LXXIV. Villeneuve-sur-Yonne, 11 octobre 1811
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A M. de Fontanes, à Paris.
Vous avez donc nommé Guidi le jeune inspecteur provisoire pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre, je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres étaient si fiers, lorsqu'ils pouvaient l'obtenir, ob cives servatos. Mais quel génie aveugle gâte vos bonnes intentions, et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur? Pourquoi nommer Guidi à Caen?
Il serait possible, à la rigueur, que l'air épais de la Normandie fût bon à un Napolitain dont la poitrine est délicate, mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage, un déménagement, des meubles à revendre et des meubles à acheter, qui l'achèveront. Il serait bien plus simple et plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen; il serait mieux placé dans le Midi.
Vous savez ma maxime « qu'il faut confier l'éducation « à des Français en France, et à des Italiens en Italie. › Or la Provence est une seconde Italie, et la Neustrie une espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît très-bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Revirez les parties et nommez-le à Aix, en laissant M. Félix à Avignon.
Quant à l'inspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux bien oublié, et qui n'est pas en tout digne de l'être; je parle de Chênedollé.
Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen, on la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très-bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard ; nul autre même ne la mérite comme lui. Mais, quoique un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivre avec 2,000 francs.
Izarn est votre inspecteur général, et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce ! O fortune ! ô destin ! peut-être aussi, ô Providence! Mais nous qui ne connaissons pas les décrets du ciel, et à qui le ciel a donné d'autres lumières pour juger et pour nous conduire, n'avons-nous pas là de quoi nous étonner? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple, disciple de vos conseils, disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter : est-ce donc là ce qui vous a fâché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Après vous et l'abbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est l'homme de son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit le mieux en vers, et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi et peu convenable peut-être, mais certainement innocent et qu'il a cru honorable, est sorti de sa bouche un certain soir. O poëte, avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviez-vous vous en offenser? Tantæne animis cœlestibus irœ!
Enfin Chênedollé est, par nature, votre admirateur; il le sera toujours, et malgré vous et malgré lui, jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné, et vous devez être son patron. Ah ! monsieur le grand maître, retenez bien deux vérités : la première, et je vous l'ai dite souvent, c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent, on n'a pour véritables amis que ses admirateurs, parce que la moitié de nous-même est restée étrangère ou inconnue aux autres hommes; la seconde, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son âge et les hommes de son métier.
Adieu, je vais me baigner quoique enrhumé. Je n'irai poin, au conseil.