LVII. Issy, 10 août 1806
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A madame de Vintimille.
Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous racontera, » dit-il, « dans nos foyers, à la fin de cet t automne, les choses des pays lointains. »
Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.
Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très-chrétiennement remerciée, et s'est enfin senti content et charmé de son sort.
e Son étoile, s à ce qu'il me marque, « commence à « l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice « ont opéré. »
Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, fait en effet tous les soirs, pour son heureux voyage, une prière à laquelle il a beaucoup de foi, depuis le vaisseau autrichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance.
Tous les biens sont mêlés de maux, et, pour tempérer, par une légère amertume, la joie extrême que pourrait nous causer le bon état où se trouve la conscience du voyageur, on a imprimé ce matin dans le Mercure un bout de lettre qu'il a adressée à Bertin, et dans laquelle il parle assez mal de Venise et de ses gondoles noires. Jusque-là on n'a rien à dire. Mais il ajoute : qu'il a pris une de ces gondoles pour un mort qu'on portait en terre. » Je meurs moi-même, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase, et que l'étoile du pauvre Chateaubriand ne soit battue dans cette petite occasion.
Vraiment sa femme entend mieux les petites choses, et si le Publiciste lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût, et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose. Cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir.
• Venise, 26 juillet.
« Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons ci ne sont que des vaisseaux toujours à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir. Je vais y aller aussi après mon dîner. Il vero Pulcinella, qui a survécu au doge, fait sa résidence sur cette belle place. Au reste, je me réserve de vous parler de l'Italie quand je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, verba volant... c'est du latin; je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste du proverbe. Mais tout ce que je puis vous dire à la louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.
« M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise; c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui ont donné les plus belles espérances pour son voyage. Il vous a écrit de Turin et de Milan, et dit que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux, parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage, qu'on a imprimée ici, et qui paraît en ce moment. Pour moi, je ne suis que triste, parce que je vais bientôt le perdre.
« Rappelez-nous au souvenir de M. Molé, etc Vous savez notre histoire de Lyon. A présent vous comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un pistolet. s
Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme, et qui est encore plus piquante. Au moment où elle arrivait, son mari était parti la veille à dix heures du soir. Il voyage toujours la nuit, comme vous voyez. Elle était seule, désolée, et attendant Ballanche pour la ramener. « Le temps du repentir est arrivé, » disait-elle, etc. Elle allait rapidement reprendre le même chemin, et attendre à Lyon que nous fussions de retour à Villeneuve, où elle passera les premiers mois de son veuvage. En ce moment, elle était accablée de sa tristesse et du sirocco. « C'est un vent qui coupe bras et « jambes, » ajoutait-elle; « quand vous rencontrez un « « Vénitien, il vous dit : Sirocco , sirocco ! Vous lui répondez : Sirocco, sirocco! Avec ce seul mot d'italien, on en sait autant qu'il en faut pour faire la conversation pendant tout un été. s
Je ne me souviens que de ce passage. Tout le reste était de cette drôlerie. Cette petite femme a fort bien fait de voyager. La nouveauté des objets donne à son esprit un exercice involontaire qui lui reposera le cœur.
Dieu les conduise et les ramène tous les deux ! j'entends la femme et le mari. Nous consolerons celle-ci du mieux que nous pourrons. C'est fâcheux de ne pouvoir espérer des nouvelles de l'autre que par son retour et sa présence. Enfin, il faut espérer que la même Providence que vous lui assignez, ainsi que moi, et qui l'a suivi jusqu'au port, ne l'abandonnera pas et l'y ramènera. Ici finissent mes fonctions de nouvelliste, et je donne ma démission.