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L'Enchanteur 1768—1848
Correspondance de J. Joubert LIX. Paris, 5 septembre 1807

LIX. Paris, 5 septembre 1807

Correspondance de J. Joubert · 7 min de lecture · p. 169–173 · chapitre 57 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A madame de Vintimille.

J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec une telle patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée; je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela; ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusque-là, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : « Je ne sais que vous dire; voilà ma façon de penser. »

Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaît un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes, son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint, lorsque j'avais le sens commun.

Il faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande très-sérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il me prend pour le père de mon frère, c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jours les plus brûlants de l'année, et le plein midi de ces deux jours-là, pour vous faire de ces visites signalées, qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable, et qui rendent impossible, de la part de ceux qui les reçoivent, toute ingratitude et même toute indifférence; je m'attendais à votre admiration, à vos regrets, tout au moins à votre pitié; il est clair que le misérable m'a omis sur votre liste, ou que peut-être il m'en a méchamment effacé. Je ne lui pardonnerai jamais les reproches de négligence et d'oubli que je reçois si mal à propos, et l'injustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais vanté, en temps et lieu, de mes hardiesses, auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins, en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Mais ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup ; ils en perdent la tête, et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face, qui se montrait si accueillante, à votre porte de la rue de Cérutti, j'aurais eu des remercîments. Je suis sûr que les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours-la et ces heures, vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde ,

Et par où l'un périt, un autre est conservé !

Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si je meurs des traitements que l'on me fait, avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance à comparaître au tribunal de Dieu, dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si, après tout cela, vous persistez à me croire coupable, je vous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.

Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, si vous aviez pu écouter, à travers la porte, une conversation sérieuse, de deux heures, que j'ai eue ici, sur votre compte, avec l'éternel président, il y a huit ou dix jours : vous n'avez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très-gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait cela le caput mortuum, ou le mâchefer de l'entretien, qui fut chaud, qui fut tendre, qui fut sensé, animé et complet. J'espère au moins, » dis-je au président, « que nous ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de madame de Vintimille? »

Il m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de vous voir tous les jours, et de vous promener tous les soirs dans les cafés du boulevard. Je lui dis qu'il avait raison.

Je ne puis pas entrer dans les autres détails; je pars demain. Je vous pardonne; mais vous m'avez désespéré. Une chose qu'il m'est impossible de vous pardonner cependant, c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand, sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès à Méréville pour en voir une. Portez-vous bien, je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé, en quelque état que soit ma tête. Si M. de Vintimille fait des vers, ou s'il raconte quelque nouvelle historiette, je me recommande toujours à vous.

LX

Villeneuve-sur-Yonne, octobre 1807.

A madame de Guitaut, à Époisses.

Madame, je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien; mais j'ai des yeux, jeles ouvre, et quand j'aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, je m'y complais et je ne puis plus l'oublier. C'est là mon métier sur la terre, et presque mon unique occupation.

J'ai fait cependant autrefois une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici :

«On s'épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans la vie, déterminé à garder à tout prix les opinions qui nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, en nous rendant contents des autres, nous rendent plus contents de nous. »

Or, Madame ceux que vous nous avez inspirés ont tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Époisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par l'avenir.

Le passé, c'est madame de Sévigné; le présent, Madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés, et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grand-père, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan: « Le monde est bien aimable et bien joli!» Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs; car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à lui-même que je le livre à ses agréments. Mais, cette fois, moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher. Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, Madame, et celui de sa sœur appartenait, il n'y a pas encore longtemps, à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire, et tout ce qui me la rappelle m'est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin !

J'aurais eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, Madame, si je n'avais eu les mains liées par un rhumatisme et par des serments. Le rhumatisme venait du ciel, et les serments m'avaient été extorqués par mon frère qui abuse de ma simplicité.

"l avait allégué le droit des gens que vous aviez, disait-il, peu ménagé dans sa personne, en le soupçon nant de vous avoir quittée avec moins de regret que moi. Il avait invoqué les liens du sang, et employé la prière et l'éloquence pour me déterminer à lui céder ma place auprès de vous. Il voulait vous parler tout seul, pour se faire mieux écouter. Je suis facile à émouvoir; il m'attendrit, et je jurai de ne vous écrire qu'après lui. Combien je m'en suis repenti!

Heureusement, Madame, le pays où nous sommes n'est pas à mille lieues du vôtre, et vous y relayez quelquefois. Paris a l'honneur de vous compter, de loin en loin, au nombre de ses habitants, et nous y passons notre vie. Enfin vous avez des affaires, des procès, et mon frère est homme de robe. Pour vous revoir, il n'y a qu'à vivre. A la vérité, ce dernier point me paraît difficile quand je suis immobile et assis ; mais on dit qu'il n'est rien dont une volonté ferme ne vienne à bout; or de quelle résolution ne sont pas capables des hommes qui ont pu vous fuir, quand vous vouliez les retenir auprès de vous ! Nous vous reverrons donc, et je pourrai vous remercier de vive voix d'un accueil dont je n'ai pas su vous remercier par écrit. Ce sera désormais mon espérance.

Daignez, en attendant, agréer les assurances du profond respect avec lequel j'ose me dire, après vous avoir vue un seul moment, Madame, votre, etc.