevoyait, et le triomphe de ses doctrines, et la grandeur prochaine de l'homme qu'il aimait. Ainsi croissait par la réflexion et par le sentiment cette affection à la fois philosophique et tendre qu'aiguisait peut-être encore un stimulant de plus, l'espèce de sollicitude paternelle qu'autorise envers le génie lui-même la priorité de l'âge et des travaux. Je me hâte de le dire, au surplus, il n'avait point affaire à un ingrat. Si nul homme n'a plus aimé dans le sens sérieux et mâle que ce mot a perdu, nul n'a été plus aimé que lui. Je voudrais ne pas laisser éteindre les souvenirs qu'on en garde autour de moi, car les exemples de ces amitiés désintéressées deviennent plus précieux à recueillir, à proportion qu'ils se montrent plus rares. Mais comment raconter les détails d'une intimité que la mort a brisée? Heureusement aux témoignages répandus dans les œuvres de notre grand écrivain il m'est permis d'en joindre un autre qui n'est pas, ce me semble, moins digne de survivre.

M. de Chateaubriand, se rendant à Rome à une époque où il n'avait point encore visité M. Joubert dans sa retraite de Villeneuve, lui écrivait de Lyon une lettre pleine de détails sur la partie de la route déjà parcourue. « J'avais calculé qu'il ferait jour, » lui disait-il, « lorsque nous arriverions à Villeneuve-sur-Yonne. Mon cher Joubert, quelle fatalité ! Je m'endors et ne me réveille qu'à la porte de la ville, Il fait grand jour; je demande où est Villeneuve; je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite église; je descends et j'y cours. Je cherche à découvrir votre rue; madame de Beaumont me l'avait décrite : une petite rue en descendant à droite. Je crois que je l'ai vue; mais je n'en suis pas bien sûr; il n'est que quatre heures : le moyen d'éveiller mademoiselle Piat! Je balance un moment, mais enfin je renonce à ce pèlerinage. Qui m'aurait dit que, dans cette petite ville, demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels, et qui a par-ci par-là du génie? Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous : il n'y a point d'homme d'un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le vôtre, d'homme avec lequel j'aimasse mieux passer ma vie. Après cela, rengorgez-vous, et convenez que je suis un grand homme. Mais mangez du roast-beef et buvez du vin de Porto; vous avez besoin de vous fortifier, mon cher enfant; il faut faire vie ou feu qui dure, je ne sais lequel on dit; mais cela veut dire qu'il faut vous conserver long-temps et très-longtemps pour madame de Beaumont, pour madame de Vintimille, pour M. Julien, pour M. Pasquier, pour Chênedollé, pour ce misérable Fontanes, et enfin pour moi ; c'est par politesse pour la société que je me nomme le dernier. »

Je ne saurais me décider à en rester là de cette lettre par hasard retrouvée. Elle contient encore quelques mots qui se rattachent de trop près à mon sujet, pour que je n'abuse pas de ma bonne fortune en les citant.

« Au reste, « ajoutait le noble voyageur, « je trouve madame de Beaumont trop sévère. Les coteaux de Villeneuve sont, il est vrai, secs et pelés1, mais ils sont assez hauts et ont un faux air de montagnes qui ne leur va pas mal. J'ai vu aussi certain bois dans un enfoncement qui pourrait être produit parmi les pièces du procès, sans compter les couchers du soleil, qui sont beaux, de l'aveu des deux parties. Je n'ai vu qu'un soleil levant qui n'était pas merveilleux à la vérité; mais le matin n'est pas le soir, et je tiens qu'à la brune, entre chien et loup, Villeneuve est un très-joli pays; il y a des beautés qui, comme vous savez, ne supportent pas le grand jour. Franchement, je vous aime encore mieux juché dans votre bibliothèque de la rue Saint-Honoré que dans la petite rue, en descendant à droite, que j'ai vue à quatre heures du matin. Je crains que le maire, s'il m'a aperçu, ne m'ait pris pour un Anglais qui venait examiner les lieux et peut-être sonder l'Yonne pour y conduire la flotte de Nelson. »

1. Ces coteaux n'avaient pas à cette époque la verdure qui les para aujourd'hui. (Note de la deuxième édition.) ↩

A ce ton de plaisanterie charmante, ne semble-t-il pas qu'on aperçoive dans le lointain les premiers sourires de cette imagination devenue si pathétique et si grave en traversant les événements et les années? Il faut le dire pourtant, M. Joubert avait quelque part à la sérénité de son ami; car si, dans le commerce d'une correspondance intime, les lettres montrent celui qui les écrit, elles montrent aussi celui qui les inspire, l'un prenant toujours, ou par complaisance amie ou par imitation involontaire, quelques-unes des couleurs de l'autre. Or la gaieté, une gaieté spirituelle et modérée, formait un des traits saillants du caractère de M. Joubert. C'est à sa famille surtout qu'il appartient d'en parler. Il n'était pas de ceux qui, réservant toutes leurs grâces pour le dehors, n'apportent dans la vie commune que les caprices de leur humeur ou les langueurs de leur ennui. Personne n'observait plus à la lettre les préceptes qu'il a donnés, et qui, de sa part, étaient plutôt encore des résolutions que des conseils. Aimable avec les siens, autant au moins qu'avec les étrangers, il n'oubliait jamais au milieu d'eux, qu'il faut, comme il le dit, « porter son velours « en dedans et faire plaisir à toute heure. » Je ne crois pas même qu'il eût besoin d'efforts pour atteindre ce but. Les plus vulgaires travaux de la vie commune, les occupations les plus simples, comme les amusements les plus naïfs, lui inspiraient naturellement la curiosité bienveillante qu'il a si bien décrite en parlant de la bonhomie, « cette enfance conservée, affermie et développée, qui ne refuse son intérêt à rien de ce qui occupe l'attention, et son attention à rien de ce qui est innocent. » Il était ingénieux à entretenir autour du foyer une joie douce, intime, sans éclats, ou, pour parler encore son langage, « un perpétuel enchantement. » Même sa sollicitude à cet égard ne se bornait pas aux membres de sa famille. Il aimait à n'être entouré que de visages contents; aussi, tout en conservant la dignité du patriarche, n'avait-il pas laissé s'élever chez lui ce mur de glace que des mœurs plus gourmées placent entre le serviteur et le maître. Il entendait la maison à la manière antique, ainsi que son illustre ami semblait l'entendre lui-même, lorsque dans cette lettre, deux fois citée, et que je n'épuiserai pas, il ajoutait :

« Je me suis trouvé engagé dans les monticules du Morvan, partie de jour et partie de nuit. Les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir; car je sens que si la lune n'avait pas été là, je l'aurais toujours mise dans ma lettre, c'eût été à vous de me convaincre de fausseté l'almanach à la main. Tandis que je faisais un roman, Auguste dormait sur mon épaule. Pauvre jeune homme! Il va commencer la vie sous les auspices d'un maître dont les premiers jours n'ont été protégés par personne; nul ne s'est chargé de me faire voyager; mais je ne suis pas Auguste, et tout le monde n'est pas le filleul de madame de Beaumont!... Savez-vous que j'eusse assez aimé autrefois à être l'esclave d'un bon maître? Je suis sûr que cette propriété de l'homme sur l'homme devait établir parmi les anciens des relations d'amour et d'intérêt que nous ne connaissons plus. C'est pourquoi le mot domestique, qui vient de domus, indiquait dans le serviteur une partie de la maison, presqu'un membre de la famille. Tout cela n'est pas bien fier; mais je suis ennuyé de courir toujours pour mon compte les chances de la vie, et si quelqu'un voulait se charger de me nourrir, de me vêtir et de m'aimer, a cela me ferait grand plaisir. ›

Il y avait longtemps que chez lui M. Joubert avait accepté ce rôle d'affectueuse protection. Sans rompre de justes distances et sans donner à personne la fantaisie de les franchir, il se préoccupait volontiers des intérêts, des petits propos de ses gens. Volontiers il jetait au milieu d'eux de bonnes paroles qui les comblaient d'aise et d'encouragement. Parmi les solennités de famille dont il ne laissait guère échapper l'occasion, les bonnes fêtes étaient celles où de son salon, de son lit même, si la souffrance l'y retenait. il pouvait entendre les éclats un peu bruyants, mais reconnaissants et naïfs, de la joie qu'il avait su leur ménager. Les inégalités de sa santé n'apportaient point en effet d'inégalité dans son humeur. S'il ne pouvait écrire une lettre, soutenir une conversation un peu vive, mener à terme quelqu'une de ses hautes méditations, sans que d'insurmontables accablements s'ensuivissent, son corps du moins éprouvait seul, après ces efforts, une douloureuse réaction. Ni l'activité de son esprit, ni la chaleur de son âme n'en étaient atteintes. Soit qu'il acceptât une santé débile comme la condition nécessaire de l'exquise délicatesse de son organisation intellectuelle; soit, ainsi que M. de Chateaubriand le lui écrivait un jour, « qu'il voulût voir « l'enfer même du bon côté, » il gardait jusque dans ses plus grands abattements sa bienveillance et sa sérénité. J'en rencontre un exemple qu'on me pardonnera de citer. Atteint d'une maladie grave, pendant l'été de 1810, il avait été forcé d'interrompre son journal; voici comment, lorsqu'il put le reprendre, il remplit la lacune qui séparait les dates :

« Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet : ma grande « et bonne maladie ! Deo grattas /

De pareils traits sont plus propres que mes paroles à peindre cette aménité singulière qui ne pouvait se démentir en face même de la souffrance. Il y avait là mieux que du stoïcisme, il me semble, plus même que de la résignation chrétienne, car on n'y saurait découvrir la préméditation d'aucun calcul ni l'indice d'aucun effort. On dirait l'épanchement continu d'une âme d'où les pensées heureuses, les joies tendres et naïves rayonnaient comme une auréole de douceur et de paix. C'est par là surtout que son souvenir est demeuré délicieux à sa famille et à ses amis. Combien de fois, dans la crainte que mon jugement ne s'égarât au milieu des influences du foyer, n'ai-je pas interrogé, avant d'écrire cette notice, les étrangers qui ont vécu dans son intimité ! Je n'en ai point rencontré qui ne gardassent une sorte de culte pour sa mémoire et ne s'associassent à nos regrets avec une spontanéité dont la vive et sympathique expression m'a bien souvent touché. Qu'il me soit permis de dire ici quelques mots de l'un des hommes qui m'ont semblé l'avoir le mieux compris et le plus aimé.

Parmi les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Beaumont, j'ai nommé M. Molé. M. Molé, fort jeune encore, se distinguait par une maturité précoce. Son éducation venait de s'achever au milieu des grandes scènes de notre révolution, et aux leçons de l'histoire s'étaient joints pour lui les enseignements des faits contemporains. Il avait vu se dérouler le drame d'un œil plus ferme qu'il ne semblait appartenir à son âge et à sa condition. Je m'en étonne peu toutefois. Il me semble en effet que l'aristocratie française devait être, suivant son origine, différemment impressionnée par les modifications survenues dans notre ordre politique. Je comprends à merveille les regrets amers, la longue fidélité, la résistance même désespérée des familles qui devaient à l'affection privée de nos rois leur nom, leurs honneurs, leurs richesses; mais je conçois aussi que celles qui puisaient leur illustration dans les services rendus au pays plutôt qu'à la cour, acceptassent, avec moins de répugnance, des événements qui, d'ailleurs plus forts qu'elles, laissaient encore la France debout. C'est surtout par ces vieilles races patriciennes qui, à la tête des communes ou dans le sein des parlements, s'étaient signalées par une résistance séculaire aux désordres de l'administration et aux envahissements du pouvoir, que devait être jugée avec plus d'indulgence une révolution au travers de laquelle, malgré ses écarts, malgré ses excès, on pouvait entrevoir l'ordre légal comme but suprême du public effort. Dominé plus qu'un autre par ces grands souvenirs de famille, M. Molé ne se croyait donc pas quitte envers le pays. Il s'initiait en silence, par de sérieuses études philosophiques, à la science du gouvernement des peuples, et, des le commencement de ce siècle, il consignait dans un écrit célèbre le fruit de ses premières méditations. Il ne m'appartient pas d'examiner ici l'ouvrage p'il fit paraître à cette époque sous le titre d'Essais de morale et de politique; je n'en parle que parce que le manuscrit en fut par lui communiqué à M. Joubert. C'était un hommage rendu à la supériorité de cet esprit éminent, hommage dont le retour ne se fit pas attendre. Singulièrement frappé des efforts tentés par un si jeune homme pour rattacher les théories de la liberté aux observations d'une saine psychologie et aux grands principes de religion et de morale que tant de nuages venaient d'obscurcir, M. Joubert paya de conseils utiles la confiance qui lui était donnée; mais comme il ne savait pas se livrer à demi, l'affection vint bientôt à la suite des conseils. Il trouvait d'ailleurs chez M. Molé des qualités qu'il tenait en grande estime : de l'ardeur sans emportement, le culte sincère du devoir, et cette sorte d'austérité qui dénote la pureté de la jeunesse et présage l'incorruptibilité de l'âge mûr; il l'appelait « son Caton de vingt ans. »

A l'époque où cette liaison commençait, une peine profonde vint désoler son âme. Madame de Beaumont, que ses médecins avaient envoyée en Italie, ne tarda pas à y succomber au mal sans remède dont elle était atteinte. Elle mourut à Rome le 4 novembre 1803; et pendant qu'une illustre amitié faisait graver sur sa tombe ce verset de Job souvent répété par elle : « Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine « animæ sunt? Pourquoi la lumière a-t-elle été don- « née au misérable et la vie à ceux qui ont le cœur « dans l'amertume? » pendant que les arts s'unissaient à la religion et à la poésie, pour la représenter couchée sur le marbre, et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel : Quia non sunt, M. Joubert honora de bien des larmes les funérailles lointaines de l'amie qui lui avait été si chère. La nouvelle du triste événement lui était parvenue à Villeneuve, où il avait coutume de passer la belle saison ; il y resta tout l'hiver suivant, silencieux et comme enveloppé dans sa douleur.

Cependant un autre attachement semblait destiné à remplir le vide que cette mort venait de laisser dans son existence. Madame de Vintimille, avec laquelle il avait déjà commencé de se lier, ne pouvait pas sans doute lui faire oublier madame de Beaumont, car il cultivait ses souvenirs autant que ses amitiés; mais elle réussissait du moins à adoucir ses regrets en y mêlant une affection nouvelle. Une grande bonté de cœur s'unissait chez elle à un esprit très-orné, à un jugement plein de rectitude, et M. Joubert lui trouvait, pour les choses morales, la supériorité qui distinguait madame de Beaumont sous le rapport intellectuel. Il faut bien le rappeler d'ailleurs, quoique assurément madame de Vintimille fût une des femmes qui eussent le moins besoin d'indulgence, personne n'avait plus que lui le droit de dire : « Quand on aime, c'est le cœur qui juge; » ou de répéter ce mot singulier et charmant : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. » Comme il lui fallait des tendresses entières, des admirations que rien ne vînt amoindrir ou contrarier, il prêtait volontiers aux personnes qu'il aimait tout ce qui manquait à leur perfection. Soit par l'effet de la bienveillance qui lui était naturelle, soit, ainsi qu'il le disait encore, qu'il lui semblât nécessaire de savoir bravement « s'aveugler pour le bonheur de la vie, » son imagination complaisante effaçait les aspérités de leur caractère, comblait les petites lacunes de leurs bonnes qualités, et, une fois éprise par un point, se laissait éprendre par tous, ainsi qu'un aimant flexible qui suivrait, en s'y attachant, les sinuosités d'une surface inégale. Il y avait d'ailleurs en son âme des trésors de sentiment, une surabondance d'idées dans son esprit, qui lui permettaient d'en céder à mains pleines à ses amis : il se plaisait à les enrichir de son superflu.