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L'Enchanteur 1768—1848

Iiy

Correspondance de J. Joubert · 22 min de lecture · p. CXIV–CXXVIII · chapitre 9 sur 93

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. Saint-marc girardin

J'aime les moralistes qui, dans les institutions humaines, voient plus volontiers la grande raison qui rend ces institutions bonnes et dignes d'être conservées que les mille petites raisons qui les font critiquer et changer. Il y a plus de mérite à voir ce qu'il y a de bien dans les choses humaines et ce qui les conserve, qu'à voir ce qu'il y a de mal et ce qui les dé truit : de même que c'est Dieu seul qui voit s'il y a dans les villes de ce monde le nombre de justes nécessaire pour que ces villes ne périssent pas, comme Gomorre et Sodome, tandis que le nombre infini des injustes et des impies frappe les yeux les moins ouverts. Ç'a été l'honneur de quelques-uns des hommes de lettres et des hommes du monde qui ont brillé au commencement de notre siècle, de M. de Chateaubriand, de M. de Maistre, de madame de Staël, de M. Benjamin Constant, de M. Royer-Collard, ç'a été, dis-je, leur honneur, que venant après le dix-huitième siècle et après la science qui voit le mal, ils ont tâché d'avoir la science qui voit le bien. Ils ont cherché à relever et à affermir dans le cœur de l'homme les sentiments qui conservent, au lieu d'encourager et de répandre, comme leurs devanciers, les sentiments qui détruisent. Ils ont trouvé aux choses qui avaient duré autrefois, et qu'ils voulaient réhabiliter, des raisons d'être que les contemporains n'avaient pas toujours soupçonnées et qui étaient parfois trop ingénieuses pour avoir été les vraies raisons. L'esprit ou le génie commentait souvent le sens commun des siècles. Quoi qu'il en soit, c'est à cette élite d'hommes dont je n'ai pas cité tous les noms, parce qu'il y en a quelques-uns encore qui sont vivants, que notre siècle doit de mieux comprendre le passé et d'en avoir repris ce qu'il était encore possible de reprendre.

M. Joubert a sa place dans cette élite de régénérateurs, et ses pensées morales sont empreintes de l'esprit nouveau que je viens d'indiquer.

« Il faut, dit M. Joubert, opposer aux idées libérales du siècle les idées morales de tous les temps. » Voilà, si j'ose le dire, la devise de l'école dont M. Joubert a fait partie ; et cette devise montre combien l'œuvre de cette école était difficile. Elle voulait enseigner le respect du passé à un peuple qui n'aimait et qui n'aime encore que l'avenir, parce que l'avenir flatte toujours, tandis que le passé afflige et humilie souvent les hommes.

Cette manie d'aimer l'avenir et de dédaigner le passé, laquelle est propre à notre temps, est le sujet de quelques-unes des meilleures pensées de M. Joubert. Voyez celle-ci: « Les anciens disaient : Nos ancêtres; nous disons: La postérité. Nous n'aimons pas comme eux la patrie, c'est-à-dire le pays et les lois de nos pères ; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants. C'est la magie de l'avenir et non pas celle du passé qui nous séduit. » Cela veut-il dire que nous sommes plus capables d'aimer nos enfants que d'aimer nos parents? Si cela était, je me consolerais de la maxime, non assurément que je fasse bon marché de la piété filiale; mais l'amour paternel a cela de bon et de commun avec la piété filiale, que c'est un sentiment où l'égoïsme n'entre pas, et où le dévouement est toujours de mise, et cela sans pompe et sans éclat. Je m'accommoderais donc fort de l'amour des enfants comme d'un des meilleurs appuis de la société- Mais l'amour de l'avenir est tout autre chose. Aimer l'avenir, c'est en général s'aimer soi-même, c'est aimer ses illusions, ses rêveries, ses utopies qu'on transporte dans l'avenir qui les reçoit complaisamment, quitte à en faire ce que le passé a fait des illusions et des chimères de nos devanciers.

L'avenir a beau nous tromper tous les jours, nous l'aimons, et pour plusieurs raisons; d'abord parce que nous le faisons tous à notre image et selon notre fantaisie; ensuite, parce que pour savoir combien il nous déçoit et combien il faut s'en défier, il faut connaître un peu le passé et juger de demain sur hier. Or qui, parmi les jeunes gens surtout, se donne la peine de connaître hier ? il est plus court de le dédaigner. L'ignorance a toutes sortes d'avantages, celui de ne pas donner de peine, et celui en outre d'aider à l'orgueil et à la présomption. Tous les peuples barbares sont vaniteux: ils se croient les premiers, parce qu'ils sont tout prêts aussi, par leur ignorance, de se croire les seuls. « Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein de lui-même? » dit M. Joubert; il a raison, et j'ajoute, pour achever l'énumération des avantages de l'ignorance, que plus l'ignorance fait de vide dans l'esprit, plus elle fait de place à la vanité. Il n'y a pas de ballon mieux gonflé qu'un cerveau ignorant, grâce à ce gaz si indéfiniment expansible qui s'appelle la vanité. C'est vers l'avenir que s'envolent ordinairement ces ballons si bien gonflés, parce que l'avenir semble un espace vide et illimité, qu'on espère conquérir et s'approprier à soi tout seul. Dans le passé les places sont prises ; dans l'avenir tout paraît vacant. Dans le passé et même dans le présent on se coudoie, on se compare, on se mesure ; dans l'avenir on a la taille de sa vanité; et voilà pourquoi il y a dans l'avenir tant de géants et dans l'histoire tant de nains. Prenez l'avenir de l'humanité tel que le rêvent certains siècles, il ne tiendrait pas dans l'univers ; prenez les œuvres de l'humanité telles que les montre l'histoire, elles tiendraient dans une boîte.

L'amour de l'avenir ne témoigne pas seulement de la vanité humaine ; il témoigne aussi d'un certain état des esprits, qui a lui-même ses causes dans la vanité, et que M. Joubert a énergiquement caractérisé dans ses pensées:& « L'avenir et le genre humain dans son éternité future, voilà les deux idoles et les seules idoles de l'incrédulité systématique. » Ainsi, et je suis sur ce point tout à fait de l'avis de M. Joubert, l'incrédulité ne dispense pas de la superstition, seulement elle en change les objets; et c'est ici que M. Joubert a fort bien signalé quels sont les fétiches des incrédules. Le dix-septième siècle étudiait beaucoup l'homme et le moi humain, mais c'était pour se convaincre de la faiblesse humaine et s'exercer à l'humilité. Chose admirable ! cet exercice de l'humilité rendait les âmes fortes. De nos jours, au lieu de parler de l'homme, on parle toujours de l'humanité: manière de se grossir et de se grandir. L'homme est-il plus fort, depuis que l'humanité est devenue si gigantesque? J'en doute. Quand un siècle veut être l'humanité, c'est qu'il n'a plus d'hommes. Parler beaucoup de l'humanité, croire beaucoup en l'humanité, c'est faire à la fois aveu de faiblesse et proclamation d'orgueil. Il y a des siècles qui en sont là.

Disons en même temps, avec M. Joubert, que lorsqu'on fait ses idoles de l'avenir et de l'éternité future du genre humain, c'est qu'on ne croit plus au bon Dieu. Lorsque l'homme devient trop orgueilleux, il finit par cette dernière folie d'orgueil de prendre Dieu pour rival, et bientôt il se débarrasse de ce rival importun en déclarant qu'il n'y a pas de Dieu. Mais comme il a besoin d'adorer quelque chose, comme il y a dans notre âme un sens particulier qui se rapporte à Dieu comme la vue se rapporte aux aspects et l'ouïe aux sons, alors l'homme qui ne veut pas adorer Dieu, s'adore lui-même, en se transfigurant sous le nom de l'humanité. Mais fouillez ce grand mot, vous trouverez au fond la vanité mesquine de l'homme, et rien de plus.

Ces réflexions, qui ont un sens général, ont cependant une date particulière ; elles se rattachent à la croisade qui fut entreprise au commencement de notre siècle contre le fanatisme de l'incrédulité. Il en est d'autres qui, procédant du même esprit, semblent cependant avoir été écrites hier ou aujourd'hui. J'en citerai quelques-unes :

• Ceux qui veulent gouverner aiment la république; ceux qui veulent être gouvernés n'aiment que la monarchie. »

• Quoi qu'on fasse, le pouvoir est un, partout, nécessairement, inévitablement, un et homme. C'est bien la peine de se tant tourmenter pour donner à cette unité une apparence multiple et trompeuse.»

« Les gouvernements sont une chose qui s'établit de soi-même. Ils se font et on ne les fait pas; on les affermit, on leur donne la consistance, mais non pas l'être. Tenons pour assuré qu'aucun gouvernement ne peut être une affaire de choix. C'est presque toujours une affaire de nécessité. •

« La lie a beau faire: elle retombe au fond par sa propre grossièreté. »

J'aurais bien, comme homme de 1830, à dire et à dédire sur ces pensées, et je ne les adopte pas entièrement. Je les cite seulement à cause de leur air d'à-propos. Je viens à quelques pensées d'un sens plus général, et qui achèveront de faire connaître M. Joubert, comme moraliste.

Voici, si je ne me trompe, une pensée fine et profonde, quoiqu'un peu énigmatique par l'expression :

« Peu d'hommes sont dignes de l'expérience; la plupart s'en laissent corrompre.i

Oui, il y a des hommes que l'expérience avertit et corrige; il y en a d'autres qu'elle corrompt et qu'elle empire ; il y en a qu'elle décourage et qu'elle désespère. Il en est un peu de l'expérience comme de la grâce divine: tout le monde ne sait pas en profiter: il y faut des qualités d'âme et d'esprit particulières. et, selon qu'on les a ou qu'on ne les a pas, l'expérience tourne au bien ou an mal. Il faut de l'humilité et de la fermeté pour être corrigé sans être découragé ; il faut surtout n'avoir pas l'esprit frivole, afin de ne pas s'arrêter à la surface des choses.

Il y a quelque chose que M. Joubert craint plus que les esprits frivoles, ce sont les esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines futiles. Qui de nous, en effet, ne connaît ces esprits à la fois sérieux et futiles, ces prédicateurs de la banalité, ces prophètes de la bêtise vulgaire, qui s'en vont répétant le credo de leur puérile doctrine, et qui prétendent nous y asservir? Priez Dieu de ne pas avoir ces gens-là pour voisins de table ou pour compagnons de route; priez Dieu surtout de ne pas les avoir pour maîtres, car c'est alors surtout qu'il faudrait se souvenir du mot du grand Condé, qui demandait à Laporte, valet de chambre de Louis XIV encore tout jeune, s'il y avait apparence que le roi fût un jour un honnête homme, c'est-à-dire, selon la langue du temps, un homme bien élevé et distingué. Laporte l'assura qu'oui. - Vous me faites plaisir, reprit Condé ; il n'y a rien de si pénible que d'avoir un sot pour maître. - Les sots de nos jours sont, et j'aime la définition de M. Joubert, les esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines futiles.

M. Joubert déteste le faux sérieux autant qu'il aime le bon et le vrai sérieux. Le vrai sérieux nourrit l'âme, l'anime, j'allais presque dire qu'il l'égaye, et je ne me repens pas du mot. Il n'y a que les âmes sérieuses qui aient l'esprit gai, et cela, parce qu'il n'y a point de gaieté sans sécurité, et qu'il n'y a que les sentiments graves qui donnent la sécurité.

M. Joubert dit fort bien : « Ceux qui ont refusé à leur esprit les pensées graves tombent dans les idées sombres. • Il a raison; quand la première effervescence de la jeunesse est passée, quand l'entrain du sang diminue, les gens frivoles deviennent inquiets et bientôt sombres. Ils n'ont pas pour se soutenir ces graves idées qui font comprendre et goûter la vie dans ses retours et même dans ses amertumes. Il y a tôt ou tard pour chaque homme un moment dans la vie où il faut quitter le monde physique pour entrer dans le monde moral. C'est à ce moment que les âmes s'éprouvent. Les âmes légères, et, pour dire toute ma pensée, les âmes sensibles deviennent sèches et dures pour les autres, inquiètes et sombres pour elles-mêmes. Les âmes graves deviennent gaies et douces.

L pensée de M. Joubert sur les pensées sombres qui viennent inévitablement à ceux qui n'ont pas su se faire des pensées graves, me rappelle le verset du psaume 96: « La clarté se fait pour le juste et la joie pour les hommes qui ont le cœur droit. » La clarté et la joie, deux grandes choses qui manquent dans les époques de désordre moral. Le grand avantage de la règle et de la discipline, des pensées graves, c'est qu'elles font que l'homme n'est jamais indécis sur la route qu'il doit suivre. Il a toujours une lumière qui marche devant lui et qui dirige ses actions; et, comme il n'est jamais incertain sur son devoir, il n'est jamais triste non plus. La tristesse vient du trouble de l'âme. La certitude du devoir accompli ou à accomplir donne un calme qui conduit aisément à la joie. Les siècles qui ne savent pas être graves ne savent pas non plus être gais. Ils sont tour à tour fous de plaisir et fous de tristesse, licencieux et sombres, parce que Dieu a voulu que tous les lendemains du plaisir appartinssent au mécontentement et à l'ennui. Voulez-vous retrouver la gaieté? retrouvez la gravité, l'ordre, la discipline. Voulez-vous devenir chaque jour plus mélancoliques et plus sombres ? amusez-vous beaucoup, amusez-vous tous les jours, amusez-vous tant que vous serez amusables, et vous serez étonnés bientôt et désespérés de voir combien peu de temps l'homme est amusable.

IV

M. geruzez

M. Joubert était mort depuis une quinzaine d'années, lorsque M. de Chateaubriand, avec la noble désinvolture du génie et le fin discernement d'un homme de goût, publia en 1840, au profit d'un petit nombre d'élus, un choix exquis des pensées de cet homme rare, qui avait voulu vivre sans bruit, et qui était parvenu à tromper la renommée par autant de soins et d'efforts que d'autres en mettent à la surprendre. M. Sainte-Beuve ébruita le mystère et alluma la curiosité des profanes par un de ces articles qui disent beaucoup sans tout dire, qui font voir le nuage doré et qui se gardent de le dissiper entièrement. Cette révélation circonscrite constituait un privilége exorbitant dans notre époque démocratique. De quel droit avait-on limité la confidence de tant de pensées délicates ou profondes à un petit cercle aristocratique qui se trouvait ainsi en possession d'un majorât intellectuel, quand la pensée exprimée est de domaine public? On protesta autour du cénacle, la clameur fut vive, et dès lors on songea à lui donner satisfaction.

Heureusement, dans la famille même de M. Joubert, un de ses neveux par alliance, M. de Raynal1, sans se laisser décourager par la perspective d'un nouveau dépouillement de textes incomplets, et trop souvent énigmatiques, par la nécessité d'un classement méthodique qui devait donner à cette suite de fragments les apparences d'un ouvrage régulièrement composé, n'a pas hésité à sacrifier son temps et ses peines pour répondre à notre juste impatience. M. de Raynal ne s'est pas contenté de rechercher avec soin et de classer avec sagacité ce qu'on pouvait recueillir dans l'héritage longtemps délaissé de M. Joubert, il a augmenté la valeur de ce recueil en le faisant précéder d'une notice étendue, attachante par la peinture d'un caractère aimable et l'analyse d'un esprit charmant et vraiment littéraire, grâce au mélange de réflexions ou plutôt de courtes dissertations sur les points les plus délicats de la critique. Ce travail, que nul de nos aristarques par profession ne désavouerait, cause une agréable surprise lorsqu'on songe qu'il n'est que le délassement de graves fonctions administratives. Cette bonne littérature, sortie accidentellement des bureaux de l'intendance militaire, nous découvre qu'à côté des écrivains dont la plume ne chôme jamais, nous avons une réserve qui donnerait au besoin et qui relèverait sans désavantage les bataillons un peu harassés de la presse militante.

1. Sous-intendant militaire. ↩

Il n'y a rien de vulgaire dans la vie ni la destinée littéraire de M. Joubert; tout en lui garde l'empreinte d'une rare distinction. Son existence et sa renommée reflètent l'élégance de son esprit et la pureté de son âme. Sa vie s'est paisiblement écoulée dans le commerce intime de quelques esprits d'élite, les Chateaubriand, les Fontanes, les Bonald, M. Molé, voilà pour l'intelligence; et pour le cœur, dans la familiarité des Vintimille et des Beaumont qui furent pour lui ce que Sévigné et madame de La Fayette étaient à M. de La Rochefoucauld, alliances de cœur et d'esprit, passions épurées plus douces que l'amour, plus vives que l'amitié. Ses fonctions, car cet homme ne surtout pour la spéculation a été mis en scène d'abord par la confiance de ses compatriotes et plus tard par l'amitié de M. de Fontanes; ses fonctions, disons-nous, l'ont rattaché à deux choses immortelles qu'il aimait par-dessus tout, la justice et les lettres. Magistrat populaire, il applique pendant deux années sur un modeste théâtre ces règles d'équité naturelle plus voisines de la mo raie que la lettre savante de nos codes ; inspecteur et conseiller de l'université, il propagea les saines doctrines de cette morale littéraire, qui se déprave avec l'autre, et qu'on appelle le goût.

Le même caractère de distinction se montre dans les phases successives de cette renommée d'abord clandestine, et qui paraît enfin toucher à un genre nouveau de popularité aristocratique. Disons-le cependant, malgré les apparences, la gloire date de loin pour M. Joubert, car l'estime du cercle choisi qui recevait les confidences et les conseils de son esprit, et dans lequel il siégeait comme arbitre du goût, arbiter elegantiarum, n'était-ce pas de la gloire inédite et concentrée? Celui qui la méritait ne pouvait-il pas y voir l'assurance d'un renom à venir qui ne demandait pour se produire qu'une vertueuse indiscrétion? L'étroite circonférence de ce centre rayonnant s'est élargie à deux reprises, la lumière et les parfums se sont répandus au dehors, et l'espace qu'on leur a donné n'en a pas affaibli la pureté. On peut dire que M. Joubert a été servi selon ses goûts, puisque, de la gloire qu'il redoutait et qu'il ne dédaignait pas, il a senti la flamme et la douce chaleur sans en avoir le bruit ni la fumée.

Lorsqu'on suit avec M. de Raynal, sous le charme de la sympathie qu'il éprouve et qu'il communique, toutes les circonstances de cette vie de sérieuse contemplation et de paisible activité, on est tenté de croire qu'elle eût pu s'écouler sans laisser de traces. Ces pages, aujourd'hui pieusement recueillies, pouvaient demeurer dans l'ombre ; et si le pouvoir ne fût pas venu au bon vouloir de M. de Fontanes, aucune fonction publique de quelque importance n'eût mis à l'épreuve la rare intelligence, le savoir exquis de M. Joubert. Cette éclipse possible d'un esprit aussi distingué peut en faire supposer de réelles et menace, à notre avis, certain système optimiste fort accrédité de nos jours : on crie bien haut que la fortune et la gloire n'ont point de caprices, ou du moins qu'elles ne laissent jamais à l'écart de véritables capacités. Les parvenus disent : Le mérite parvient toujours; et s'ils n'osent pas ajouter que tous ceux qui parviennent sont des gens de mérite, ils le laissent entendre et leur vanité n'en doute pas. Cependant les faits paraissent donner plus d'un démenti à ces théories, et permettent au moins à ceux qui luttent vainement contre le sort la consolation de penser que l'obscurité et la souffrance ne sont pas des signes irrécusables d'indignité. C'est d'ailleurs la vieille croyance du monde, croyance propre à tempérer les douleurs de la défaite et l'orgueil du triomphe, plus humaine, plus chrétienne et plus vraisemblable que les doctrines inexorables dont l'effet le plus sûr serait de briser ou de gonfler les cœurs.

Voilà une bien longue digression pour un article qui veut être court et qui ne saurait être mieux rempli que par des emprunts au texte même de M. Joubert : nous y arrivons. Les deux volumes que publie M. de Raynal contiennent des pensées, des maximes, des essais de peu d'étendue formés, à ce qu'il semble, par le rapprochement industrieux de fragments analogues, et quelques lettres, débris d'une corres• pondance qui a dû être assez active. Les pensées et les maximes se rattachent à tous les sujets dans lesquels se plaisent les grands esprits, religion, morale, politique, littérature. M. Joubert parle après les maîtres et il sait se faire écouter; car, lors même qu'il n'est pas nouveau par le fond, il a, grâce au tour ingénieux et délicat de sa pensée, la nouveauté de la forme. J'en prendrai au hasard un exemple frappant. Il y a bien longtemps qu'Ovide a dit : Turpe senilis amor. M. Joubert n'ajoute rien à cette idée vieille comme le monde; mais voyez comme il la rajeunit et quelle saillie il sait lui donner dans cette maxime dont le tour rappelle La Rochefoucauld ou plutôt Vauvenargues : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. » Que de finesse, de ménagement et de force en même temps dans ce signalement de la galanterie surannée ! Qui donc a fourni ce trait à M. Joubert? Si je l'avais deviné, je garderais mon soupçon à part moi, car l'auteur n'aurait certes pas envoyé à son adresse cette réflexion où la commisération couvre le blâme.

M. Joubert se plaît sur les hauteurs de la métaphysique. Ces idées de Dieu, de durée, d'espace, d'immortalité qui emportent si haut la raison et l'imagination ne lui donnent pas le vertige, elles lui sont même si naturelles, si familières, qu'il en oublie quelquefois la poésie pour les éclaircir par d'humbles comparaisons, comme lorsqu'il dit: « Le monde a été fait comme la toile de l'araignée; Dieu l'a tiré de son sein, et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. » Il y a déjà à reprendre dans cette assimilation familière, tout élégante qu'elle paraisse sous la grâce des paroles ; mais n'allons pas plus loin, car le penseur ajoute : « La puissance de Dieu est un peloton, mais un peloton substantiel, contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant en demeurant toujours entier. » Nous digérons mal ce peloton, et nous ne voyons pas que la puissance divine en soit mieux définie. Il ne faut point passer le sublime au laminoir. Au reste, ces taches sont rares dans M. Joubert : souvent il a pris heureusement sa revanche. Il n'y a ni subtilité ni manière dans la pensée suivante, qu'on peut rapprocher sans désavantage des plus belles images empruntées au monde sensible pour élever l'esprit de l'homme à la conception de la majesté de Dieu. « La lumière est l'ombre de Dieu ; la clarté l'ombre de sa lumière. » Voici encore une conjecture sur l'incompréhensible, qui sent son Platon : « Il y a du temps dans l'éternité même, mais ce n'est pas un temps terrestre et mondain qui se compte par le mouvement et la succession des corps; c'est un temps spirituel, incorruptible, qui se mesure par les affections des esprits et par la succession des pensées qui sont leurs mouvements. »

Nous voudrions pouvoir suivre M. Joubert méditant sur la religion et la politique, et produisant en aphorismes brefs et lumineux le résultat de ses méditations. Les vérités fondamentales de la religion étaient trop affermies dans cette âme élevée et sympathique pour donner accès à l'intolerance, cette inquiétude tyrannique des esprits mal convaincus et incapables de persuader. M. Joubert, que Diderot et ses amis avaient agité et caressé sans pouvoir l'entraîner, avait été préservé de l'incrédulité par les habitudes morales puisées au foyer domestique, et la foi de son enfance, légèrement obscurcie par les vapeurs du milieu philosophique dans lequel il avait vécu, ne tarda pas à briller de nouveau dans le sanctuaire de son âme, un instant voilé, mais jamais profané. Le tempérament pacifique et l'esprit délicat de notre philosophe le disposaient mal aux agitations et aux témérités grammaticales inséparables d'un gouvernement qui admet la liberté et l'improvisation. Le despotisme éclairé et humain paraît être le dernier mot de la politique de M. Joubert. Il est contre les chartes écrites, pour les constitutions filles du temps et des mœurs ; il se contente de demander aux maitres des hommes une humeur paternelle et des entrailles de roi : placé entre M. de Fontanes et M. de Bonald, s'il n'emprunte rien au rude auteur de la législation primitive, il cède un peu trop à la douce influence de l'orateur du sénat. Que ne suivait-il les inspirations plus libérales et tout aussi monarchiques de M. de Chateaubriand !

Entre tant de maximes et de pensées diverses, notre goût personnel nous porte à nous arrêter de préférence à celles qui traitent de l'art d'écrire. Sur ce point, M. Joubert est passé maître; et ce que M. de Raynal a réuni sous cette rubrique forme un morceau comparable au chapitre de Labruyère sur les ouvrages d'esprit. Personne n'a plus réfléchi sur le style, ni découvert avec plus de sagacité les secrets de cet art, qui burine la pensée. Recueillons d'abord quelques observations qui peuvent servir de conseils : « Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise. » - « La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est la richesse » Voici qui va à plus d'une adresse dans ce temps de production sans intermittence : « Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'exercice et peu d'aliments. » Les esprits fougueux et effrénés devraient encore méditer cette maxime : « Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées. » M. Joubert excelle dans la définition des qualités du style; je n'en prendrai qu'un exemple : « Le style boursouflé fai poche partout; les pensées y sont peu attachées aux sujets, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre; il est plus plein; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. » M. Joubert a résumé toute sa pensée sur l'art d'écrire dans cette ligne sentencieuse : « Concision ornée, beauté unique du style ! » Il a dit aussi, non sans un secret retour sur lui-même : « Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent » Si cela est vrai, il y a de quoi trembler.

Nous ne faisons que glaner, et même assez maladroitement, là où il serait facile d'amasser une ample moisson; car les pensées littéraires de M. Joubert sont en général d'un critique consommé. Ses jugements décèlent la même sagacité, la même délicatesse de goût; nous le suivrions volontiers sur ce terrain, sauf à rompre une lance avec lui en faveur de Fénelon, que par caprice, ou plutôt par système, il maltraite comme écrivain, et dont il déprécie le caractère. Sur ce dernier point, il s'inspire de Saint-Simon pour atténuer le panégyrique de M. de Bausset ; mais il le fait avec tant de grâce et de coquetterie ingénieuse, que je ne résiste pas à la tentation de citer le passage :

« L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie, ont l'air de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement; ces ruses innocentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité. »