III. Montignac, le 16 janvier 1793
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A mademoiselle Moreau de Bussy.
Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant affligé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre désolation, et raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n'aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'accablement. J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur, en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre âme est malade; mais puisque je l'ai imprudemment provoquée à raisonner sur son mal, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de vos observations, ni sans explication celles de mes opinions que je n'ai pas assez développées.
Non, les amis que nous avons perdus ne sont point honorés par ces douleurs excessives, qui n'honorent personne, parce qu'elles supposent plus la faiblesse et l'entêtement des âmes qui les éprouvent que la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui, pour la mort d'un enfant de quatre jours, s'est plus désolée, a plus pleuré, et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres dont la vie avait un grand prix. Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui qui l'éprouve, parce qu'elle ne fatigue ni son âme ni son corps; une douleur haute, qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de passer, en quelque sorte, sous elle ; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, et qui pénètre une âme en paix, dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.
Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.
Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi, au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangers, ils fissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis, quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais avec une tristesse douce, et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout, et j'ordonnerais, si je le pouvais, que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais, en un mot, exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre, et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï, d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, par la pensée et par les sens, à ne regarder cette séparation que comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur tout-puissant, comme un supplice, enfin; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent! notre lit de repos comme ils quitteraient l'échafaud où l'on nous aurait mis à mort.
Élevez-vous, je vous en conjure, au-dessus de ces sentiments vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, en ce moment, calomnie votre raison.
En attendant que celle-ci prenne le dessus, agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez depuis qu'il y a sur la terre moins de cœurs pour vous aimer.
IV
Montignac, le 1er mai 1793.
A mademoiselle Moreau de Bussy.
Je suis, hélas ! et j'en gémis, votre ami le plus ancien, lorsque tant d'autres ne sont plus; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'inspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m'a tant plu, et des souvenirs que mon âme gardera précieusement.
Vous êtes un dépôt que vos malheurs m'ont confié; un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix; un dépôt que je veux mettre à ma portée, pour veiller sans cesse sur lui. Oui, je vous veux auprès de moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes; il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il dépend de vous de me faire perdre mon temps, ma santé, mon âme et mon corps, en soins, en efforts, en prières, ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin, en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-champ : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je la justifierai assez; consentez-y malgré vous et avec répugnance : je me moque maintenant de tout cela; la volonté aura son tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans, je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour répondre. Je viens d'en avoir trente-huit; je ne vous donne donc pas un jour, une heure, une minute, et je m'opiniâtrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines, et, terminant par un seul mot, dites-moi : Eh bien! j'y consens, en attendant que je le veuille.
Villeneuve-sur-Yonne, le 3 février 1794.
A M. l'abbé de Vitry, à Lyon.
Monsieur, vous avez de l'âge; vous avez vu beaucoup d'années; vous perdîtes beaucoup d'amis. Je n'oserais être le vôtre : trop de respect me l'interdit; mais j'aurai bientôt quarante ans, et j'ai le droit de vous chérir.
Si vous devenez mon voisin, il y aura près de vous un homme que flattera votre commerce, qu'occupera votre repos.
J'ai désiré de vous le dire; puissiez-vous aimer à l'apprendre !
P. S. Il y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière, un jardin sur la campagne, un appartement assez clos, entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un forte-piano.
Je suis fort affairé à distribuer tous ces biens, et je me dis souvent, en rêvant dans mes oiseuses promenades : Cette campagne est pour Fontanes ; le fortepiano pour Chantal; la chambre close est pour sa mère; la cour pour sa petite fille; le jardin pour le bon parent.
Que tout cela n'est-il à moi, ou que ne veut-on me le revendre ce soir? Demain, vous l'appelleriez vôtre.
VI
Villeneuve-sur-Yonne, 7 février 1794.
Je n'ai guère, dans ce bas monde, pour tous meubles et presque pour tous biens, qu'un forte-piano qui est à ma nièce, deux estampes qui sont à moi, et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.
Venez jouir de ces trésors; je puis en disposer en maître, et vous les offre de bon cœur.
J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre, et j'ai tout tenté pour cela, jusqu'à me résoudre à en acheter une, moi qui hais la propriété; je n'ai pas pu y parvenir.
Je serai réduit à vous loger dans une chaumière au pied d'un mur. Cela n'est pas bien magnifique; mais fussions-nous déjà bien sûrs de disposer de ce taudis . C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment. On s'y bat pour le moindre trou, tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser; s'il attend, nous n'aurons plus rien. Cette chaumière, au pied d'un mur, est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.
Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne, des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix; mais aussi vous le payeriez : le șite vaut mieux que le lieu.
Le lieu n'est qu'une habitation où l'on ne se mouillerait pas, où l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit; mais on n'y aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve, un cabinet et de la vue; vous auriez une grande chambre; le bon parent une à à côté. J'ai fait les descriptions à Fontanes; il dit que cela suffirait; moi je trouve cela fort peu ; mais on ne trouve rien de mieux.
Armez-vous donc d'un grand courage, et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre lorsque vous serez mal logée, préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages, et tenez-vous prête à partir quand le signal sera donné.
Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une affection bien tendre.
P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.
Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que les sentiments que je vous exprime si brièvement, et que j'ai pour vous avec tant d'étendue, je les éprouve et vous les paye, non pas à cause de Fontanes, quoique assurément cela pût me suffire, mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime, parce que je vous ai connus.
Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons offices; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une une île enchantée, voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise, Madame, qu'il ne vous reste pas pierre sur pierre, à madame votre fille et à vous, puisque cela me procure l'occasion de vous prouver que je suis votre serviteur, en vous logeant sous mes lambris. s
On a tort de se moquer du médecin de la comédie, qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de les guérir. C'était un bon petit cœur d'homme, et je n'oserai plus rire de sa manie à l'avenir, car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.
J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis, à la nouvelle de vos désastres, et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.
Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments; mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme l'alouette de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle est prête à le devenir, et à peine a-t-elle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous, si, avec le temps et peu à peu, vous lui faites prendre à votre société l'intérêt que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici, et tout le monde vit tout seul, comme nous faisons en vous attendant.