XXV. Villeneuve-sur-Yonne, 1°z décembre 1800
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si vous arrivez jeudi, je pourrai vous aller voir vendredi ou samedi, car je suis abonné avec une carriole du pays, qui me roue, quand il me plaît. Je m'y suis enrhumé avant-hier, et aucune toux, à dix lieues à la ronde, ne peut se comparer avec celle que j'avais hier. Je n'en suis cependant pas bien malade, et j'espère pouvoir essayer, après-demain, au plus tard, d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, et qu'on mettra entre le vent et moi.
Votre Condillac m'a roidi et desséché l'esprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une fibre qui ne s'en ressentît et ne se refusât à toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture et me jeter, pour digérer, dans d'autres livres. Un Massillon, qui m'est tombé par hasard sous la main, m'a réussi : il m'a huilé et détendu. M. Necker, qui est survenu, ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse, et je me sens rempâté.
Écoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. Il y a de grands profits à y faire, en parlant comme M. Necker, pour sa vie et pour son esprit.
Je voudrais bien qu'il mît son rabat de ministre dans sa poche, qu'il jetât son froc aux orties, et qu'il nous redît tout cela en habit de ville et sans masque. I y aurait là et du grand et du beau, et du vrai et de l'important, que les citations de la Bible elles-mêmes ne dépareraient pas, car la plupart sont de grandes beautés littéraires, qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités et même aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on les pardonnerait au nom de l'homme, au pays où il est né, à celui où il a écrit, et au métier qu'il a quitté. Il faut qu'il y ait, dans ce vaste esprit, un coin de sottise bien déterminé, pour avoir fait, avec réflexion entière et pleine, une pareille gaucherie. Dieu veuille qu'il reprenne sa matière et qu'il la repétrisse! Il en ferait un bel ouvrage, et qui serait bien nécessaire. Je fais des vœux pour sa santé; car, s'il vit, il remaniera ces grands sujets, et il ne les gâtera plus.
M. Peyron qui est là ne me permet pas de m'étendre. Gardez-vous bien de ne pas guérir tout à fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir et impatience. Rap pelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude. Nous vous sommes entièrement dévoués.