LXXXV. Paris, 21 juillet 1817
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A madame de Vintimille.
Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.
Il y avait dans cette aimable lettre, si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême, et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui, et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en pen de mots.
Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, vous confondiez, dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très-flatté, deux époques très-différentes, quoique également mémorables pour moi, le 6 de mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois, et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois, tout embaumée de votre souvenir. C'est là (et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte-Madeleine. C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses, dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet que je m'en donne un pareil tous les ans, à la mêm/ neure, s'il se peut, et que je vous ai dédié et cette fi ar et son odeur. Je voudrais bien n'être pas fade, mais il faut être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes minuties fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli; mais il était bon d'en faire mention en passant, ne fût-ce que pour constater notre état de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font, dit-on, les bons amis.
Je ne suis pas cependant si éplucheur ou si réplucheur que vous le pensez. J'examine peu si l'on m'aime plus ou moins; c'est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.
Il paraît que M. de Barante vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus que vous ne croyez, puisqu'il a donné à notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous fîmes alors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer à propos ce succès que nous vous devons, je le soutiens, 1° parce que je crois que cela est vrai, et 2° parce que je voudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce qui m'arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au dehors et je me les'déguise à moi-même tant que je puis; mais je les sens, et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vit toujours, mais il ne vit guère tout entier que pour vous, et peut-être aussi pour madame de Staël, que je n'ai jamais vue, que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un être fatal et funeste, dont la mort me paraît un bien, et m'attriste cependant, quand je vois l'indifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si long-temps fêtée! Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret; son quartier même l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell, le jour de sa mort, sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des louanges a été déplacé pour elle ; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà. Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme, je me suis mis à y penser tout seul, et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit, de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte comme vous le savez, madame de La Roche ou della Rocca, et cet incident, qui égaye un peu ma tristesse, n'a pas occupé la malignité ! Sans les journaux, la fin d'une vie qui a été si tumultueuse n'aurait pas fait le moindre bruit,
Madame de Chateaubriand, à la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine, a eu la rougeole, à Montboissier. Elle est mieux; mais elle nous a fort inquiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Laënnec. Je vous connais trop fidèle aux amitiés même passées, pour vous croire indifférente à cette nouvelle, qui d'ailleurs me touche de près, et je vous la donne.
Ce pauvre garçon est bien malheureux cette année !... mais je ne veux pas vous parler de lui. Je ne saurais supprimer cependant une réflexion qui vient au bout de ma plume, et qui me tourmente quelquefois, en pensant à vous, à lui et à bien d'autres que je vois quelquefois si bizarrement unis ou désunis. Il me semble que le monde est plein d'aimants qui se tournent leurs pôles, et d'antipathies qui se donnent la main.
Pour moi, dans mon isolement et au milieu de mes maux, je goûte et cultive le bonheur de n'éprouver et de n'inspirer que des inclinations conformes à ma nature primitive et invariable. Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices, et de vous être éternellement attaché.