LXIX. Mercredi, 8 novembre 1809
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A M. Rendu, inspecteur général de l'Université
impériale1.
1. Extrait de l'ouvrage intitulé : M. Ambroise Rendu et l'Université de France, par M. Eugène Rendu, son fils, inspecteur général de l'instruction primaire, 1 vol, in-3°, 1861. ↩
Auxerre est une ville heureuse en éducation. Non-seulement son collége est très-bon, mais ses petites pensions, ses répétiteurs, ses maîtres d'école même (à l'exception d'un seul) sont excellents.
Cinq Frères de son ancienne école de Saint-Charles, c'est-à-dire cinq Frères des anciennes écoles chrétiennes, se sont établis dans cette ville qu'ils n'ont pas quittée un instant, même pendant la révolution, et y instruisent les enfants du peuple, conformément à l'excellente méthode prescrite par leur instituteur.
Le collége a pour chef dom Laporte, ancien directeur de l'école militaire de cette ville, et dom Ducastel, ancien professeur dans le même établissement; deux hommes amis de l'ordre et des enfants, et plus semblables à deux jésuites qu'à deux bénédictins.
La rhétorique est enseignée par M. Bruchet, jeune homme vertueux, successeur de M. Legrand, honnête et aimable jeune homme que vous avez fait très-mal à propos, ne vous en déplaise, censeur au lycée Bonaparte.
La physique, par M. Roux, homme et physicien irréprochable aux yeux des directeurs eux-mêmes, mais qui ne connaît pas le ciel, ignorance qu'il a soin de dissimuler; étudiant, il n'a pas l'impudence d'être fier, comme le sont ailleurs quelques-uns de ses pareils.
Le conservateur et le propagateur de la langue grecque à Auxerre est M. Paulvé, vénérable vieillard qui a été le seul maître qu'ait eu l'abbé Ricard, traducteur de Plutarque. Je vous parlerai beaucoup de M. Paulvé quand je vous verrai. Il a cinquante ans d'enseignement et soixante-dix ans de vertus, d'innocence, de bonheur, de bonnes œuvres. Son visage toujours riant rend contents et religieux ceux qui le regardent. Il tient, indépendamment de sa place de professeur, une petite pension où les enfants sont tous gais et studieux. Il faut lui laisser cette pension et lui donner sa retraite de professeur qu'il est loin de solliciter, car il peut, dit-il, travailler encore. Il serait, en effet, encore capable d'enseigner, mais il ne peut plus se faire entendre. Sa voix lui suffira dans sa maison, mais ne peut plus remplir sa classe. Occupez-vous sérieusement de diminuer ses travaux et d'assurer le repos de ses derniers jours. Auxerre vous bénira...
Le quatrième instituteur latin à Auxerre est M. Trébuchet, dont vous m'aviez adressé le frère. C'est un ancien élève de M. Paulvé, un jeune homme qui a été élevé dans des principes austères et qui les suit. C'est un honnête garçon, mais d'un extérieur un peu ridicule, bégayant, ayant la voix sourde et voilée. On ne m'en a pas dit de mal, on m'en a même dit du bien; et cependant il se croit des ennemis acharnés. Il est ardent et il n'a pas toujours été prudent dans ses ardeurs, de son propre aveu. Il faut le laisser où il est et ne pas le placer où il aspirait à être : il voulait être professeur. Je lui ai dit franchement que je ne ne croyais pas que ce fût la volonté de Dieu ( personce convenientia cuique) ; que le peu de portée de sa voix était un indice qu'une pareille place n'entrait pas dans sa vocation. Et aussitôt (ô prodige !), me regardant comme son supérieur dans la hiérarchie littéraire, sa bouillante ambition s'est apaisée à mes paroles ; il est rentré dans un calme parfait, et m'a dit avec une espèce de joie : « Si vous ne croyez pas, monsieur, que je sois propre à ces fonctions, j'y renonce dès ce moment sans aucune espèce de peine » Oh ! que la vertu est puissante et belle quand elle vient du ciel, et par quelque point qu'elle s'y rattache !... Cet honnête Trébuchet est, au surplus, soupçonné d'un peu de jansénisme ; mais il est plus près de Saint-Médard que de Port-Royal; il a lu les Nouvelles ecclésiastiques que je lui ai dit être un mauvais livre. Je lui ai conseillé Nicole. M. Paulvé, lui, est un homme de Port-Royal, plus aimable que Lancelot, moins haut de stature qu'Arnauld d'Andilly. Il ressemble à Hamon; et je gagerais ma tête qu'ils seront à côté l'un de l'autre en paradis.
Voilà Auxerre. Je continuerai mes visites une autre fois. L'heure de la poste qui sonne m'ordonne de finir ici.
Donnez-moi de vos nouvelles et des nouvelles. J'attends Gueneau incessamment. J'ai tant à dire, tant à écrire, que la tête m'en tourne, mon estomac en est accablé, et ma santé est exécrable. Gardez la vôtre. Sans cet instrument on ne fait rien qu'imparfaitement. J'écris à M. Martin; demandez-lui pourquoi. - Et soyez centre. - Bonjour.